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Fr. Dominique Hermant,
moine bénédictin

La Libération vue par un chrétien


Le choix des engagements

    S'il est vrai qu'une personne ne se réalise et ne se libère que dans et par ses relations, c'est son premier devoir et son premier droit de se choisir des relations. Je n'ai pourtant pas intitulé ce paragraphe "choix des relations", pour la bonne raison qu'il y a dans nos vies beaucoup de relations, et parmi les plus importantes, que nous ne choisissons pas : on ne choisit ni son père ni sa mère, ni ses frères et sœurs, ni son pays et son milieu d'origine. Une soi-disant libération qui couperait ces racines serait tout simplement mortelle.
    Cependant même ces relations qui nous sont imposées peuvent devenir un élément de libération en profondeur si nous les acceptons et les vivons volontairement, et si nous les transformons par là en engagements. Pour employer un vocabulaire connu et qui n'est pas mauvais, nous passons alors d'une communauté (de destin) à une communion (d'esprit et de cœur).
    Qu'il s'agisse d'engagements librement choisis ou de solidarités naturelles librement embrassées, le lien entre engagement et liberté est extrêmement fort. Loin d'être une limitation de la liberté, l'engagement en est l'acte le plus élevé ; et, de plus, il en requiert l'exercice constant, car il doit être assumé et renouvelé tous les jours. Ce sont là des vérités premières, sur lesquelles il n'y a pas lieu de s'attarder.
    Il faut reconnaître d'ailleurs que Jésus n'en a rien dit ex professo. Il a laissé à l'anthropologie et à la psychologie philosophiques le soin de les établir et de les creuser, ce qu'elles n'ont fait que depuis un ou deux siècles. Elles se sont d'ailleurs largement inspirées pour cela de la notion de personne, telle qu'elle se dégage des attitudes et des enseignements de Jésus ; c'est sans doute la raison pour laquelle toute cette réflexion ne semble guère s'être développée hors de la lignée chrétienne.

    Quel est le rôle de la société en ce domaine ? Il est pratiquement nul par rapport au cheminement intérieur qui conduit de la communauté à la communion. Mais la société peut être libérante, ou le contraire, ou ni l'un ni l'autre, selon le cadre qu'elle offre aux engagements volontaires.
    Pour commencer, elle en reconnaît ou elle en nie la légitimité de principe, en particulier sous le nom de «droit d'association». Ce dernier figure sur la liste théoriquement proclamée des Droits de l'homme (que je préférerais pour ma part désigner comme les Droits des hommes, pour signifier qu'ils concernent, non une abstraction, mais des êtres vivants). Comme tel, ce droit est inscrit aujourd'hui dans la majorité des constitutions. C'est un pas non négligeable dans la voie d'une authentique libération.
    Mais la loi n'a évidemment d'impact sur la libération réelle que si elle est effectivement pratiquée. Au sommet, par le pouvoir exécutif, qui parfois s'en juge dispensé quant à lui, et abrite alors ses agissements pervers derrière le paravent d'une législation sans reproche. Mais aussi, à la base, par l'ensemble des organismes qui forment le tissu de la société ; la pression d'un groupe, même restreint, oppose souvent à la liberté de ses membres des limitations bien plus redoutables que la loi commune ; que l'on pense, par exemple, à ce qui se passe dans certaines sectes...ou dans certaines familles.
    Ce que je disais ci-dessus à propos de la différence entre le droit à la parole (accordé par l'autorité) et la liberté de parole (vécue par tous) doit donc être étendu à tous les autres aspects de la libération. Il n'est même pas rare que le refus officiel d'une liberté en rende le désir plus conscient, et éveille ainsi cette liberté première qu'est le désir de la liberté. Il s'établit donc un jeu complexe entre le droit et la réalité, de sorte que la société n'a pas seulement à aligner son droit sur les requêtes inhérentes à une société de personnes ; elle a aussi à éduquer et encourager les citoyens à l'exercice régulier de leurs devoirs et de leurs droits de personnes. Au premier chef, en ce qui concerne le choix de leurs engagements.
    Il faut ajouter que tout engagement libre, plus encore que toute solidarité naturelle, comporte un certain droit au désengagement, et que ce droit-là doit être, lui aussi, reconnu et rendu applicable. Sous des conditions à peser et fixer avec grand soin, cela va sans dire. Et pour des motifs jugés valables. Ces derniers, selon moi, se répartissent en deux grandes catégories :
- le poids devenu insupportable de l'engagement, par exemple quand une dette en argent finit par être écrasante au sens propre du terme, ou, sur un autre registre, quand un groupement auquel on appartenait a pris des options auxquelles on ne peut, en conscience, souscrire ;
- le désir légitime de contracter un autre engagement incompatible avec le premier.
    Je rattacherai à la seconde catégorie deux cas spéciaux, mais significatifs :
- le changement d'appartenance, religieuse ou nationale, (lorsqu'il n'est pas rendu superflu par la possibilité de la double nationalité),
- la rupture avec la famille quand celle-ci s'oppose à une vocation personnelle impérieuse (c'est cette liberté-là que Jésus réclame de ceux qui veulent se mettre à sa suite, Mt 10/37).

    Le droit d'engagement (ou d'association) comporte une grande variété d'applications et les impératifs de la liberté chrétienne sont fort divers selon les cas.
    Il n'y a à peu près rien à dire des «associations» au sens étroit ( les «joueurs de...», les «amis de...», etc.). Les engagements qu'on y prend sont anodins, et la loi, comme la morale, est peu encline à y mettre des empêchements, non plus d'ailleurs qu'à leur rupture.
    D'autres engagements sont liés à des intérêts matériels : ceux qui se concrétisent en sociétés de production ou d'exploitation du côté du capital, en syndicats du côté des travailleurs. Dans le cadre d'une recherche de libération, il est évidemment hors de question de mettre des entraves à de telles associations. Mais, au cœur des conflits qui sont inévitables en ce domaine, joue à plein le double devoir
- d'organiser les choses de manière que les exigences de Mamôn soient vigoureusement subordonnées aux valeurs d'ordre personnel,
- d'apporter aux plus faibles l'aide privilégiée à laquelle ils ont droit.
    D'autres engagements, encore, ont pour base et pour ciment des convictions communes. Ceux qu'on prend dans une confession religieuse ou dans un parti politique sont, par nature, plus intimes et plus graves que les précédents ; ils sont pourtant plus exposés aux obstacles provenant du pouvoir ou de la pression sociale, à cause de l'énergie considérable qui s'en dégage. Une société ne saurait être considérée comme libérante que si elle favorise au maximum ces engagements-là et assure leur pleine liberté. Un exemple étonnant est donné par Jésus quand il veut qu'on laisse en paix un homme qui lui avait donné sa foi au point d'agir en son nom, mais qui n'avait pas adhéré au groupe constitué de ceux qui "suivaient" Jésus de plus près (Mc 9/38-41).
    Cependant il n'est pas douteux que, parmi tous les engagements qu'une personne devrait pouvoir choisir en toute liberté, le plus lourd de conséquences pour elle, celui en particulier dont l'éventuelle rupture aurait les suites les plus graves, est le mariage. C'est donc le domaine où l'ingérence indue des autorités extérieures (familiales ou étatiques) est le plus irrecevable. Mais en même temps c'est celui où, bien souvent, la liberté humaine se sent le plus faible et le plus désarmée lorsqu'elle est laissée à elle-même, soit au début, devant les risques à prendre, soit en cours de route, devant les âpres exigences de la fidélité. La société doit donc trouver là un équilibre difficile entre la raideur et la permissivité, entre l'interventionnisme et le désintérêt. En outre, le mariage n'est pas seulement un engagement personnel, mais aussi une pièce maîtresse de l'édifice institutionnel, l'une de celles qui varient le plus d'une culture à une autre ; à ce niveau-là, c'est plutôt aux autorités religieuses, et notamment chrétiennes, à trouver un juste équilibre, ou un cheminement praticable, entre les coutumes locales dignes d'être (provisoirement ?) respectées et le but fermement assigné par Jésus pour le jour où les hommes n'auront plus "le cœur" aussi "dur" : la fidélité monogamique intransigeante ("les deux ne formant qu'une seule chair", selon Mc 10/8-9, reprenant d'ailleurs Gn 2/24).
    Je sens bien tout ce que mon «utopie» a de vague sur tous ces points. Mais je ne me sens pas capable d'imaginer de toutes pièces et de décrire en détail des lois et des coutumes soit-disant idéales. Et puis, quelle utilité ? Je me contente de poser les questions aussi clairement qu'elles m'apparaissent ; les solutions ne pourront naître que là où les pensées humaines arriveront peu à peu à s'incarner à tâtons dans la lourde épaisseur des réalités modelées par l'histoire.

    Une dernière notation.
    Ni les solidarités naturelles, quelles qu'elles soient, ni les engagements des personnes et les solidarités nouvelles qui en résultent ne doivent jamais, en perspective chrétienne, prévaloir sur la solidarité foncière qu'est la fraternité universelle entre les hommes, la seule qui ne puisse être rompue ni récusée en aucun cas. C'est là ce qui, pour un chrétien, exclut toute forme de racisme. Il n'est pas inutile de le rappeler après avoir insisté sur les solidarités naturelles à petite échelle et sur le droit inaliénable des personnes à se créer des solidarités de leur choix.

©  - 2002 - Fr. Dominique Hermant o.s.b.
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