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"Les fils sont libres", dit Jésus
(Mt 17/26). Et saint Paul, en écho : "C'est
à la liberté que vous avez été appelés"
(Ga 5/13).
Déclarations fracassantes.
Et pourtant, depuis deux mille ans, elles ne
semblent guère avoir fracassé le vieux besoin, ou la vieille
manie, qu'ont les hommes de se donner des religions-corsets. Le christianisme
est devenu, parmi ces religions, un autre corpus d'obligations :
des vérités qu'il faut croire, des mots qu'il faut utiliser
ou éviter pour les traduire, des conduites qu'il faut pratiquer
ou s'interdire (les dernières étant, bien sûr, les
plus nombreuses), des rites qu'il faut accomplir dans tous les détails
prescrits ...
Doit-on voir là une dérive ?
Certains, tels Jacques Ellul, vont jusqu'à parler d'une "subversion
du christianisme". Je dirais plutôt que la parole de Jésus,
trop révolutionnaire, n'a pas encore réussi, ou n'a réussi
que très partiellement, à convertir les esprits et les
institutions à la liberté. Mais je ne veux pas entrer
ici dans ce débat. Dans le cadre d'un dialogue avec mes amis
juifs et musulmans, il suffira, je crois, de leur donner acte une fois
pour toutes que je suis parfaitement conscient de la distance qui s'est
créée, légitimement ou non, entre la foi à
laquelle appelait Jésus et la religion chrétienne telle
qu'elle existe aujourd'hui. Je sais tout ce qui, dans celle-ci, constitue
une différence, ou même éventuellement un obstacle,
entre nous. Je choisis, pour notre dialogue, de me situer délibérément
en amont (sans aucunement rejeter la tradition à laquelle j'appartiens !),
avec l'espoir que, s'ils font de même, nous pourrons parler sans
gêne de choses bien plus intéressantes que nos divergences
séculaires.
Je donne acte aussi à tous ceux, africains
ou asiatiques, qui n'ont pas d'ascendance méditerranéenne,
que je sais d'où je leur parle et les limitations que cela impose
à mon discours. J'attends le leur avec le plus vif intérêt.
Il nous est proposé de réfléchir
sur la libération.
Je ne pense pas que ce soit ici le lieu de philosopher.
La notion de liberté est à la fois une des plus centrales
et une des plus difficiles auxquelles la pensée humaine puisse
s'attaquer quand elle s'efforce de parvenir à des vues générales.
Mais je crois plus utile, et finalement plus profond, d'en rester au
plan d'un partage personnel.
Partage d'une expérience, d'abord :
celle d'un cheminement spirituel que je ressens comme comportant, entre
autres, un aspect de libération.
Partage aussi d'un rêve : celui d'une
civilisation où la liberté serait enfin vraie.
L'expérience et le rêve sont les
deux dimensions savoureuses de la vie ; j'ai grande confiance qu'en
les savourant ensemble on peut se rapprocher en vérité.
I. Une expérience de libération intérieure
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Il y a quatre choses dont j'éprouve
le besoin pour me sentir physiquement libre dans mes mouvements.
D'abord, un désir de bouger, sans lequel
la question ne se poserait même pas.
Puis une base solide : que mes pieds prennent
appui sur un sol qui ne soit ni mou ni glissant.
Ensuite, une certaine règle du jeu, sans
laquelle tout se bloquerait en un rien de temps, dans la confusion.
Enfin, une force en moi qui soit capable de
l'emporter sur les obstacles, intérieurs ou extérieurs.
Ce sont ces quatre choses dont je trouve dans
ma foi chrétienne l'équivalent spirituel et qui me permettent
de dire que je vis, grâce à cette foi, une croissance (lente
et modeste) dans la liberté.
J'énumère ces quatre dons avant
de les développer un par un.
Le désir est celui d'une certaine qualité
et plénitude de vie, très supérieure à celle
à laquelle j'aspirerais si j'étais laissé à
mon instinct, mais dont l'idée est semée en moi par la
parole de Dieu.
La base solide est celle de quelques certitudes,
peu nombreuses, mais assez fermes pour me donner la nécessaire
sécurité.
La règle du jeu, extrêmement simple
mais en même temps très exigeante, se résume dans
les deux directives clairement données par Jésus :
la confiance en Dieu et le dévouement au prochain.
La force, enfin, est celle de l'Esprit-Saint,
dont la foi chrétienne me permet de prendre conscience, et par
suite de tirer parti, avec une efficacité puissamment accrue.
Le désir chrétien de liberté
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Que le moteur essentiel de la libération
soit le désir de la liberté, je pense que personne ne
le niera. Une liberté imposée à des hommes qui
ne la désireraient pas est une contradiction dans les termes.
Mais comment désirer quelque chose dont
on n'a pas la notion ? Il faut donc bien que la notion de liberté
soit, ou bien innée dans l'homme comme une « catégorie
a priori », ou bien suscitée en lui du dehors. Je ne
m'attarderai pas à discuter dans l'abstrait de la première
hypothèse. Si on regarde l'histoire réelle, il est clair
que, depuis des siècles, la notion de liberté, et avec
elle le désir de libération, se propagent dans le monde
de proche en proche.
Comment a pu, dans ces conditions, surgir spontanément
une expérience de liberté sans précédent,
ce qui semble bien avoir été le cas dans l'Athènes
classique ? C'est une question très intéressante,
à laquelle je ne connais pas de réponse satisfaisante.
Mais, si nous tournons notre regard vers la seconde de nos principales
sources, la source hébraïque, là le processus apparaît
en pleine lumière : c'est Dieu qui a pris l'initiative de
la libération initiale et a déclenché une fois
pour toutes le désir de liberté. Ayant "vu la détresse
de son peuple", il lui a envoyé Moïse pour l'en "faire
sortir", et cela en éveillant en lui le désir d'un
"bon et vaste pays" où il serait, entre autres choses,
libre (Ex 3/7-10). Dans notre tradition, le désir naît
donc d'une promesse. Et on peut dire sans hésiter que, si Dieu
s'adresse aux hommes si souvent par mode de promesse, ce n'est pas pour
leur faire connaître d'avance ce qui les attend bon gré
mal gré (à quoi bon ?), c'est pour provoquer, entretenir,
intensifier en eux un désir, et même des désirs,
qui leur feront "retrousser leur robe dans leur ceinture"
et se mettre en marche (voir Ex 12/11).
A un niveau plus profond , c'est son propre
désir que Dieu cherche à communiquer à ses créatures
(y compris, d'une certaine manière, les créatures matérielles,
selon saint Paul, Rm 8/19-21). Il n'a pas, que je sache, dit
explicitement à quel dessein il obéissait là ;
mais je suppose que c'est pour unir les hommes à lui dans ce
désir, parce que cette union-là est l'une des plus profondes
qui soient, sinon la plus profonde.
Le pays de Canaan n'était encore qu'un
exemple bien imparfait de ces terres de rêve "où coulent
le lait et le miel". Et ce rêve lui-même n'était
qu'une approche lointaine de ce que Dieu voulait faire désirer
aux hommes. Sa promesse allait prendre peu à peu une force, une
richesse de contenu, un éclat, infiniment plus grands.
Jésus l'exprime encore sous des formes
imagées. Il nous dit que nous sommes invités au "festin
avec Abraham, Isaac et Jacob dans le Royaume des cieux" (Mt 8/11).
Saint Luc associe étroitement à cette promesse d'un festin
celle des "douze trônes" sur lesquels nous nous assiérons
pour "gouverner les Douze Tribus d'Israël" (Lc 22/29-30).
Ces figures sont encore pétries des réalités de
cette terre ; mais il n'y a pas à les presser beaucoup pour
en tirer la pensée que Dieu nous ouvre la porte d'un univers
où non seulement nos besoins, mais nos souhaits, seront comblés
en surabondance et où la décision nous appartiendra, non
seulement pour tout ce qui se passe à l'intérieur de nous,
mais pour la marche du monde. Ce sont là, condensées et
symbolisées, deux des aspirations humaines les plus fondamentales.
Ces deux images de la fête et de la souveraineté
étaient déjà fortement présentes dans la
Bible hébraïque (voir, entre beaucoup d'autres exemples,
les "viandes grasses" et les "vins vieux" d'Is 25/6,
ou la "royauté donnée au Peuple des saints du Très-Haut",
selon Da 7/27). Jésus les reprend telles quelles, parlantes
comme elles sont pour notre sensibilité et notre imagination,
et il ne se croit pas obligé d'en donner un équivalent
abstrait. A nous d'en exprimer le suc et le sens dans notre langage
à nous.
Si l'on y réfléchit un peu, on
s'aperçoit vite que ces images sont toutes deux en lien étroit
avec la liberté. Un festin est un lieu où on a toute liberté
d'avoir ce qu'on veut ; un trône royal est un lieu où
on a toute liberté de faire ce qu'on veut. C'est même la
liberté qui, de par sa saveur propre, donne à l'une et
à l'autre situation tout leur attrait, bien au-delà des
réalités concrètes auxquelles cette liberté
s'applique.
Trois remarques complémentaires.
Premièrement, la promesse par Dieu de
cette vie festive et souveraine n'est pas rejetée dans un avenir
lointain et indiscernable. Certes, on n'y accède en plénitude
que par une "résurrection", c'est-à-dire après
un passage par tout ce qui ressemble, de près ou de loin, à
une mort. Mais saint Paul ose dire que, dans ce sens-là, nous
sommes déjà ressuscités (voir surtout Ep 2/6) ;
et saint Jean parle sans cesse d'une "vie" où nous
pouvons entrer "dès maintenant" (voir Jn 5/25)
et qui est une vie "éternelle", donc en continuité
totale avec celle de l'âge futur. Cela ne nie certes pas le changement
considérable que notre mort physique apportera à notre
mode de vie, en particulier à notre liberté. Mais cela
nous incite vigoureusement à espérer et à vouloir,
sans attendre jusque-là, une libération radicale . Celle-ci
ne consistera pas à arracher à un pouvoir extérieur
quelque chose que nous n'aurions pas, mais bien à affirmer et
développer de toute notre force ce que nous portons en nous et
dont nous sommes seuls responsables.
Deuxièmement, la promesse de Dieu est
en même temps un appel. On peut promettre, tout court, de l'argent,
des faveurs, de la gloire, parce que ce sont choses qu'on peut octroyer ;
on ne peut pas promettre la liberté réelle et profonde,
sinon en la faisant désirer et en accordant la possibilité
de réaliser ce désir. Cette possibilité, dans son
état initial, fait partie de ce qui est donné de façon
inaliénable à tout être humain, du fait qu'il est
"à l'image de Dieu". Mais, nous ne le savons que trop,
il arrive qu'elle reste incapable de s'exercer, soit accidentellement,
en raison par exemple du contexte politique et culturel, soit beaucoup
plus irrémédiablement, comme chez les handicapés
mentaux profonds. La promesse-appel de Dieu a pour effet (autant qu'il
est possible dans chaque cas ... ) de faire surgir à la conscience
et passer à l'acte ce dynamisme secret. Dieu dit à la
fois : "Je vous rendrai libres" et : "Soyez
libres !"
Enfin, troisièmement, la promesse de
la liberté, pour éblouissante qu'elle soit en elle-même,
s'inscrit dans une promesse bien plus belle. La liberté ne serait
en effet qu'un objet de jouissance, et d'une jouissance destinée
comme toutes les autres à s'éteindre dans la saturation,
si elle n'était vécue comme une ouverture sur l'amour.
Si Dieu désire passionnément que nous devenions libres,
c'est pour avoir en face de lui des êtres capables d'aimer comme
il aime lui-même : sans possessivité et sans timidité ;
des êtres qui acceptent, en n'y étant déterminés
que par leur choix propre, de le regarder face à face, de l'accepter
tel qu'il est, de se laisser accueillir par lui et d'entrer avec lui
dans un échange à égalité d'amour (compte
tenu, bien entendu, de l'inégalité d'être, foncière
et infinie, qui existe entre un créateur et sa créature) ;
là, il n'y a aucune saturation à craindre. Cette promesse-là
et cet appel-là s'expriment depuis les origines du peuple juif
dans le vocabulaire de l'Alliance, avec une coloration guerrière
d'abord, puis nuptiale. Il est inutile d'insister sur la place que tient
dans la pensée de Jésus et celle de ses disciples le commandement-affirmation :
"Tu aimeras". Et il suffit de quelques mots pour rappeler
que l'amour ainsi promis et ordonné est aussi bien celui de l'homme
que celui de Dieu en personne (voir Mc 12/29-31). Dans un domaine
comme dans l'autre, la liberté est la condition de l'amour, en
même temps que son fruit.
Toutes ces pensées, qui constituent,
si je peux dire, la cellule-mère de ma foi, déclenchent
en moi, je l'avoue simplement, deux réactions complémentaires :
un élan de plus en plus ardent et résolu vers l'avenir,
et une aisance de plus en plus paisible dans le présent.
L'avenir. La promesse de cette fête où
je pourrai jouir librement de tout et celle de ce trône d'où
je pourrai tout organiser librement à mon gré, bien plus
encore la promesse de cet amour que je pourrai échanger librement
avec qui je voudrai, sans aucune limitation ni contrainte, j'ai la chance
extrême d'y croire sans difficulté. Je ne sais pas très
bien si c'est parce que j'y crois que mon désir est si puissant,
ou si c'est mon désir qui fait que je crois ... Je ne prétends
donc aucunement tirer de là une démonstration, ni même
un simple argument.
En revanche, l'effet que ces pensées
produisent dès aujourd'hui en moi (et en bien d'autres, chez
qui j'ai le privilège de pouvoir le constater) est quelque chose
dont je peux témoigner comme d'une expérience aussi tranquillement
certaine que celle de mon rythme cardiaque.
Tout d'abord, je me sens libéré
de toute espèce de résignation. Rien n'est sans doute
plus paralysant que le fatalisme ou le "A quoi bon ?".
Au contraire, croire fermement que rien n'est bloqué dans l'irrémédiable,
que tout est en marche, et en marche vers un état infiniment
meilleur que celui, si souvent désolant ou horrifiant, où
nous le voyons chaque jour, lève comme un couvercle de plomb,
et donne, à tout le moins, une curiosité irrépressible
et bienfaisante de voir ce que sera demain. Je pense qu'un ex-condamné
à perpétuité qui a été gracié
et qui se réveille tous les matins en se disant : "C'est
bien vrai ! Plus de barreaux ni de verrous !" doit éprouver
un sentiment analogue.
Ensuite, je me libère progressivement
d'un autre poids intérieur : l'impatience. A mesure que
je vieillis, l'avenir terrestre se rétrécit devant moi
à vue d'il, et je pourrais être tenté de me
dire : "Il faut que je me hâte si je ne veux pas manquer
définitivement telle ou telle chose." Mais non : grâce
à la promesse de Dieu, je sais que ce que je n'aurai pas eu ou
fait ici-bas, je l'aurai ou le ferai de l'autre côté, tout
à loisir, et de façon incomparablement plus vraie. Cela
desserre fameusement la gorge !
Voilà ce qui me fait dire que, pour
moi, le désir de libération éveillé par
les promesses de Dieu a, déjà par lui-même, une
vertu libérante.
Des certitudes libératrices
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Il y a des certitudes qui résultent
d'un acte de foi. Ce n'est pas de celles-là que je veux parler,
car elles exigent une liberté préalable plus qu'elles
ne dégagent une liberté nouvelle. Les certitudes que j'ai
en vue sont de celles qui portent sur des faits avérés.
Autrement dit, elle ne sont pas d'ordre théorique, mais d'ordre
historique.
Je sais bien tous les doutes qu'on peut opposer
à de telles certitudes. Et d'abord, les faits passés ne
sont plus constatables, par nature ; après tout, je n'ai
pas vu Napoléon à Sainte-Hélène. Mais cela
ne m'empêche pas d'être certain, et tout à fait raisonnablement,
qu'il y est mort, parce que je peux faire confiance à ceux qui
en ont été témoins et à ceux qui m'ont transmis
leur témoignage.
Je sais bien encore que, même certains,
les faits ne sont jamais purs. Soit qu'on me les raconte, soit même
que j'y assiste, ils entrent en composition avec un esprit humain, celui
du témoin, ou le mien propre (plus, éventuellement, ceux
de tous les intermédiaires). L'objectivité absolue est
un leurre, et les savants de laboratoire eux-mêmes le savent de
mieux en mieux. Mais il ne faut pas confondre objectivité et
certitude ; c'est même, à certains égards,
le contraire. Je peux donc être certain d'événements
qui ne me sont connus qu'à travers de longues et multiples élaborations ;
il suffit que je sache repérer (le mieux possible !) les
couches d'interprétations et que je les traverse du regard.
Ces nuances étant mises, la tradition
chrétienne me transmet, d'une manière pour moi crédible
et sûre, une série de certitudes historiques. Je vais énumérer
rapidement celles qui me paraissent déterminantes. Premièrement,
les événements de l'Exode, dans leur substance. C'est-à-dire
ce à quoi je faisais déjà allusion comme source
première de mon désir essentiel : l'intervention
de Dieu pour libérer de la servitude ceux dont il allait faire
son peuple, et l'invitation qu'il leur a adressée à entrer
en "alliance" avec lui. Événements dont aucune
intuition philosophique ni aucun instinct religieux en dehors de la
lignée abrahamique n'a jamais inventé l'équivalent.
Deuxième fait : la constance avec
laquelle Dieu a poursuivi son dessein malgré d'innombrables ratés
dus au manque de docilité ou de fidélité de ses
partenaires ; en particulier, l'envoi qu'il leur a fait, à
de multiples reprises, de "prophètes" ou de "sages",
dans la bouche desquels il mettait des paroles exprimant le fond de
sa pensée, fût-ce sous une forme imparfaite.
Troisièmement, l'envoi par Dieu d'un
prophète plus grand et plus pur que tous les précédents :
Jésus de Nazareth, et la transparence totale que lui donnait
l'absence de tout péché. Il est vrai que ce dernier énoncé,
s'il ne soulève pas de difficulté grave pour les musulmans,
risque fort de provoquer un rejet plus ou moins rude chez la grande
majorité des juifs. Mais je me permets de leur demander humblement
si ce rejet s'adresse à la personne réelle de Jésus
ou aux interprétations qui ont été données
par la suite à certaines de ses paroles. Ce que les chrétiens
disent de ses «deux natures» (Dieu et homme) et de sa fonction
(messie et sauveur) relève de ces affirmations de foi que je
veux laisser provisoirement hors du champ de mon regard et par conséquent
de notre échange.
La dernière de mes certitudes historiques,
la plus importante à mes yeux, concerne ce qui s'est passé
après la mort de Jésus. Ses disciples ont connu aussitôt
une sorte de mutation, et ils ont vécu depuis lors, jusqu'aujourd'hui,
dans la double et inébranlable conviction que Jésus est
encore vivant et que, d'auprès de Dieu, il "répand
l'Esprit sur toute chair" (Ac 2/17 et 33). Cette conviction
des disciples est un fait non discutable ; on peut en donner toutes
sortes d'interprétations ; on peut aussi évaluer
de façons très diverses, et même contradictoires,
les fruits qu'elle a produits. Ma certitude à moi, personne ne
s'en étonnera ni ne me contestera le droit de l'exprimer comme
telle, est que l'Esprit de Dieu a bel et bien été "répandu"
à la Pentecôte autrement qu'il n'avait été
communiqué jusque-là, et qu'un de ses effets a constamment
été d'éveiller, puis d'animer, un courant de pensée
où, à travers des conceptualisations et des verbalisations
que je peux accepter de relativiser, s'est affirmé et développé
un message authentique et porteur de vie.
Mais en quoi la connaissance de tels faits
est-elle libérante ? Si j'essaye d'en prendre conscience,
deux réponses me viennent à l'esprit
Tout d'abord, en connaissant toute cette histoire,
je sais d'où je viens, et par conséquent qui je suis.
J'ai un passé.
On dira peut-être que c'est là
tout le contraire d'une libération, bien plutôt un enfermement.
Tout passé est déterminant, donc limitant ; il impose
au présent ses données, d'une façon qui, par définition,
n'est plus négociable. Il est donc indiscutable que, si on voulait
viser à une liberté qui serait une indétermination
tous azimuts, une pure ouverture sur l'infinité des possibles,
il faudrait avant toute chose refuser de connaître et d'accepter
son passé.
Il suffit d'énoncer cela pour voir aussitôt
que ce serait nier le réel, fuir dans les nuages. Notre passé,
nous l'avons. Et l'expérience montre qu'il se fait plus contraignant
quand nous l'ignorons, a fortiori quand nous refusons volontairement
de le regarder en face et de le prendre en compte.
Mais notre passé, ou plutôt notre
présent tel qu'il est façonné par lui, n'est pas
seulement ce dont nous souhaitons réduire le poids ; il
est la matière première sur laquelle s'exerce notre liberté.
Faute d'un passé riche, solide et bien connu, nous ressemblerions,
en voulant exercer et faire grandir notre liberté, à un
sculpteur qui essayerait de sculpter de l'eau. C'est là ce qui
arrive fréquemment aux hommes de notre temps, plus encore aux
jeunes qu'aux autres ; et c'est probablement ce qui explique pour
une bonne part cette sorte de vertige si fréquent chez eux. De
ce vertige-là, je suis totalement libéré par l'histoire
que je perçois derrière moi.
Cependant la cessation de ce que je viens d'appeler
un vertige ne serait que la négation d'une négation. L'intérêt
de ce que je viens de dire est de faire entrevoir par contraste ce qu'il
y a d'éminemment positif dans le fait de pouvoir s'adosser solidement
à des siècles d'histoire. Cela (et cela seul) permet de
faire du nouveau qui ne soit pas de l'inconsistant, et de le faire librement.
Bien entendu les passés sont plus ou
moins ouverts sur l'avenir, et par conséquent plus ou moins libérants.
A mes yeux, mon passé de chrétien l'est à un degré
éminent, pour les raisons suivantes.
D'abord, parce qu'il est, dans sa trame même,
modelé par une promesse. Celle-ci cherche depuis toujours à
se réaliser ; mais il est visible qu'elle n'a pu le faire
que très partiellement. Aussi tout ce que je lis de bon dans
ma vieille histoire est-il pour moi un gage qu'il me reste encore immensément
à espérer.
Ensuite, parce que cette histoire n'est rien
d'autre, en son fond, qu'un dialogue sans cesse repris entre l'homme
et un Dieu vivant, hautement personnel. Autrement dit, une confrontation
entre deux libertés, dont aucune n'est diminuée par l'autre,
celle de Dieu en vertu de sa nature, celle de l'homme en vertu du respect
que Dieu montre pour elle. Cela m'invite puissamment à poursuivre
sur les mêmes bases, pour autant qu'il est en moi ; et j'en
conclus qu'en aspirant à la liberté, loin de me rebeller
contre Dieu, je réponds à son plus profond désir,
clairement inscrit dans les faits.
Enfin parce que le passé dont je parle,
et dont le ressort central est si constant, est en même temps
orienté, évolutif. Cela se voit tout particulièrement
sur le plan de l'ouverture à l'universel. Si l'on fait abstraction
des 11 premiers chapitres de la Genèse, qui ne sont pas de l'histoire
à proprement parler, on voit l'intérêt s'élargir
progressivement : de la famille d'Abraham au peuple d'Israël,
puis à toutes les nations qui viendront se grouper autour de
lui (par exemple en Isaïe 2/2-5 ou 56/1-8) et enfin,
après la résurrection de Jésus, à toutes
les nations directement et sans condition. La vision est désormais
sans limites ; quel champ offert à ma contemplation et à
mon action !
Un autre bienfait que j'éprouve à
m'appuyer sur des certitudes historiques est que je me libère
par là d'un des dangers majeurs de la pensée humaine,
tout particulièrement dans les temps modernes : celui de
l'abstraction.
Non que je considère l'abstraction comme
mauvaise en soi ! Elle est une faculté merveilleuse et a
été certainement le facteur le plus actif de l'hominisation.
Mais, comme toutes les bonnes choses, elle peut devenir néfaste
par l'usage qu'on en fait.
Au lieu d'utiliser les concepts qu'elle engendre
comme des outils pour pénétrer et maîtriser la réalité,
et établir ainsi avec elle un contact plus profond et fructueux,
on peut chosifier ces concepts, et dès lors les traiter comme
la réalité même, les substituer à elle comme
objet de notre pensée et de notre action ; la vie devient
une jonglerie de concepts, savante, intéressante et compliquée,
mais finalement sans consistance.
Bien pis : comme les concepts sont par
nature intemporels, dès le moment qu'on leur attribue une réalité
propre, ils deviennent inévitablement des absolus, c'est-à-dire
des idoles, avec tout ce que les idoles ont de despotique. Que l'on
songe, entre mille exemples, à la manière dont on transforme
en dogmes la défense du «franc fort» ou du «bon
français», la lutte contre le «sida» ou contre
l'«analphabétisme», en semblant oublier que tous ces
substantifs ne désignent rien d'autre que des manières
d'être ou d'agir pour des hommes et des femmes vivants.
Pis encore : on voit les idées transformées
en idoles dominatrices prétendre chacune au monopole, ce qui
les amène inévitablement à engendrer et justifier
la violence ; il n'y a pas de pires guerres que les guerres de
religion (qu'on ferait mieux d'appeler en clair des guerres d'idéologies,
ou d'idolâtries).
Les faits historiques résistent assez
bien à l'abstraction. Pris comme maîtres, ils nous aident
à y résister nous-mêmes. C'est pourquoi les certitudes
historiques sont libérantes, alors que les certitudes théoriques,
qu'elles soient métaphysiques, scientifiques ou théologiques,
risquent très fort de devenir emprisonnantes ; les premières
posent des questions, les secondes prétendent dicter des réponses.
Par parenthèse, les certitudes de foi se rapprochent beaucoup
plus des premières que des secondes, bien qu'elles tendent à
s'exprimer, elles aussi, en termes abstraits, et cela grâce à
leur caractère foncièrement interpersonnel et à
la plongée dans le vécu qu'elles impliquent.
Une règle du jeu libérante
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Si, dans une ville, on cessait d'observer la
convention de rouler à droite, la circulation serait bloquée
en un rien de temps. A ce niveau déjà, un minimum de contrainte
élémentaire est indispensable pour dégager les
voies et rendre possible une liberté d'un ordre supérieur.
Mais ce n'est pas sur ce registre que je voudrais me placer. La «règle
du jeu» instaurée par Jésus est bien autre chose
qu'une convention utile. Écoutons-la d'un cur sans préjugé.
Nous devons, pour commencer, la ramener à
son noyau essentiel et originel. Car elle est probablement, en christianisme,
ce qui a le plus changé depuis les jours de Jésus. J'ai
déjà dit qu'elle s'est alourdie de nombreuses prescriptions
et interdits. Je ne veux pas les dénoncer, ni même les
discuter ; ils contribuent à donner à la communauté
chrétienne, à laquelle je tiens à appartenir, une
identité puissante. Mais il faudrait au moins reconnaître
qu'ils sont postérieurs à Jésus (y compris sur
des points aussi importants que l'interdiction de la polygamie...) et
constituent par conséquent une interprétation de son message,
particulière comme toute interprétation.
Aussi souhaiterais-je que les chrétiens
sachent prendre modèle sur la meilleure tradition juive, qui
consiste à dire : "Nous, Juifs, sommes tenus aux 613
commandements de l'Alliance mosaïque, conclue avec et par notre
peuple ; mais les autres peuples ne sont tenus qu'aux 7 lois de
l'Alliance de Noé, conclue avec l'humanité entière",
lois qui correspondent pour l'essentiel aux "Dix Paroles".
Mais les chrétiens n'ont pas besoin d'aller
chercher leurs modèles hors de leur propre tradition ; ils
en ont un dans ce qu'on appelle, non sans quelque humour, le «Concile
de Jérusalem», c'est-à-dire cette assemblée
des responsables de la communauté chrétienne qui, vers
l'an 48, promulgua la première décision officielle de
l'histoire ecclésiastique (Ac 15/4-31). Il était
question de la circoncision, une des pratiques qui marquaient le plus
fortement la différence juive dans le monde méditerranéen
de l'époque ; il fut statué qu'elle ne s'imposait
pas aux non-Juifs. Cela signifie clairement qu'on doit faire la distinction
entre ce qui s'impose à tous et ce qui ne s'impose qu'à
un groupe déterminé. Le principe allégué
était qu'il ne faut pas "accumuler les obstacles" (v.19)
ou "imposer des fardeaux qui ne soient pas strictement nécessaires"
(v. 28). Si ce n'est pas là une formule libératoire, je
ne sais pas ce qui le sera ! Ce fut d'ailleurs reçu comme
le plus dilatant des encouragements (v. 31).
Ce qui était jugé "strictement
nécessaire" en matière d'observance, c'étaient
quelques prescriptions de circonstance destinées à faciliter
les relations avec les Juifs, et aussi à manifester qu'on se
refusait à toute compromission avec la religion des faux dieux.
Prescriptions de circonstance, ai-je écrit : qui se préoccuperait
aujourd'hui de savoir si on a le droit ou non de "manger des viandes
offertes aux idoles" (v. 29) ? Mais ne devrions-nous pas,
en nous inspirant de cet exemple, nous interroger sérieusement
à notre tour sur ce que les circonstances actuelles, si différentes,
rendent "strictement nécessaire" comme pratiques, et
pour cela nous demander : avec qui avons-nous à faciliter
le dialogue ? et devant quelles compromissions devrions-nous afficher
clairement notre refus ?
Cependant le problème des pratiques
socio-religieuses n'est pas le plus important, il s'en faut. Bien plus
essentiel est ce qui relève de la morale. J'emploie là,
à dessein, un mot qui sonne très mal aujourd'hui dans
les milieux catholiques ; c'est devenu un cliché de dire
que "l'Évangile n'est pas une morale". Je m'inscris
vigoureusement en faux contre cette assertion, et j'ai un argument très
simple : que l'on veuille bien compter, parmi les paroles attribuées
à Jésus, celles qui sont à l'impératif ;
on constatera qu'il passait pour ainsi dire son temps à dire :
"Faites ceci ; ne faites pas cela." Si on refuse d'appeler
cela une morale, qu'on propose un meilleur terme : commandements,
prescriptions, consignes, directives...Je ne me battrai pas sur un différend
de vocabulaire.
Ce qui est vrai, c'est, d'une part, que la morale
de Jésus n'est pas tout l'Évangile, il s'en faut, et,
d'autre part, qu'elle ne se présente jamais comme un code. Jésus
s'est donné la peine de la synthétiser lui-même
en un mot : "Tu aimeras" (Mc 12/28-31), en précisant
que l'amour, vis à vis de Dieu, prend surtout l'allure de la
confiance (par exemple Lc 12/22-28, Jn 14/1) et que, vis
à vis des hommes, il prend avant tout l'allure du dévouement
(voir Lc 10/25-37, Mt 25/31-46). Et on peut dire que tous
les autres impératifs de l'Évangile ne sont que la monnaie
de celui-là, depuis "se réconcilier" (Mt 5/25-26)
jusqu'à "ne pas juger" (Mt 7/1), depuis "donner"
(Lc 6/30) jusqu'à "n'avoir pas peur" (Mc 5/36),
depuis "ne pas renvoyer une femme" (Mt 5/32) jusqu'à
"ne pas être cause de chute pour un petit" (Mc 9/42) ;
depuis "prier" (en appelant Dieu "Père",
Lc 11/1-4) jusqu'à "attendre" (Celui qui doit
venir, Lc 12/36), et ainsi de suite, sans oublier cet autre résumé
de "la Loi et les Prophètes", selon Matthieu (7/12) :
"Faire pour les autres ce qu'on voudrait qu'ils fassent pour vous."
Les grands disciples de Jésus ne disent
pas autre chose. Saint Paul : "Qui aime a accompli tout le
reste de la Loi", ce qu'il illustre en citant justement le Décalogue
(Rm 13/8-10). Et saint Jean : "Tel est le message que
vous avez entendu dès l'origine : que nous nous aimions
les uns les autres" (1 Jn 3/11).
Je dis que cette morale-là est suprêmement
libérante ; peut-être même est-ce la seule qui
le soit.
Elle n'est ni tatillonne, ce qui bride l'inventivité
et endort le sens de la responsabilité, ni floue, ce qui disperse
l'élan jusqu'à le laisser retomber. Elle nous donne un
but parfaitement identifiable et un critère d'appréciation
parfaitement clair, mais sans porter la moindre atteinte à notre
créativité.
Elle se prête donc mieux que n'importe
quelle autre à être traitée comme, à mon
avis, devrait être traitée toute morale : non comme
un règlement contraignant, applicable dans chaque cas sous peine
de sanction (cela, c'est nécessaire, mais sur un autre plan),
ni comme un idéal agréable à se représenter
mais fumeux, et que nul ne se croirait tenu de réaliser. Elle
indique une direction dans laquelle nous sommes invités à
marcher réalistement, obstinément, sans nous faire illusion
sur notre capacité de réussir chaque pas, sans pour autant
abdiquer notre volonté et notre espérance d'avancer sans
cesse vers un mieux.
Si on creuse encore un peu plus profond, je
pense que la vertu libérante de la morale de Jésus provient
de son échelle des valeurs. Elle n'est pas une morale du permis
et du défendu, Jésus lui-même l'a clairement montré
par sa manière d'observer le sabbat sans le laisser mettre obstacle
à des actes d'humanité. Et saint Paul proclame, avec sa
vigueur dépourvue de nuances : "Tout m'est permis"
(1 Co 6/12 et de nouveau 10/23). Il est vrai qu'il ajoute
aussitôt : "Cependant tout n'est pas utile" ou :
"constructif". Mais on voit bien là ce qu'il oppose
aux notions de permis et de défendu ; ce ne sont pas les
notions de bien et de mal (les Grecs diraient : de beau et de laid),
comme si elles caractérisaient les actions en elles-mêmes,
de manière objective et absolue ; c'est, osons le dire,
une certaine efficacité. On ne peut pourtant pas taxer saint
Paul de prêcher une conduite vulgairement utilitaire ; car
le contexte indique sans doute possible que l'utilité, ou la
valeur constructive, dont il parle concerne uniquement le bien le plus
élevé des hommes.
Jésus disait, dans un langage encore
plus éclairant et plus équilibré : "Le
sabbat a été fait pour l'homme, et non l'homme pour le
sabbat" (Mc 2/27). Il allait jusqu'à préciser
que même un besoin très terre à terre, comme la
faim, du fait que c'est un besoin d'hommes, prévaut sur la considération
de ce qui est permis ou défendu par la loi religieuse (Mc 2/26).
Que dire alors de ce qui a pour but de traduire ou de favoriser l'amour,
valeur suprême ?
Je dirai que la morale de Jésus est une
morale de la personne et de la relation (l'amour est la relation par
excellence, et même la seule relation authentique). Elle fait
appel à ce qu'il y a à la fois de plus inaliénable
et de plus riche en potentialités dans la personne humaine :
sa liberté. C'est pourquoi cette morale est tout simplement la
règle de l'«être-homme». Quoi de plus libérant
que de "devenir ce qu'on est" ?
Je conclurai ce développement comme
les deux précédents : en recensant, pour le plaisir,
quelques-uns des maux dont me libère la morale que je viens de
décrire. Non pas, je le précise, ceux dont je devrai me
libérer moi-même en l'appliquant : le repli sur moi
et la maussaderie qu'il engendre, mais ceux qui devraient être
exorcisés d'un coup si j'acceptais une bonne fois, au départ,
de faire mien théoriquement le principe de cette morale. Ces
maux, selon mon expérience, peuvent être récapitulés
en un seul : l'emprisonnement dans le tout-fait. Quelques exemples
montreront ce que j'entends par là.
Je ne me sens plus le devoir de me tracer d'avance
un programme à remplir à tout prix, ni une image idéale
à réaliser en moi sous peine de rater ma vie et de me
mépriser. C'est ce que faisaient les stoïciens, qui visaient
à se façonner eux-mêmes en êtres inaccessibles
à toute espèce de trouble et de faiblesse. Ils ne courent
plus les rues à découvert, j'en conviens ; mais le
monde fourmille, comme l'ont montré les meilleurs psychanalystes,
de gens qui sont habités à leur insu par un «sur-moi»,
c'est-à-dire par la terreur de ne pas répondre à
ce que «l'on» attend d'eux, ou à l'image que «l'on»
s'est faite d'eux. A l'opposé, la pensée que cela ne fait
aucune différence essentielle d'être un «pauvre type»
ou un «type bien» pourvu qu'on consente humblement à
essayer d'aimer de son mieux, est de nature à faire sauter d'un
coup une bonne partie de nos barrages intérieurs. En un mot,
la morale de l'amour nous délivre de la terrible morale de la
perfection.
Vis à vis des autres, elle devrait nous
délivrer de tout jugement a priori. Aimer, c'est vouloir faire
exister, et exister comme quelque chose de nouveau et d'original ;
c'est le contraire même d'enfermer les êtres dans des catégories
immuables, de les ranger chacun à sa place sur une étagère,
et de leur attribuer une note une fois pour toutes. La morale de l'amour
fait voler en éclats toutes les classifications immobilisantes
que notre esprit est toujours tenté de laisser se durcir en lui-même
et qui sont en définitive plus asservissantes pour lui que pour
ceux à qui il prétend les appliquer.
En ce qui concerne nos rapports avec le monde
extérieur, la morale de l'amour élimine en principe cet
ennemi irréconciliable de la liberté que sont les tabous.
Certes, ceux-ci finissent par être tellement intériorisés
qu'ils sont devenus inconscients, mais c'est justement pour cela qu'ils
nous tyrannisent. Au moins pouvons-nous, en les débusquant par
la pensée, les dépouiller de leur prétendue autorité,
et travailler sans scrupule à nous affranchir de tous les blocages
qu'ils ont insidieusement créés en nous.
Ainsi, le pouvoir libérateur que j'attribue
à la «règle du jeu» que Jésus a définie
et que j'ai décrite comme une morale des relations a une double
face. D'un côté, sa fermeté dans l'appréciation
des actes s'accompagne d'une absence totale de programmation minutieuse
et raide. D'un autre côté, elle fait constamment glisser
le regard des choses vers les personnes, ce qui nous tire de tout immobilisme
pour nous jeter à la nage dans un monde où tout est sans
cesse à découvrir et inventer.
Donner résolument son assentiment à
cette «règle du jeu» débarrasse notre esprit
de toutes sortes d'impératifs imaginaires. Reste, bien entendu,
à définir dans chaque communauté le code de la
route sans lequel elle ne pourrait fonctionner, et qui n'est pas nécessairement
identique à celui d'une autre communauté. Reste aussi,
et surtout, à faire passer la pensée dans la vie, une
pensée libérée dans une affectivité et une
conduites libérées ; et cela, c'est quelque chose
qui prend beaucoup de temps, et qui réclame une force dont je
vais maintenant parler.
Un désir vif, un point d'appui solide,
une règle ordonnatrice, tout cela est très joli, indispensable
même ; mais ce n'est encore qu'un préalable à
l'éclosion de la liberté. Celle-ci ne peut apparaître
pour de bon, puis s'exercer et grandir, que dans un être muni
d'une force suffisante pour se mettre et se maintenir en mouvement,
en surmontant son inertie propre et en opérant sa trouée
à travers les résistances extérieures. C'est exactement
cette force-là que Jésus a promise à ses disciples,
sous une forme encore énigmatique en Lc 24/49 : "Vous
serez revêtus d'une force venue d'en haut", mais en la nommant
par son nom en Ac 1/8 : "Vous recevrez une force (qui
sera celle) du Saint Esprit survenant en vous." L'accomplissement
de cette promesse le jour de la Pentecôte a toujours été
considéré par la communauté chrétienne comme
sa date de naissance. C'est dire que la mise en uvre de la force
de l'Esprit est à la source de toute vie qui se veut chrétienne.
Nous touchons là à un point qui,
malgré son importance extrême, a été étrangement
peu pris en compte dans le christianisme occidental jusqu'à une
époque toute récente ; c'est seulement depuis quelques
décennies que la réflexion et la pratique y ont rendu
au Saint Esprit la place qui lui revient. Il en est résulté
entre autres que, pendant très longtemps, la notion de libération
comme expansion et triomphe d'une liberté intérieure a
été très peu mise en valeur, occultée qu'elle
était par la notion de libération comme délivrance
d'une servitude. Cette dernière a même été
très souvent parasitée par la notion de "rachat"
moyennant paiement, ce qui conduisait la piété à
des déviations et la pensée à des impasses. Une
vie intérieure fondée sur la force de l'Esprit coupe court
au risque de telles dérives, pour la raison très simple
que, quand l'Esprit nous fait don de lui-même, contrairement à
ce qui s'est passé pour Jésus, cela ne lui «coûte»
rien.
Mais je ne voudrais surtout pas polémiquer
contre une conception de la «rédemption» devenue chère
à tant de chrétiens. Je voudrais seulement dire comment,
dans ma vie personnelle, elle est largement contrebalancée par
une manière toute différente d'envisager la liberté.
La liberté, pour moi, ne serait rien
si elle se bornait au fait de n'avoir pas, ou de n'avoir plus, de maître
despotique et oppresseur, même si on désigne par là
ces maîtres cachés en nous-mêmes que sont nos passions
et nos instincts mauvais. Je suis trop marqué par l'enseignement
de Bergson pour ne pas identifier ma liberté à la faculté
d'inventer, de créer du nouveau qui soit cependant en continuité
vitale avec l'ancien, bref de devenir. Cela comporte toute une gamme
d'implications.
Je comprends très clairement, d'abord,
que je ne peux ainsi tirer de moi plus qu'il n'y avait, autrement dit
me dépasser, sans avoir recours à une force supérieure
à celles qui sont déjà inscrites en moi par mon
passé, à une force qui afflue en moi et qui se renouvelle
sans cesse. C'est exactement ce que je vois dans le Saint Esprit. Il
vient d'ailleurs, et gratuitement, c'est-à-dire de son propre
mouvement et sans que j'aie aucun droit à faire valoir sur lui.
Mais il vient me rejoindre dans mon centre le plus intime et le plus
caché, celui qui est enfoui au-delà de toute prise de
conscience ; et c'est de là qu'il insuffle dans mes zones
conscientes ce désir dont j'ai parlé comme première
étincelle d'une vie libérée. Et, parce que c'est
du fond de moi-même, en ce que j'ai d'unique, que jaillissent
ses impulsions, elles ne sont pas pour moi aliénantes, mais au
contraire personnalisantes, c'est-à-dire libérantes.
Je comprends aussi très facilement qu'une
uvre de cette sorte ne s'accomplit pas en un instant, comme l'ouverture
d'une cage. Elle ressemble bien davantage à une croissance ;
elle réclame patience et longueur de temps. Il me faudra toute
ma vie pour que ma liberté ait grandi au point de l'emporter
à peu près régulièrement sur les résistances,
à la façon d'un bateau doté d'un moteur assez puissant
pour ne pas être arrêté par la résistance
de l'eau.
Mais il y a quelque chose de plus essentiel
encore et de totalement mystérieux. C'est que je dois accepter
librement d'être libéré. J'ai déjà
dit qu'une liberté qui serait décrétée pour
moi de l'extérieur n'en serait pas une. Je dirai maintenant que
même une liberté jaillissant de mes entrailles ne serait
pas vraie si je ne consentais à chaque instant à ce qu'elle
me soit insufflée. Cercle vicieux ? Non, à condition
d'admettre que la liberté toute première, celle qui est
antérieure et indispensable à n'importe quelle libération,
est un don inclus dans ma création même. Pour moi, le vrai
mystère de ma liberté est coextensif à ma situation
(ou à ma nature, mais ce mot-là est piégé)
de créature libre. Créature. Et libre. Ce sont en réalité
deux mystères, qui se multiplient l'un par l'autre. Je ne suis
pas assez sot pour prétendre les élucider. Je me contente
d'y baigner.
Si cependant je tente de décrire en
elle-même, un peu plus concrètement, la libération
qu'opère en moi la force de l'Esprit (du moins, à ce qu'il
me semble ...), je me heurte à une difficulté à
peu près insurmontable, du fait que, à son point de départ,
elle est antérieure à ma conscience, et que, à
son aboutissement, elle se diffuse sur la totalité de ma vie
psychique, sans se définir par certains effets précis
à l'exclusion des autres.
Peut-être sera-t-il un peu moins malaisé
de décrire les prisons dont cette libération me donne
la clé. J'essayerais volontiers de les synthétiser (un
peu paradoxalement, je le reconnais) en disant qu'elle m'affranchit
de la tyrannie du calcul.
Pas plus que l'abstraction, dont il est d'ailleurs
la forme élémentaire, le calcul n'est une mauvaise chose
en soi. Encore faut-il, d'une part, le cantonner dans son domaine, et
d'autre part ne pas se soumettre aveuglément à ses diktats.
Il est nécessaire pour maîtriser
la matière, si l'on veut dépasser les méthodes
artisanales ; pour construire un pont qui tienne, on ne peut se
passer de calculs, et compliqués, et rigoureux ; ni, à
plus forte raison, pour lancer un véhicule spatial. Mais les
réussites éblouissantes obtenues grâce au calcul
dans le domaine des choses ne devraient pas nous entraîner dans
l'illusion que le calcul a également sa place dans la vie personnelle
et interpersonnelle. Là, il est stérilisant et mortifère.
Entendons-nous bien. Même dans le domaine
auquel je viens de faire allusion, il est légitime, voire nécessaire,
de mettre en uvre notre faculté de raisonnement et d'appréciation.
Ce que je veux dire est qu'elle serait stérilisante et mortifère
si nous lui donnions le dernier mot, comme les ingénieurs. Avec
l'Esprit, il n'y a pas de dernier mot, et c'est très précisément
là que se situe la libération ; avec l'Esprit, on
peut toujours bondir hors des frontières. Autre chose est de
peser raisonnablement les données d'un problème, puis
d'espérer infiniment au-delà du raisonnable, autre chose
serait de se dire : "Je n'ai pas à me donner du mal ;
j'invoquerai l'Esprit, et il se chargera de tout." Ce ne serait
pas s'affranchir des limites tracées par le calcul. Ce serait
bien plutôt faire entrer subrepticement l'Esprit dans nos calculs !
La différence, en termes d'expérience, est énorme.
Mais détaillons un peu ce que peut recouvrir
la notion de calcul dans la vie humaine.
Commençons par sa forme la plus courante ;
le calcul des avantages ou des inconvénients qu'aura pour nous
telle ou telle action. Notre faiblesse et notre pauvreté naturelles
nous portent instinctivement à chercher auprès d'autrui
ce qui nous manque et à écarter ce qui pourrait nous gêner ;
ce pourra être de l'ordre des intérêts matériels,
ou des connaissances, ou de la réputation, ou du réconfort,
que sais-je ? Et c'est un fait que nous avons besoin des autres ;
il serait insensé de le nier. Mais, si nous nous mettons à
calculer nos besoins selon nos propres étalons et à taxer
à ce taux-là ceux à qui nous nous adressons, nous
nous ligotons dans un système clos et nous nous fermons irrémédiablement
le chemin de l'amour. L'Esprit, lui, nous apprend à tout espérer
et tout demander, mais à ne rien exiger, que ce soit de nos frères
ou de notre Père. Il nous apprend aussi, pour commencer, à
tout donner sans compter. Si nous y arrivions, quelle liberté
souveraine !
Autre calcul : celui des dangers. Celui-là
n'a pas à être cantonné au plan matériel :
les dangers causés par les hommes sont au moins aussi réels
que ceux qui sont causés par les éléments infra-humains.
Les regarder en face est le b,a,ba du réalisme, pour ne rien
dire du courage. Mais une telle lucidité a son revers :
elle engendre inévitablement en nous la peur ; et celle-ci
est la cause la plus redoutable de nos paralysies, de nos manques de
liberté. Croire que je suis animé par l'Esprit n'élimine
pas la peur ; mais cela me fait savoir où trouver la force
de la surmonter. Plus modestement mais plus immédiatement, chercher
à vivre de l'Esprit m'oblige à vivre dans l'instant présent,
qui est l'unique lieu de la présence et de l'action divines ;
or, dans leur immense majorité, nos peurs sont nourries par le
souvenir du passé et l'anticipation de l'avenir, et il est bien
connu que les dangers présents sont cent fois moins difficiles
à affronter que ceux que nous nous représentons en imagination.
La libération par rapport à nos peurs est donc très
liée à la discipline qui consiste à ne pas vivre
ailleurs que là où nous sommes, et où l'Esprit
est avec nous ; et cette discipline, qui serait austère
si elle se bornait à éviter ce qu'il faut éviter,
devient infiniment plus aimable quand nous y voyons le moyen de nous
brancher à chaque moment sur une source vive : celle de
l'Esprit.
Nous sommes encore quasi inévitablement
tentés, en face des demandes de la vie, de calculer nos possibilités
et nos chances de réussir. Et alors, le sentiment qui risque
de nous envahir est celui de notre impuissance. De tous les emprisonnements,
c'est sans doute le plus étouffant, parce que le plus intériorisé ;
il tend à tuer dans l'uf non seulement toute tentative,
mais tout projet et finalement tout désir, d'évasion.
Le remède n'est pas la confiance en soi. Celle-ci, qu'elle soit
spontanée ou artificiellement provoquée, rend d'inappréciables
services dans les entreprises utilitaires ; mais, même dans
ce domaine, les succès auxquels elle aboutit restent superficiels,
très vite décevants. Et, par rapport aux démarches
qui se situent à un niveau plus profond, elle ne se contente
pas d'être radicalement inopérante : elle gâche
tout. La confiance dans la force de l'Esprit est plus humble, et par
conséquent plus vraie. Elle m'empêche de m'arrêter
à l'évaluation des mes forces propres (encore que celle-ci
soit une part nécessaire du processus, comme le dit Jésus
avec les images du bâtisseur de tour et du roi en guerre, Lc 14/28-33).
Je me sens incomparablement plus libre quand je cherche à régler
mon action sur une souple docilité à l'Esprit que quand
je cherche à la régler sur le succès escompté.
Sans prétendre être complet, j'évoquerai
une dernière application de la manie calculant, peut-être
encore plus néfaste que les précédentes pour la
liberté intérieure : le calcul de nos mérites.
Les mérites que nous pensons avoir, et par conséquent
les droits que nous revendiquons. Mais aussi les mérites que
nous nous croyons tenus d'acquérir, tout particulièrement
dans le domaine religieux. Ces derniers, dans les cas extrêmes,
finissent par engendrer une véritable obsession. Sans aller aussi
loin, cette façon de concevoir notre relation avec Dieu l'enferme
dans une comptabilité qui a toute la raideur des mathématiques.
Or Jésus nous dit que son Dieu déteste compter (il "fait
lever son soleil sur les méchants comme sur les bons", Mt
5/45), mais aussi que nous pouvons l'y amener, si nous nous mettons
les premiers à compter (il nous fera alors payer jusqu'au dernier
sou, Mt 18/34-35). La "justice" que Jésus réclame,
et à laquelle l'Esprit nous introduit, n'est pas celle qui établit
une balance rigoureusement exacte entre les droits et les devoirs ;
elle "déborde" (Mt 5/20). Autrement dit, elle
se libère, et nous libère, de tout chiffrage, de tout
système préfabriqué.
Pour conclure ce tour d'horizon, je rappellerai
que ma libération ne relève pas seulement de ma responsabilité,
ni de celle de l'Esprit. Si personne ne peut ni me l'imposer ni me l'octroyer,
elle est grandement favorisée, ou au contraire entravée,
par l'action que les autres exercent sur moi. Et c'est plus vrai encore
de la part de ceux qui détiennent une part d'autorité.
Paul VI disait un jour à des évêques : "Rappelez-vous
qu'il y a deux sortes d'autorité : celle qui restreint la
liberté de ceux sur qui elle s'exerce, et celle qui la fait grandir."
Même la libération par rapport au péché,
si éloquemment symbolisée par le déliement d'un
paralytique à qui Jésus rend la faculté de se mouvoir,
n'est pas le monopole de Dieu, comme le murmuraient les scribes (Mc
2/7) ; Dieu lui-même ne me l'accordera en ce qui me
concerne, avec quelque ardeur que je la lui demande, si je ne travaille
pas à celle de mes frères (Mt 6/14-15). Réciproquement,
mes frères peuvent contribuer puissamment à la mienne.
La libération, y compris dans ce qu'elle
a de plus intérieur et de plus personnel, est en définitive,
pour un chrétien, le lieu par excellence de la solidarité
fraternelle.
II. Une utopie de société libérante
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Dans le chapitre précédent, j'ai
dit qu'une personne ne se libère que dans et par sa relation
aux autres, ce qui veut dire, au bout du compte, en formant avec les
autres une société d'une certaine qualité. Inversement,
une société ne saurait prétendre à être
juste que dans la mesure où elle favorise la libération
profonde de chacun de ses membres. D'où le titre que je donne
à ce chapitre-ci.
Le mot utopie dit bien que je n'ai aucun chemin
pratique à proposer pour parvenir en ce lieu merveilleux qui
n'a jamais existé. Mais, dans notre usage actuel, une utopie
ne désigne pas une pure chimère ; plutôt une
sorte d'espérance cachée et lointaine, ou tout au moins
un modèle à garder dans l'esprit au cours du laborieux
cheminement dans le réel.
Là est ma différence la plus marquée
avec les hommes de 1789, qui croyaient que la liberté, comme
l'égalité et la fraternité, pouvait se décréter.
En fait, quand on décrète la liberté,
on déclenche un processus qui aboutit très vite au maximum
d'inégalité, comme le montrent à l'évidence
les histoires toutes récentes des États-Unis et de l'Angleterre.
En revanche, quand on décrète l'égalité,
il est impossible de l'établir et de la maintenir sans imposer
aux libertés un carcan qui devient très vite écrasant,
comme le montre l'histoire des régimes communistes.
Alors, la devise "Liberté, Égalité,
Fraternité" prise comme un tout serait-elle, non plus même
utopique, mais contradictoire ? Certes non, mais à condition
de ne pas oublier le troisième terme, la fraternité, qui
est d'ailleurs celui qu'on songerait le moins à décréter
et qui répond le mieux à la définition donnée
ci-dessus d'une utopie. C'est la fraternité qui introduit l'égalité
dans la liberté et la liberté dans l'égalité.
On permettra à un moine d'exprimer cela
à l'aide d'une très ancienne description (idéale,
bien sûr !) de la vie dans un monastère : "Également
serviteurs les uns des autres, seigneurs les uns des autres, c'est dans
une invincible liberté qu'ils se témoignent mutuellement
la plus exacte servitude, non sous l'empire de contraintes qui jetteraient
leurs victimes dans un profond désespoir, mais par un choix spontané
et conscient qui crée en eux la joie, l'amour fraternel
soumettant ces hommes libres les uns aux autres tout en sauvegardant
leur liberté par la spontanéité de leur choix"
(ch 18 des "Constitutions monastiques", texte du IV°
siècle faussement attribué à saint Basile).
On permettra aussi à un chrétien
d'affirmer que la fraternité, si elle n'est ni la totalité
du message de Jésus ni son monopole, en constitue tout de même
le cur. Puisqu'il est question ici de liberté (l'égalité
serait un tout autre sujet), disons que la liberté chrétienne
ne saurait être qu'une liberté fraternelle.
Liberté fraternelle, cela signifie d'abord
qu'il ne s'agit pas d'une abstraction ; les frères sont
en chair et en os. Une société ne saurait être libérante
qu'à condition de reconnaître et promouvoir la dignité
de chaque personne. Je pense que cela implique :
- qu'elle aide globalement les personnes à s'affranchir de la
tyrannie des choses,
- qu'elle aide les personnes à ne pas s'asservir les unes les
autres.
Mais liberté fraternelle signifie aussi
fraternité libérante, ce qui doit se traduire, selon le
bon sens élémentaire, par le fait qu'elle rend possibles
certains choix. J'essaierai donc, dans un deuxième temps, d'imaginer
une société où la dignité reconnue des personnes
se traduirait par une liberté réelle dans leurs choix
fondamentaux :
- celui des engagements, par lesquels une personne s'articule sur les
autres,
- et celui d'occupations où chaque personne puisse faire passer
dans le concret ce qui constitue son identité profonde.
Voilà donc tracé le plan des quatre
paragraphes qui formeront ce chapitre.
Les personnes et les choses
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Si l'on en reste aux idées générales,
peu de gens contesteront que l'humanité soit ce qu'il y a (provisoirement ?)
de plus achevé, et par conséquent de plus important, dans
la création.
Mais, dès qu'on descend dans la pratique,
avec les innombrables choix successifs qu'elle comporte, il arrive bien
souvent, sans doute le plus souvent, qu'on se détermine en fonction
de valeurs qui n'ont rien d'humanisant : le profit, le moindre
effort, les habitudes du groupe, etc. Or, si des choix ne sont pas humanisants,
ils finissent toujours, en s'accumulant, par devenir déshumanisants.
Il importe donc de savoir ce qu'on considère comme humain.
Selon une vieille doctrine chrétienne
qui n'a rien perdu de sa pertinence, se mettre aux ordres de Dieu est
en définitive libérant, alors que se mettre aux ordres
de n'importe qui ou n'importe quoi d'autre est asservissant. Or, parmi
tous les pouvoirs qui concurrencent celui de Dieu, il est difficile
de nier que le plus universel et le plus impérieux soit aujourd'hui
celui de l'argent. Il devrait et pourrait être le moyen d'une
libération essentielle, celle qui arrache à la misère ;
mais, perverti en valeur absolue, en but de l'existence, il devient
un tyran qui tient l'homme dans ses griffes. C'est pourquoi Jésus
disait, avec sa vigueur incomparable : "Vous ne pouvez pas
être à la fois aux ordres de Dieu et à ceux de Mamôn",
c'est-à-dire de l'Argent personnifié (Mt 6/24).
Ce n'est pas que l'argent ait de l'intérêt
en soi ; mais il est le moyen par excellence d'assouvir les deux
grandes passions de l'homme : celle du pouvoir et celle du plaisir.
Contrairement à la plupart des autres pouvoirs, il tire donc
toute sa force de la complicité qu'il trouve dans le cur
de l'homme ; il n'en est que plus redoutable. Ainsi, c'est dans
la mesure où le pouvoir et le plaisir sont perçus, désirés
et vécus de manière asservissante, anti-humanisante, qu'il
en est de même pour l'argent.
Il existe une autre manière de se situer
par rapport à ces réalités, qui, non seulement
leur ôte leur poison, mais les transfigure en moyens positifs
de croissance humaine. Le secret n'est donc pas de les ignorer ni de
refouler leur attrait, mais de se sensibiliser et d'obéir à
d'autres attraits d'un ordre supérieur ; ceux-ci, en s'imposant
avec une force plus grande, remettront comme naturellement à
leur place subordonnée, à leur place de moyens, le pouvoir
et le plaisir, ainsi que l'argent, leur fourrier. Un psalmiste témoigne
qu'il vit cela, lorsqu'il dit : "Moi, j'ai l'amour de ton
commandement (et non la crainte de tes jugements !) plus que de
l'or, et de l'or le plus fin" (Ps 118/127).
On est là évidemment dans un domaine
où rien ne saurait dispenser les individus d'une option personnelle
et d'un effort de longue haleine, à renouveler sans cesse et
à mettre en commun autant que possible. La société
peut, tout au plus, favoriser cette démarche venue de sa base.
Mais, sans son aide, trop peu de gens s'y engageraient pour créer
un effet d'entraînement et provoquer une évolution générale
dans le sens de l'humanisation. Les impératifs de Mamôn,
que nous appelons aujourd'hui les impératifs économiques,
sont évidents, puissants et généraux ; si
l'on souhaite que les impératifs de Dieu, qui coïncident
avec ceux de l'humanisation, prennent le pas sur eux pour déterminer,
aussi souvent que possible, les choix concrets individuels ou collectifs,
on a besoin d'une politique lucide et résolue, traduite dans
des institutions bien faites.
Je ne prétends certes pas tracer le
plan d'une constitution et de tous les rouages d'une société
idéale. Ce serait tout au plus un jeu amusant. Je voudrais simplement
grouper quelques pensées autour d'un principe qui me paraît
s'imposer, et qui est le suivant. L'économie (ou art de gouverner
les choses) et la politique (ou art de gouverner les personnes) ont
des buts différents et des modes de fonctionnement différents.
On devrait en prendre clairement conscience et en tenir compte pour
la conduite des affaires publiques.
En ce qui concerne les buts, celui de l'économie
est de produire (il n'y a pas à en avoir honte !) et de
faire circuler les biens matériels. Celui de la politique est
ce que je disais à l'instant : rendre la société
plus humaine, en remontant obstinément la pente qui glisse vers
l'impérialisme de l'utilitaire.
Quant aux méthodes, on sait aujourd'hui
que les lois économiques sont des lois "naturelles",
qui jouent indépendamment de la volonté des hommes et
des États. On les connaît encore mal ; mais on progresse
peu à peu dans une certaine familiarité avec elles et
dans l'art d'en jouer ; les crises récentes ont été,
en Occident, incomparablement moins ravageuses que celle de 1929. Cependant
on ne peut les modifier comme on veut, sinon peut-être à
long terme et en s'y mettant tous ensemble à travers la planète.
"On ne commande à la Nature qu'en lui obéissant",
disait Francis Bacon. C'est aussi vrai en économie qu'en physique,
chimie ou biologie. Il est donc vain de s'imaginer qu'on puisse légiférer
à proprement parler, c'est-à-dire souverainement, dans
ce domaine. Ce qu'on peut, c'est seulement organiser. Et l'évolution
des techniques oblige à le faire avec le maximum de souplesse,
pour permettre une adaptation rapide. Il en va tout à fait autrement
dans le domaine politique. S'il y a des «lois» de la psychologie
humaine, elles surpassent de loin en élasticité les lois
économiques, autant que celles-ci les lois physiques ; la
législation est donc là une uvre de liberté.
Ces deux fonctions si différentes doivent
s'articuler l'une sur l'autre. Elles ne peuvent s'ignorer. Et aucune
ne doit s'effacer devant l'autre. Une politique qui se soumet sans discussion
aux ordres de l'économie aboutit à rendre une société
encore moins humaine, comme il se voit dans les pays qui se croient
obligés d'obéir aveuglément au FMI. Inversement,
une politique qui prétend commander de façon arbitraire
à l'économie mène à la catastrophe, comme
il s'est vu dans les pays de l'Est. La seule voie ouverte est donc celle
du dialogue.
Mais on ne fait pas dialoguer des fonctions ;
on fait dialoguer des hommes (ou des groupes d'hommes). C'est pourquoi
il me paraîtrait éminemment souhaitable que les deux grandes
fonctions, l'économique et la politique, soient clairement attribuées
à deux ensembles d'organismes bien distincts, ayant chacun ses
caractéristiques, son esprit et ses règles. Les échanges
entre eux seraient alors exempts de toute confusion ; chaque proposition
afficherait à visage découvert la marque de son origine,
donc le type de raisonnement dont elle procède et le type d'arguments
qui l'appuient. Un arbitrage judicieusement conçu veillerait
à la bonne marche des discussions et assurerait la prépondérance
finale, mais non dictatoriale, des options sociales sur les mécanismes
économiques.
Une telle conception de la répartition
des tâches s'accorde assez bien, tout en la précisant,
avec la célèbre théorie de Montesquieu sur la séparations
des pouvoirs.
Le fonctionnement des choses, qui, ai-je dit,
suit ses lois propres, mais exige, pour ne pas dégénérer,
d'être régulé par l'intervention résolue
de la raison humaine, est par excellence le domaine d'un Exécutif
efficace, structuré selon un modèle toujours perfectible
et guidé par les techniciens compétents.
Le Législatif, débarrassé
des tâches proprement exécutives qui envahissent depuis
toujours l'emploi du temps de nos assemblées (contrôle
de l'Exécutif, vote du budget, etc.), pourrait se consacrer une
bonne fois à l'élaboration des lois, dans le domaine où
celles-ci sont objet de choix, c'est-à-dire le domaine interpersonnel
et social. Les lois pourraient alors devenir cette merveille :
l'expression d'un consensus sur l'échelle des valeurs, une expression
assez transparente pour que, à en prendre connaissance, on puisse
décrire en son identité morale la plus profonde la société
qui se les est données.
Le Judiciaire enfin, puissamment développé,
ne se contenterait plus de sanctionner les accrocs. Il deviendrait cet
arbitre indépendant et impartial dont je parlais plus haut, qui
contrôlerait, de façon permanente et positive, la bonne
marche de la société.
On me dira peut-être que nous voilà
bien loin de Évangile Je n'en suis pas si sûr.
Jésus trace le portrait fortement appuyé
de deux patrons ; l'un sait fort bien compter et exige de ses domestiques
un bon rendement (Mt 25/14-30) ; l'autre paraît ne
pas savoir compter, et en tout cas sacrifie sans ciller son intérêt
le plus manifeste (une créance gigantesque) par pure considération
pour une situation personnelle qui lui inspire pitié, avec comme
unique condition que le bénéficiaire sache agir de même
(Mt 18/21-35). Ces deux patrons représentent évidemment
Dieu, mais ce qu'ils nous apprennent par leur exemple s'applique de
façon dérivée aux autorités terrestres.
Ce qu'il y a, semble-t-il, d'incompatible entre les deux attitudes,
Dieu, quand c'est de lui qu'il s'agit, arrive parfaitement à
le concilier ; c'est même peut-être l'essentiel de
ce qui nous est révélé sur lui, en tout cas sur
son comportement à notre égard. Quand il s'agit du monde
humain, le meilleur moyen de ne sacrifier aucune des deux valeurs ne
serait-il pas de les confier, comme je disais, à deux autorités
séparées et dialoguantes, en donnant, je le répète
encore une fois, le dernier mot au bien des personnes ?
Les personnes entre elles
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Les personnes ne sont pas seulement menacées
dans leur effort de libération par la dictature de Mamôn ;
elles le sont encore, et plus gravement sans doute, les unes par les
autres. C'est précisément pour cela qu'une liberté
conçue séparément de la fraternité n'est
qu'une caricature, ou au mieux une illusion. Je pense que cela n'a pas
besoin d'être longuement démontré ni développé.
Il sera plus intéressant ici d'examiner
ce que Jésus propose comme idéal de liberté fraternelle,
ou de fraternité libérante. Je le schématiserai
en deux points :
- la fraternité entre hommes selon Évangile est, en droit,
universelle ;
- elle oblige à privilégier les défavorisés.
Chacune de ces deux obligations réclame
une conversion en profondeur, un renversement complet des instincts
sociaux naturels et primitifs, tels qu'ils s'observent déjà
dans les sociétés animales et subsistent avec obstination,
encore intensifiés, dans les sociétés humaines.
Les animaux défendent farouchement leur
territoire contre les autres individus de la même espèce ;
mais ils y tolèrent fort bien, voire même y accueillent,
ceux des autres espèces ; le phénomène d'exclusion
correspond donc chez eux à une compétition pour la subsistance,
mais ne comporte aucun rejet de la différence. Dans l'espèce
humaine, c'est plus grave ; les conflits d'intérêt
et de partage restent certes aigus ; mais il s'y ajoute une intolérance
plus radicale, celle de l'autre en tant que dissemblable. Plus encore
que les groupements animaux, les groupements humains secrètent
autour d'eux des frontières, qui leur paraissent nécessaires
à leur identité, plus encore qu'à leur sécurité.
Cela ne prend pas seulement prétexte des couleurs de peau ou
des particularités culturelles ; à l'intérieur
d'une même population, les divergences d'opinions (politiques
ou religieuses, par exemple) réussissent à créer
des divisions plus tragiques encore que les autres.
La plus urgente de toutes les libérations,
à l'échelon collectif, consiste donc à libérer
les hommes de leurs frontières. Jésus en pose le principe
lorsqu'il dit : "Vous êtes tous frères"
(Mt 23/8). Le mot le plus important de cette déclaration
est "tous". Il implique en effet qu'il y a incompatibilité
radicale entre une fraternité qui se veut chrétienne et
une attitude d'exclusion envers qui que ce soit.
Mais il ne suffit pas de proclamer une vérité
dans l'abstrait. Jésus n'hésite pas à la transformer
en commandement, en allant d'un coup à l'extrême, et avec
une insistance significative : "Aimez vos ennemis, faites
du bien à ceux qui vous détestent, bénissez ceux
qui vous maudissent, priez pour ceux qui cherchent à vous nuire"
(Lc 6/27-28). C'est d'une hardiesse renversante. Mais c'est en
même temps d'un réalisme génial ; car il est
en définitive plus facile, parce que plus séduisant pour
toutes sortes de raisons, d'aimer que de simplement ne pas haïr.
Et puis, il est plus à notre portée d'aimer nos ennemis
que de cesser d'en avoir ! Enfin le don de l'Esprit, auquel les
chrétiens ne croient pas assez mais croient tout de même,
transforme l'énormité de ce commandement en quelque chose
d'accessible.
Ce que Jésus n'indique pas, c'est par
quels procédés politiques nous pouvons faire tomber les
frontières et exclure l'exclusion. La chute du mur de Berlin
nous rappellerait, si besoin était, qu'après l'enthousiasme
vient inévitablement le temps des problèmes, de la raison
laborieuse et du courage patient ; mais il fortifie malgré
tout en nous l'espérance que l'utopie de la fin des frontières
peut se frayer un chemin, aussi rude et long soit-il, jusqu'au cur
de l'histoire.
Le deuxième caractère de la fraternité
chrétienne que j'ai signalé est qu'elle privilégie
les défavorisés.
C'est exactement le contraire de ce qui se passe
chez les animaux, où les forts établissent leur domination
par des combats sans merci et la maintiennent farouchement, avec toutes
les jouissances qui lui sont attachées. Dans les sociétés
humaines, cette tendance n'est pas abolie, on ne le sait que trop. Mais
elle est contrebalancée par le sentiment, assez répandu
tout de même, que la croissance de la compassion est pour une
société un des meilleurs tests de progrès. Je ne
crois pas nécessaire d'y insister sur le mode théorique.
Je voudrais seulement rattacher brièvement à ce principe
général deux des requêtes essentielles pour une
société qui se voudrait libérante.
D'abord, la protection contre toutes les violences,
que ce soit celles, épisodiques, des hors-la-loi ou celles, organiques
et permanentes, qui s'abritent sous des lois faites par les forts. Ces
plus forts sont, par définition, de taille à défendre
leur liberté par leurs propres moyens. Ce qui demande à
être organisé, c'est la protection et la libération
des faibles : handicapés, enfants, pauvres, etc. (sans compter
les femmes, partout où elles n'ont pas encore la plénitude
des droits qui leur reviennent).
Ensuite, la libération n'est complète
que quand elle va jusqu'à la liberté de parole. C'est
là tout autre chose que le simple droit d'expression ; cela
réclame d'abord une information honnête et suffisante,
puis des procédés utilisables (par exemple des bulletins
de vote), et enfin une liberté psychologique (par rapport à
la crainte, par rapport aux passions et particulièrement aux
passions agressives, par rapport au désir désordonné
d'imposer son avis) qui est le fruit et le signe d'une maturité
parvenue à un niveau peu banal. Donner à tous, y compris
les plus petits, le droit à la parole est faisable par décret,
et c'est un début qui ne peut être court-circuité ;
libérer la parole demande une longue éducation. Mais peut-on
parler sérieusement de démocratie si on n'a pas au moins
le souci d'y parvenir ?
Ainsi pour qu'une société soit
libérante, au sens chrétien du terme (qui ne diffère
en rien du sens humain authentique), la base première est qu'elle
aide tous ses membres
- à renverser la tyrannie de Mamôn pour faire prévaloir
les valeurs proprement humaines,
- à renverser les frontières de toutes sortes, en respectant
et faisant apprécier toutes les différences,
- à renverser, au bénéfice des petits, la tendance
naturelle des grands à accaparer la puissance et la parole.
Vaste programme ! Et qui réclame
un inlassable effort d'imagination. Car Jésus a montré
le but, mais laissé aux hommes la responsabilité d'inventer
les moyens. Ceux-ci ne seront pas nécessairement identiques dans
les diverses aires culturelles (tant que celles-ci subsisteront...).
Je me permettrai d'en donner un exemple parmi d'autres, qui, je l'avoue
sans complexes, me paraît exceptionnellement équilibré
et efficace : la Règle de saint Benoît.
Elle donne aux moines qui l'observent loyalement
la possibilité de s'affranchir de l'emprise de l'argent, en assurant
chacun qu'il pourra toujours trouver par sa communauté de quoi
satisfaire tous ses besoins réels, et en instaurant à
l'intérieur de la communauté une circulation complètement
fluide des biens matériels.
Elle abolit systématiquement toutes les
barrières et les hiérarchies fondées sur des supériorités
naturelles ou sociales, mais en même temps impose à tous,
à commencer par l'autorité, un respect total des dons
et des possibilités légitimes de chacun, en interdisant
jusqu'aux comparaisons.
Elle prohibe expressément, cela va sans
dire, toute violence et tout arbitraire. Et elle prescrit formellement
qu'on donne la parole à tous, pour ce beau motif que "c'est
souvent au plus petit que Dieu révèle ce qui est le meilleur" ;
mais elle indique le critère auquel on discernera que c'est bien
Dieu qui parle : l'humilité.
Il est digne de remarque que tout ce chemin
de libération que veut être la vie bénédictine
prend son départ dans le vu d'obéissance, par lequel
le futur moine sacrifie volontairement son droit de vivre selon ses
propres choix pratiques. C'est là une option très particulière
(et hautement libre !).
Mais venons-en à la libération,
très différente, de ceux qui gardent la responsabilité
de leurs choix, et qui sont l'immense majorité des hommes.
S'il est vrai qu'une personne ne se réalise
et ne se libère que dans et par ses relations, c'est son premier
devoir et son premier droit de se choisir des relations. Je n'ai pourtant
pas intitulé ce paragraphe "choix des relations", pour
la bonne raison qu'il y a dans nos vies beaucoup de relations, et parmi
les plus importantes, que nous ne choisissons pas : on ne choisit
ni son père ni sa mère, ni ses frères et surs,
ni son pays et son milieu d'origine. Une soi-disant libération
qui couperait ces racines serait tout simplement mortelle.
Cependant même ces relations qui nous
sont imposées peuvent devenir un élément de libération
en profondeur si nous les acceptons et les vivons volontairement, et
si nous les transformons par là en engagements. Pour employer
un vocabulaire connu et qui n'est pas mauvais, nous passons alors d'une
communauté (de destin) à une communion (d'esprit et de
cur).
Qu'il s'agisse d'engagements librement choisis
ou de solidarités naturelles librement embrassées, le
lien entre engagement et liberté est extrêmement fort.
Loin d'être une limitation de la liberté, l'engagement
en est l'acte le plus élevé ; et, de plus, il en
requiert l'exercice constant, car il doit être assumé et
renouvelé tous les jours. Ce sont là des vérités
premières, sur lesquelles il n'y a pas lieu de s'attarder.
Il faut reconnaître d'ailleurs que Jésus
n'en a rien dit ex professo. Il a laissé à l'anthropologie
et à la psychologie philosophiques le soin de les établir
et de les creuser, ce qu'elles n'ont fait que depuis un ou deux siècles.
Elles se sont d'ailleurs largement inspirées pour cela de la
notion de personne, telle qu'elle se dégage des attitudes et
des enseignements de Jésus ; c'est sans doute la raison
pour laquelle toute cette réflexion ne semble guère s'être
développée hors de la lignée chrétienne.
Quel est le rôle de la société
en ce domaine ? Il est pratiquement nul par rapport au cheminement
intérieur qui conduit de la communauté à la communion.
Mais la société peut être libérante, ou le
contraire, ou ni l'un ni l'autre, selon le cadre qu'elle offre aux engagements
volontaires.
Pour commencer, elle en reconnaît ou elle
en nie la légitimité de principe, en particulier sous
le nom de «droit d'association». Ce dernier figure sur la
liste théoriquement proclamée des Droits de l'homme (que
je préférerais pour ma part désigner comme les
Droits des hommes, pour signifier qu'ils concernent, non une abstraction,
mais des êtres vivants). Comme tel, ce droit est inscrit aujourd'hui
dans la majorité des constitutions. C'est un pas non négligeable
dans la voie d'une authentique libération.
Mais la loi n'a évidemment d'impact sur
la libération réelle que si elle est effectivement pratiquée.
Au sommet, par le pouvoir exécutif, qui parfois s'en juge dispensé
quant à lui, et abrite alors ses agissements pervers derrière
le paravent d'une législation sans reproche. Mais aussi, à
la base, par l'ensemble des organismes qui forment le tissu de la société ;
la pression d'un groupe, même restreint, oppose souvent à
la liberté de ses membres des limitations bien plus redoutables
que la loi commune ; que l'on pense, par exemple, à ce qui
se passe dans certaines sectes...ou dans certaines familles.
Ce que je disais ci-dessus à propos de
la différence entre le droit à la parole (accordé
par l'autorité) et la liberté de parole (vécue
par tous) doit donc être étendu à tous les autres
aspects de la libération. Il n'est même pas rare que le
refus officiel d'une liberté en rende le désir plus conscient,
et éveille ainsi cette liberté première qu'est
le désir de la liberté. Il s'établit donc un jeu
complexe entre le droit et la réalité, de sorte que la
société n'a pas seulement à aligner son droit sur
les requêtes inhérentes à une société
de personnes ; elle a aussi à éduquer et encourager
les citoyens à l'exercice régulier de leurs devoirs et
de leurs droits de personnes. Au premier chef, en ce qui concerne le
choix de leurs engagements.
Il faut ajouter que tout engagement libre, plus
encore que toute solidarité naturelle, comporte un certain droit
au désengagement, et que ce droit-là doit être,
lui aussi, reconnu et rendu applicable. Sous des conditions à
peser et fixer avec grand soin, cela va sans dire. Et pour des motifs
jugés valables. Ces derniers, selon moi, se répartissent
en deux grandes catégories :
- le poids devenu insupportable de l'engagement, par exemple quand une
dette en argent finit par être écrasante au sens propre
du terme, ou, sur un autre registre, quand un groupement auquel on appartenait
a pris des options auxquelles on ne peut, en conscience, souscrire ;
- le désir légitime de contracter un autre engagement
incompatible avec le premier.
Je rattacherai à la seconde catégorie
deux cas spéciaux, mais significatifs :
- le changement d'appartenance, religieuse ou nationale, (lorsqu'il
n'est pas rendu superflu par la possibilité de la double nationalité),
- la rupture avec la famille quand celle-ci s'oppose à une vocation
personnelle impérieuse (c'est cette liberté-là
que Jésus réclame de ceux qui veulent se mettre à
sa suite, Mt 10/37).
Le droit d'engagement (ou d'association) comporte
une grande variété d'applications et les impératifs
de la liberté chrétienne sont fort divers selon les cas.
Il n'y a à peu près rien à
dire des «associations» au sens étroit ( les «joueurs
de...», les «amis de...», etc.). Les engagements qu'on
y prend sont anodins, et la loi, comme la morale, est peu encline à
y mettre des empêchements, non plus d'ailleurs qu'à leur
rupture.
D'autres engagements sont liés à
des intérêts matériels : ceux qui se concrétisent
en sociétés de production ou d'exploitation du côté
du capital, en syndicats du côté des travailleurs. Dans
le cadre d'une recherche de libération, il est évidemment
hors de question de mettre des entraves à de telles associations.
Mais, au cur des conflits qui sont inévitables en ce domaine,
joue à plein le double devoir
- d'organiser les choses de manière que les exigences de Mamôn
soient vigoureusement subordonnées aux valeurs d'ordre personnel,
- d'apporter aux plus faibles l'aide privilégiée à
laquelle ils ont droit.
D'autres engagements, encore, ont pour base
et pour ciment des convictions communes. Ceux qu'on prend dans une confession
religieuse ou dans un parti politique sont, par nature, plus intimes
et plus graves que les précédents ; ils sont pourtant
plus exposés aux obstacles provenant du pouvoir ou de la pression
sociale, à cause de l'énergie considérable qui
s'en dégage. Une société ne saurait être
considérée comme libérante que si elle favorise
au maximum ces engagements-là et assure leur pleine liberté.
Un exemple étonnant est donné par Jésus quand il
veut qu'on laisse en paix un homme qui lui avait donné sa foi
au point d'agir en son nom, mais qui n'avait pas adhéré
au groupe constitué de ceux qui "suivaient" Jésus
de plus près (Mc 9/38-41).
Cependant il n'est pas douteux que, parmi tous
les engagements qu'une personne devrait pouvoir choisir en toute liberté,
le plus lourd de conséquences pour elle, celui en particulier
dont l'éventuelle rupture aurait les suites les plus graves,
est le mariage. C'est donc le domaine où l'ingérence indue
des autorités extérieures (familiales ou étatiques)
est le plus irrecevable. Mais en même temps c'est celui où,
bien souvent, la liberté humaine se sent le plus faible et le
plus désarmée lorsqu'elle est laissée à
elle-même, soit au début, devant les risques à prendre,
soit en cours de route, devant les âpres exigences de la fidélité.
La société doit donc trouver là un équilibre
difficile entre la raideur et la permissivité, entre l'interventionnisme
et le désintérêt. En outre, le mariage n'est pas
seulement un engagement personnel, mais aussi une pièce maîtresse
de l'édifice institutionnel, l'une de celles qui varient le plus
d'une culture à une autre ; à ce niveau-là,
c'est plutôt aux autorités religieuses, et notamment chrétiennes,
à trouver un juste équilibre, ou un cheminement praticable,
entre les coutumes locales dignes d'être (provisoirement ?)
respectées et le but fermement assigné par Jésus
pour le jour où les hommes n'auront plus "le cur"
aussi "dur" : la fidélité monogamique intransigeante
("les deux ne formant qu'une seule chair", selon Mc 10/8-9,
reprenant d'ailleurs Gn 2/24).
Je sens bien tout ce que mon «utopie»
a de vague sur tous ces points. Mais je ne me sens pas capable d'imaginer
de toutes pièces et de décrire en détail des lois
et des coutumes soit-disant idéales. Et puis, quelle utilité ?
Je me contente de poser les questions aussi clairement qu'elles m'apparaissent ;
les solutions ne pourront naître que là où les pensées
humaines arriveront peu à peu à s'incarner à tâtons
dans la lourde épaisseur des réalités modelées
par l'histoire.
Une dernière notation.
Ni les solidarités naturelles, quelles
qu'elles soient, ni les engagements des personnes et les solidarités
nouvelles qui en résultent ne doivent jamais, en perspective
chrétienne, prévaloir sur la solidarité foncière
qu'est la fraternité universelle entre les hommes, la seule qui
ne puisse être rompue ni récusée en aucun cas. C'est
là ce qui, pour un chrétien, exclut toute forme de racisme.
Il n'est pas inutile de le rappeler après avoir insisté
sur les solidarités naturelles à petite échelle
et sur le droit inaliénable des personnes à se créer
des solidarités de leur choix.
La terre est pleine d'hommes, de femmes et
d'enfants dont le temps est tout entier occupé, jusqu'à
épuisement, par la tâche harassante de survivre. J'imagine
que, pour ceux-là, le simple énoncé du titre ci-dessus
sonnerait comme une dérision, voire une provocation. Je leur
répondrais : ce titre veut justement donner à entendre
que, dans la perspective d'une libération fraternelle et chrétienne,
la priorité des priorités, pour la société
mondiale, est de s'organiser de façon à éliminer
l'esclavage que représentent de telles conditions de vie et de
travail.
Pour cela, deux conditions sont à remplir.
D'abord, et impérativement, réduire la durée du
travail nécessaire pour survivre, et par là dégager
des plages de loisir, c'est-à-dire très exactement des
temps où chaque personne soit maîtresse de choisir ses
activités. Ensuite, dans la mesure du possible, introduire au
cur même du travail le maximum de liberté.
La question des loisirs ne se pose pas seulement
dans les cas extrêmes d'aliénation. Elle est en passe de
devenir un peu partout encore plus importante et plus difficile que
celle du travail. S'il fut un temps, et s'il existe de vastes zones
du globe, où presque tous les travaux étaient ou sont
encore de véritables travaux forcés, nous sommes aujourd'hui
affrontés, dans nos zones à nous, à des loisirs
forcés : ceux des chômeurs. Cela met sur la voie d'une
réflexion globale concernant la place du loisir dans la société.
La notion de droit aux loisirs pour tous, qui
nous paraît si évidente, est en réalité récente.
Dans les temps anciens, il paraissait normal que les hommes se divisent
en deux classes : ceux qui travaillaient, et ceux qui vivaient
dans le loisir ; on parlait même du «saint loisir»
que serait par nature la vie monastique, ce qui fait bien sourire les
moines d'aujourd'hui. Le travail était volontiers traité
de «servile», même longtemps après l'abolition
de l'esclavage, puis du servage. Ni la philosophie ni la théologie
n'avaient mis en lumière sa «dignité», et on
s'appuyait sur le célèbre passage de Gn 3/19 ("Tu
mangeras à la sueur de ton front") pour considérer
comme une évidence que le travail était en soi une malédiction
(alors que c'est seulement la "sueur" !)
Chose remarquable, ce fut à l'époque
même où l'on découvrait la valeur intrinsèque
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