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Jean-Michel Maldamé, op Le miracle face à la science |
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2. L'action de Dieu dans la créationLe conflit entre science et foi est inéluctable dans la mesure où la théologie et la science ont recours à la notion de causalité, tant pour expliquer les phénomènes naturels que la manière dont Dieu agit. Or cette notion ne cesse de changer sous l'effet du progrès dans les sciences ; ce qui rejaillit nécessairement sur la compréhension de l'action de Dieu. 1. Une conception déterministe de la causalitéLa naissance de la science classique a donné une importance majeure à la représentation mathématique des phénomènes physiques. Il en est résulté une interprétation du monde dominée un paradigme, le déterminisme qui est passé de la méthode scientifique à une philosophie générale. 1. La science classique, qui naît au XVIIe siècle, se développe au XIXe dans cette perspective qui est grosse d'une vision du monde et même de l'action de Dieu. En effet, si les lois de la nature sont écrites en langage mathématique, celui de la déduction rigoureuse15, l'enchaînement des faits est soumis à la nécessité. Si la représentation mathématique est parfaite dans son ordre, le monde est régi par des lois invariantes et inflexibles dont Dieu est l'auteur. 2. La notion de création en lien avec le paradigme déterministe a été formulée par Descartes avec le souci de fonder en Dieu la solidité du savoir16. Dans Les Principes de la philosophie, on voit bien comment sa conception de la création est étroitement liée à la science nouvelle, forte de ses premiers succès dans le texte suivant : « On connaîtra mieux la vérité de l'autre partie de cette règle [le principe d'inertie], si on prend garde que Dieu ne change jamais sa façon d'agir, et qu'il conserve le monde avec la même action qu'il l'a créé. [...] Il est évident que, dès le commencement que Dieu a créé la matière, non seulement il a mû diversement ses parties, mais aussi qu'il les a faites de telle nature, que les unes ont dès lors commencé à pousser les autres, et à leur communiquer une part de leur mouvement. Et parce qu'il les maintient encore avec la même action et les mêmes lois qu'il leur a fait observer en leur création, il faut qu'il conserve maintenant en elles toutes le mouvement qu'il y a mis dès lors avec la propriété qu'il a donnée à ce mouvement [...] »17. Pour Descartes et pour ceux qui sont éduqués dans cet idéal de la raison, la création consiste en la mise en place d'un univers selon une disposition bien proportionnée et des lois rigoureuses de manière que le monde puisse être pour le mieux18. Cette conception est commune dans la culture classique. On la retrouve dans la théologie naturelle et dans le déisme ; Dieu dispose les choses selon un ordre, puis il met en branle « la machine Univers ». Ainsi tout se déroule selon des lois contrôlées par sa toute-puissance puisque Dieu se garde le droit d'intervenir pour corriger les erreurs. La connaissance des lois et de la position initiale permet donc de tout prévoir et de tout savoir à l'avance. S'il y a de l'imprévu, cela vient de ce que les capacités de connaissance de l'homme sont limitées. 3. L'expression sécularisée de cette philosophie est donnée par un texte célèbre de Laplace, dans son Traité sur les probabilités19. La philosophie du déterminisme a pour ambition de tout expliquer par raison nécessaire et de ne rien laisser hors de son champ20. « Nous devons donc envisager l'état présent de l'univers comme l'effet de son état antérieur, et comme la cause de celui qui va les suivre. Une intelligence qui pour un instant donné connaîtrait toutes les forces dont la nature est animée et la situation respective des êtres qui la composent, si d'ailleurs elle était assez vaste pour soumettre toutes ces données à l'analyse, embrasserait dans la même formule les mouvements des plus grands corps de l'univers et ceux du plus léger atome : rien ne serait incertain pour elle, et l'avenir comme le passé serait présent à ses yeux. [....] La régularité que l'astronomie nous montre dans le mouvement des comètes a lieu, sans aucun doute, dans tous les phénomènes. La courbe décrite par une simple molécule d'air ou de vapeur est réglée d'une manière aussi certaine que les orbites planétaires ; il n'y a de différence entre elles que celle qu'y met notre ignorance. La probabilité est relative en partie à cette ignorance, en partie à nos connaissances. » (op.cit. , p. 2-5). Ce texte célèbre montre comment, dans la perspective déterministe, connaître, c'est comprendre ; comprendre, c'est expliquer21 ; et enfin expliquer, c'est prévoir22. 4. Dans cet esprit, l'intervention de Dieu était comprise comme une rupture des lois de la nature, ou comme une action spéciale venant pallier un manque ou assurer un saut entre des « niveaux de réalité ». Cette action spéciale est appelée "intervention" : ce qui vient "entre". Elle est pensée comme une rupture, de l'enchaînement des causes et des effets. Cette philosophie fait de Dieu un agent qui s'inscrit dans la série des causes. Certes, il est le plus éminent, mais son rôle est du même ordre que les forces qui agissent dans le cadre de la mécanique rationnelle. Fort heureusement, l'évolution des sciences a modifié cette conception et, en particulier, a déplacé le lien entre expliquer et prévoir. Ce changement dans le paradigme scientifique a une incidence sur la vision du monde. 2. Une nouvelle conception de l'actionLa remise en question du paradigme déterministe a des racines déjà anciennes. Elle a été étudiée par Prigogine et Stengers dans un livre célèbre23, qui prolonge et actualise, d'une certaine manière, des idées de Bergson. La critique de la mécanique classique est venue de la science de la thermodynamique. Dans ce contexte, l'étude scientifique utilise des lois statistiques. Cette manière de voir renouvelle la conception déterministe de Laplace. Pour celui-ci, la connaissance du comportement de la particule élémentaire permettait de connaître le comportement de l'ensemble. Au contraire, en thermodynamique statistique, même si le mouvement d'une particule ne peut être connu individuellement, on peut prévoir le comportement de l'ensemble. Le calcul des probabilités permet de décrire l'évolution d'un système. Il apparaît alors que l'on peut résoudre des questions qui étaient insolubles dans le cadre de la mécanique rationnelle. En particulier, ce qui est lié aux tourbillons ou aux catastrophes24. Plus généralement, la physique quantique a fourni des éléments pour comprendre le déroulement de bien des phénomènes de la nature jusqu'alors inexpliqués. Il en est résulté un langage nouveau de la science pour formaliser et modéliser le devenir. La biologie a pris le pas sur la mécanique rationnelle pour servir de paradigme dans l'organisation des savoirs. On le retrouve entre autres dans la présentation de la théorie de l'évolution. On y parle de bifurcations pour montrer des possibilités diversement actualisées à certains moments. La science actuelle invite donc à voir la nature sous le paradigme du temps et de l'histoire et non plus sous celui d'un déroulement selon une absolue nécessité. 3. Une autre compréhension de la causalitéLa rupture de la science actuelle avec le paradigme déterministe permet de renouer avec une conception plus large de l'action de Dieu. Cette conception repose sur quelques principes qui rendent compte de la réalité observée. Le premier principe est étroitement lié à la confession de foi monothéiste. Dieu n'est pas un être du monde, fût-ce le premier. Pour cette raison, son action ne fait pas nombre avec les forces de la nature. L'action de Dieu n'est pas une force parmi d'autres, fût-ce la plus grande. Dieu n'est pas un élément du monde. Il est le créateur, c'est-à-dire la source de tout ce qui est, présent en tout ce qui est. Son action est coextensive à la réalité. Elle ne s'immisce pas dans les failles du réseau prédéterminé des causes. Ainsi prend sens la notion théologique selon laquelle « tout est de Dieu et tout est de la nature », selon une formule célèbre. Le deuxième principe révèle que la nature n'est pas fermée dans un réseau d'impossibilités, mais que, en chaque événement, il y a des possibilités données dans le temps. Ainsi la nature n'est pas close, mais elle est toujours ouverte sur des possibles. Le langage scientifique exprime ceci en terme d'aléatoire, tandis que le langage philosophique l'exprime en terme de contingence. Mais au fondement se trouve la même réalité : le donné est une possibilité et donc une ouverture. C'est dans le cadre de cette disponibilité que Dieu agit pour qu'apparaisse du neuf. Son action n'est pas une intervention qui changerait le cours naturel, mais une utilisation des possibilités latentes. Dieu seul peut le faire, car il est à la source de l'ensemble du processus et son action est une actualisation du possible. L'action de Dieu dans le cours du processus évolutif permet de faire que ce possible émerge dans le temps qui se déploie. Un troisième principe est que l'action de Dieu ne se limite pas à des événements particuliers, mais qu'elle réalise un plan d'ensemble. Dieu a un projet sur la totalité du processus tant dans la cosmogenèse que dans la biogenèse. Il n'est pas limité à l'instant présent dans le processus. Ainsi l'action de Dieu échappe-t-elle à l'arbitraire, voire la violence, notions connotées par la notion d'intervention. Il peut donc anticiper et tracer des étapes, voire utiliser des échecs, en se fondant sur le désir25 de l'être. C'est en cherchant le meilleur que chaque élément du monde réalise l'intention de Dieu et s'oriente vers lui. Il n'y a pas de divergence entre le désir de chaque être d'advenir à sa plénitude et la réalisation du projet divin. Ainsi, c'est en réalisant pour le mieux ses propres possibilités que chaque être répond en quelque sorte à un appel de Dieu et à sa prévenance. Dans l'espace conceptuel ainsi renouvelé, la notion d'action de Dieu prend un sens différent et les termes du langage traditionnels sont réinterprétés.L'action de Dieu n'est plus pensée comme une intervention, par manière d'écart avec les lois de la nature, mais plutôt comme une action qui accompagne l'explicitation de possibilités insoupçonnées. Dans ce nouveau cadre de pensée, on doit renouveler la présentation du miracle. Le théologien est ainsi invité à reconnaître que l'aspect spectaculaire n'est pas le seul critère du miracle. Il est invité à critiquer la définition du miracle comme un acte divin en rupture avec l'ordre naturel défini selon les critères de la rationalité scientifique marquée par une philosophie de la nature déterministe. version 1.0 - © Copyrights DOMUNI 2003 - tous droits réservés biblio.domuni.org |