page précédente sommairepage suivante

Domuni / Bibliothèque / Articles / Théologie

Fr. Dominique Hermant,
moine bénédictin

La Libération vue par un chrétien


Les personnes entre elles

    Les personnes ne sont pas seulement menacées dans leur effort de libération par la dictature de Mamôn ; elles le sont encore, et plus gravement sans doute, les unes par les autres. C'est précisément pour cela qu'une liberté conçue séparément de la fraternité n'est qu'une caricature, ou au mieux une illusion. Je pense que cela n'a pas besoin d'être longuement démontré ni développé.
    Il sera plus intéressant ici d'examiner ce que Jésus propose comme idéal de liberté fraternelle, ou de fraternité libérante. Je le schématiserai en deux points :
- la fraternité entre hommes selon Évangile est, en droit, universelle ;
- elle oblige à privilégier les défavorisés.
    Chacune de ces deux obligations réclame une conversion en profondeur, un renversement complet des instincts sociaux naturels et primitifs, tels qu'ils s'observent déjà dans les sociétés animales et subsistent avec obstination, encore intensifiés, dans les sociétés humaines.

    Les animaux défendent farouchement leur territoire contre les autres individus de la même espèce ; mais ils y tolèrent fort bien, voire même y accueillent, ceux des autres espèces ; le phénomène d'exclusion correspond donc chez eux à une compétition pour la subsistance, mais ne comporte aucun rejet de la différence. Dans l'espèce humaine, c'est plus grave ; les conflits d'intérêt et de partage restent certes aigus ; mais il s'y ajoute une intolérance plus radicale, celle de l'autre en tant que dissemblable. Plus encore que les groupements animaux, les groupements humains secrètent autour d'eux des frontières, qui leur paraissent nécessaires à leur identité, plus encore qu'à leur sécurité. Cela ne prend pas seulement prétexte des couleurs de peau ou des particularités culturelles ; à l'intérieur d'une même population, les divergences d'opinions (politiques ou religieuses, par exemple) réussissent à créer des divisions plus tragiques encore que les autres.
    La plus urgente de toutes les libérations, à l'échelon collectif, consiste donc à libérer les hommes de leurs frontières. Jésus en pose le principe lorsqu'il dit : "Vous êtes tous frères" (Mt 23/8). Le mot le plus important de cette déclaration est "tous". Il implique en effet qu'il y a incompatibilité radicale entre une fraternité qui se veut chrétienne et une attitude d'exclusion envers qui que ce soit.
    Mais il ne suffit pas de proclamer une vérité dans l'abstrait. Jésus n'hésite pas à la transformer en commandement, en allant d'un coup à l'extrême, et avec une insistance significative : "Aimez vos ennemis, faites du bien à ceux qui vous détestent, bénissez ceux qui vous maudissent, priez pour ceux qui cherchent à vous nuire" (Lc 6/27-28). C'est d'une hardiesse renversante. Mais c'est en même temps d'un réalisme génial ; car il est en définitive plus facile, parce que plus séduisant pour toutes sortes de raisons, d'aimer que de simplement ne pas haïr. Et puis, il est plus à notre portée d'aimer nos ennemis que de cesser d'en avoir ! Enfin le don de l'Esprit, auquel les chrétiens ne croient pas assez mais croient tout de même, transforme l'énormité de ce commandement en quelque chose d'accessible.
    Ce que Jésus n'indique pas, c'est par quels procédés politiques nous pouvons faire tomber les frontières et exclure l'exclusion. La chute du mur de Berlin nous rappellerait, si besoin était, qu'après l'enthousiasme vient inévitablement le temps des problèmes, de la raison laborieuse et du courage patient ; mais il fortifie malgré tout en nous l'espérance que l'utopie de la fin des frontières peut se frayer un chemin, aussi rude et long soit-il, jusqu'au cœur de l'histoire.     
    Le deuxième caractère de la fraternité chrétienne que j'ai signalé est qu'elle privilégie les défavorisés.
    C'est exactement le contraire de ce qui se passe chez les animaux, où les forts établissent leur domination par des combats sans merci et la maintiennent farouchement, avec toutes les jouissances qui lui sont attachées. Dans les sociétés humaines, cette tendance n'est pas abolie, on ne le sait que trop. Mais elle est contrebalancée par le sentiment, assez répandu tout de même, que la croissance de la compassion est pour une société un des meilleurs tests de progrès. Je ne crois pas nécessaire d'y insister sur le mode théorique. Je voudrais seulement rattacher brièvement à ce principe général deux des requêtes essentielles pour une société qui se voudrait libérante.
    D'abord, la protection contre toutes les violences, que ce soit celles, épisodiques, des hors-la-loi ou celles, organiques et permanentes, qui s'abritent sous des lois faites par les forts. Ces plus forts sont, par définition, de taille à défendre leur liberté par leurs propres moyens. Ce qui demande à être organisé, c'est la protection et la libération des faibles : handicapés, enfants, pauvres, etc. (sans compter les femmes, partout où elles n'ont pas encore la plénitude des droits qui leur reviennent).
    Ensuite, la libération n'est complète que quand elle va jusqu'à la liberté de parole. C'est là tout autre chose que le simple droit d'expression ; cela réclame d'abord une information honnête et suffisante, puis des procédés utilisables (par exemple des bulletins de vote), et enfin une liberté psychologique (par rapport à la crainte, par rapport aux passions et particulièrement aux passions agressives, par rapport au désir désordonné d'imposer son avis) qui est le fruit et le signe d'une maturité parvenue à un niveau peu banal. Donner à tous, y compris les plus petits, le droit à la parole est faisable par décret, et c'est un début qui ne peut être court-circuité ; libérer la parole demande une longue éducation. Mais peut-on parler sérieusement de démocratie si on n'a pas au moins le souci d'y parvenir ?

    Ainsi pour qu'une société soit libérante, au sens chrétien du terme (qui ne diffère en rien du sens humain authentique), la base première est qu'elle aide tous ses membres
- à renverser la tyrannie de Mamôn pour faire prévaloir les valeurs proprement humaines,
- à renverser les frontières de toutes sortes, en respectant et faisant apprécier toutes les différences,
- à renverser, au bénéfice des petits, la tendance naturelle des grands à accaparer la puissance et la parole.
    Vaste programme ! Et qui réclame un inlassable effort d'imagination. Car Jésus a montré le but, mais laissé aux hommes la responsabilité d'inventer les moyens. Ceux-ci ne seront pas nécessairement identiques dans les diverses aires culturelles (tant que celles-ci subsisteront...). Je me permettrai d'en donner un exemple parmi d'autres, qui, je l'avoue sans complexes, me paraît exceptionnellement équilibré et efficace : la Règle de saint Benoît.
    Elle donne aux moines qui l'observent loyalement la possibilité de s'affranchir de l'emprise de l'argent, en assurant chacun qu'il pourra toujours trouver par sa communauté de quoi satisfaire tous ses besoins réels, et en instaurant à l'intérieur de la communauté une circulation complètement fluide des biens matériels.
    Elle abolit systématiquement toutes les barrières et les hiérarchies fondées sur des supériorités naturelles ou sociales, mais en même temps impose à tous, à commencer par l'autorité, un respect total des dons et des possibilités légitimes de chacun, en interdisant jusqu'aux comparaisons.
    Elle prohibe expressément, cela va sans dire, toute violence et tout arbitraire. Et elle prescrit formellement qu'on donne la parole à tous, pour ce beau motif que "c'est souvent au plus petit que Dieu révèle ce qui est le meilleur" ; mais elle indique le critère auquel on discernera que c'est bien Dieu qui parle : l'humilité.
    Il est digne de remarque que tout ce chemin de libération que veut être la vie bénédictine prend son départ dans le vœu d'obéissance, par lequel le futur moine sacrifie volontairement son droit de vivre selon ses propres choix pratiques. C'est là une option très particulière (et hautement libre !).
    Mais venons-en à la libération, très différente, de ceux qui gardent la responsabilité de leurs choix, et qui sont l'immense majorité des hommes.

©  - 2002 - Fr. Dominique Hermant o.s.b.
DOMUNI Tous droits réservés

page précédente sommairehaut de pagepage suivante