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La terre est pleine d'hommes, de femmes et d'enfants dont le temps est tout entier occupé, jusqu'à épuisement, par la tâche harassante de survivre. J'imagine que, pour ceux-là, le simple énoncé du titre ci-dessus sonnerait comme une dérision, voire une provocation. Je leur répondrais : ce titre veut justement donner à entendre que, dans la perspective d'une libération fraternelle et chrétienne, la priorité des priorités, pour la société mondiale, est de s'organiser de façon à éliminer l'esclavage que représentent de telles conditions de vie et de travail.
Pour cela, deux conditions sont à remplir. D'abord, et impérativement, réduire la durée du travail nécessaire pour survivre, et par là dégager des plages de loisir, c'est-à-dire très exactement des temps où chaque personne soit maîtresse de choisir ses activités. Ensuite, dans la mesure du possible, introduire au cur même du travail le maximum de liberté.
La question des loisirs ne se pose pas seulement dans les cas extrêmes d'aliénation. Elle est en passe de devenir un peu partout encore plus importante et plus difficile que celle du travail. S'il fut un temps, et s'il existe de vastes zones du globe, où presque tous les travaux étaient ou sont encore de véritables travaux forcés, nous sommes aujourd'hui affrontés, dans nos zones à nous, à des loisirs forcés : ceux des chômeurs. Cela met sur la voie d'une réflexion globale concernant la place du loisir dans la société.
La notion de droit aux loisirs pour tous, qui nous paraît si évidente, est en réalité récente. Dans les temps anciens, il paraissait normal que les hommes se divisent en deux classes : ceux qui travaillaient, et ceux qui vivaient dans le loisir ; on parlait même du «saint loisir» que serait par nature la vie monastique, ce qui fait bien sourire les moines d'aujourd'hui. Le travail était volontiers traité de «servile», même longtemps après l'abolition de l'esclavage, puis du servage. Ni la philosophie ni la théologie n'avaient mis en lumière sa «dignité», et on s'appuyait sur le célèbre passage de Gn 3/19 ("Tu mangeras à la sueur de ton front") pour considérer comme une évidence que le travail était en soi une malédiction (alors que c'est seulement la "sueur" !)
Chose remarquable, ce fut à l'époque même où l'on découvrait la valeur intrinsèque du travail humain que l'on découvrit parallèlement le droit au loisir. De fait, les étapes du progrès social au cours des deux derniers siècles se confondent presque avec celles de la législation sur la durée du travail. Et, quand on parle aujourd'hui des «acquis sociaux» à préserver, on pense pour une bonne part à la limitation du travail hebdomadaire, aux vacances, et à la retraite.
Il n'est certes pas question de remettre tout cela en cause. Je pense que, tout au contraire, nous nous trouvons engagés dans une évolution irrésistible, liée au développement des techniques, qui se traduira bon gré mal gré par un développement énorme des loisirs. Les techniques modernes, dans un premier temps, ont provoqué la naissance de l'industrie, qui a encore accentué l'esclavage des travailleurs ; mais nous en sommes aujourd'hui à la robotique et à l'informatique prenant en grande partie le relais du travail humain. Cela ne peut qu'aller s'accentuant. Aussi le chômage n'est-il pas une crise passagère qu'on puisse traverser à l'aide de quelques expédients ; il est le prodrome (ou le début) d'une mutation généralisée au terme de laquelle il n'y aura plus nulle part de quoi occuper l'ensemble des hommes quarante heures par semaine, ni même peut-être beaucoup moins.
Autant de gagné pour les loisirs, donc, en principe, pour la liberté ! Le temps vient où une part importante des hommes, tous si possible, disposeront de longues heures chaque jour où ils pourront et devront choisir leurs occupations, non plus en se les laissant dicter par des besoins extérieurs à eux, mais en suivant cette voix intérieure que l'on appelle, dans les meilleurs cas, une vocation.
Cependant la liberté, je l'ai assez dit, ne se réduit pas à l'absence de contrainte. Faute d'une libération intérieure accompagnant pas à pas la libération extérieure, le danger est grand que les hommes, en terrible majorité, ne se laissent piéger par un asservissement psychologique, plus insidieux et plus redoutable que le précédent. Il serait infiniment souhaitable de les préparer résolument à ce combat contre la facilité. Il ne manque certes pas d'occupations non productrices de biens de consommation qui soient de nature à rendre les vies plus humaines et, chose plus souhaitable encore, les relations sociales plus heureuses. Encore faut-il en donner l'idée, le goût et la capacité. Cela ne se fait pas du jour au lendemain ; on sait combien l'entrée brutale dans le temps de la retraite, si elle n'est pas préparée, peut être déstabilisante et même destructrice.
Mais cette éducation, même si la société peut beaucoup pour la promouvoir, relève cependant largement des efforts personnels. Il est un autre problème qui est, lui, du ressort exclusif de la société, et auquel on ne semble pas penser beaucoup. Si le travail continu et écrasant de toute une fraction de l'humanité n'est plus indispensable à la production en quantité suffisante des biens de consommation, comment assurer à tous ces hommes et ces femmes une participation équitable à ces mêmes biens ? Si la pitance des familles campagnardes n'est plus manufacturée directement (avec un rendement horriblement bas...) par les bras des parents et des enfants, et si la pitance des familles urbaines n'est plus gagnée, heure par heure, par le salaire des ouvriers ou employés, ces familles devront-elles s'en remettre pour manger à une assistance humiliante et aléatoire ?
Il faut manifestement inventer un nouveau droit (un vrai droit !) à la subsistance, sans rapport nécessaire avec le travail fourni. Des amorces existent ; dans un pays comme la France, les multiples «allocations» (familiales, de logement, de chômage, etc.), sans compter le RMI, préfigurent un système social où les prestations fournies par la société à ses membres ne seraient plus liées aux biens qu'ils ont produits, mais mesurées officiellement par leurs besoins. On dira que c'est ce qu'avait voulu réaliser le communisme ; soit, mais cela menait à un asservissement généralisé, tant que le travail était par nature asservissant ; une fois qu'on aurait réussi, grâce à la mécanisation complète et à la limitation volontaire de la croissance, à ôter au travail son caractère envahissant et par là dépersonnalisant, la tentative pourrait être reprise sur des bases entièrement nouvelles. Et peut-être se rapprocherait-on alors, au-delà du communisme, de cette chrétienté primitive dont la description dans les Actes des Apôtres (2/42-47 ; 4/32-35) est sans doute fortement embellie, mais est restée depuis des siècles un modèle contemplé avec amour, notamment en milieu monastique.
Je signalais en commençant un autre secteur de réflexion : comment introduire de la liberté dans le travail lui-même ? Cela s'éclaire, me semble-t-il, si on donne à cette liberté-là son nom, plus précis et plus parlant, de créativité. Y faire une place de plus en plus large est presque toujours faisable, une fois que l'étreinte du temps est desserrée ; on commence d'ailleurs à se rendre compte que le rendement n'y perd rien, contrairement au postulat de Taylor. Et, quand même il y perdrait, c'est le cas ou jamais de juguler l'appétit dévorant de Mamôn.
Libérer le travail, ce serait aussi, apparemment, rendre chacun libre de choisir le sien. Mais là, je crains fort qu'on ne soit dans le rêve. Car, pour y parvenir, il faudrait maîtriser, non plus la prétention de Mamôn à tout commander, qu'il est somme toute possible de mater, mais les nécessités de la consommation, qui ne peuvent être réglées à volonté. On sait bien dans une communauté monastique que certains «emplois» peuvent être attribués en fonction des aptitudes et des goûts, mais que beaucoup d'autres font appel au pur dévouement, sans compter les travaux qui peuvent être faits en commun, non sans charme ! A l'échelle d'une société entière, il y aura toujours des travaux nécessaires qui resteront peu intéressants, sinon pénibles.
Rien n'empêche d'imaginer une société où ces travaux-là, réduits au minimum, seraient équitablement répartis entre tous (hommes et femmes) sous forme d'un «service civique», tout comme la défense du territoire fut un temps confiée aux hommes seuls moyennant le sacrifice, en temps de paix, d'une certaine durée de leur vie. Ce temps de travail non choisi, cette part de non-liberté, serait pour tous comme une sorte d'écot à payer pour avoir le droit de profiter des avantages offerts par la société. Il serait rétribué par elle, mais modestement, à l'image de la solde des soldats. Il pourrait être, au prix d'un effort suffisant d'imagination organisatrice, soit groupé en une seule période, soit distribué selon toutes sortes de modules divers, selon les options de chacun.
Utopie, utopie...Mais peut-on éviter de mettre son imagination en branle quand on se trouve en présence d'une question totalement inédite, à savoir : comment assurer le pain (et ce qui va avec...) à tout le monde, quand il n'y a plus de travail pour tout le monde ?
Et puis, quel but plus mobilisateur assigner à une libération souhaitée par tous, qu'une société où les contraintes matérielles seraient remplacées le plus possible par des obligations morales, et où, plus précisément, les temps de travail imposé céderaient très largement la place à des loisirs authentiquement libérants ?
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