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Jean-Michel Maldamé, op

Le miracle face à la science

Le miracle face à la science

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3. Interpréter un miracle aujourd'hui

Si le contexte de pensée a changé, les exigences de la méthode scientifique n'ont pas été renversées. La théologie ne saurait donc reprendre les éléments apologétiques dont on a vu qu'ils étaient abusivement liés à une vision réductrice de l'action de Dieu.

Le miracle repensé

Face aux échecs de l'apologétique, la théologie a dû revoir la notion de miracle. Conformément à son dynamisme propre, pour sortir de la réduction opérée par l'apologétique, elle a eu le souci de revenir à ses propres sources bibliques et patristiques. Elle a appliqué la méthode historique au texte biblique pour reconsidérer la notion de miracle.

1. La terminologie biblique

La lecture de la Bible montre que le terme de "miracle" n'a pas d'équivalent immédiat dans la Bible qui emploie plusieurs mots pour dire l'intervention de Dieu. Un relevé sommaire montre la richesse du vocabulaire, où on peut distinguer trois significations principales.

Guérison du paralytique de Bethesda (Mosaïque, Ravenne, VIe siècle)La première est celle du terme « prodige ». Il désigne en hébreu un acte symbolique accompli par un prophète pour authentifier sa mission26. Dans le même sens, apparaît le terme qui signifie « ce qui suscite l'admiration »27 ou « qui retient l'attention »28. Lorsque Dieu agit de manière insolite, son action provoque l'étonnement, l'admiration et l'émerveillement de l'homme. Un deuxième terme signifie « ce qui est impossible à l'homme »29 : ce sont les « oeuvres de Dieu »30. Dans le même ordre d'esprit, les évangiles synoptiques emploient le mot dunameis, qui signifie manifestation de la puissance de Dieu. Ceci met en lumière que l'action de Dieu est celle d'un être tout-puissant. La troisième signification est celle de signe31. Celle-ci souligne l'aspect noétique et intentionnel de l'acte posé par Dieu par la médiation de son envoyé.

Cet examen du vocabulaire montre que, pour la Bible, l'intervention de Dieu n'est pas un fait brut qui s'imposerait avec évidence à l'homme. Elle s'inscrit dans un réseau de significations.

Aussi, corrélativement à l'étude biblique, la théologie a-t-elle renoué avec la notion de signe ; elle l'a fait sous l'influence déterminante de Maurice Blondel32, qui a aidé à retrouver le sens littéral de la Bible qui présente le miracle comme le signe d'une action gratuite de Dieu, acte de puissance et d'amour. Pour les comprendre, il faut les interpréter en étant attentif à la fonction qu'ils remplissent.

2. Les fonctions du miracle

Dans les récits bibliques et tout particulièrement dans les évangiles, le miracle remplit diverses fonctions qui sont considérées du point de vue de la relation établie entre Dieu et l'homme, puisque ce sont des actes de salut. Les miracles de Jésus sont des guérisons, des gestes de miséricorde et de bonté.

1. D'abord, le miracle remplit une fonction de communication. Il est le signe de l'amour de Dieu, prévenant et source de salut. Une communication est établie entre Jésus et la personne guérie et sauvée qui bénéficie de sa force et de sa bonté.

2. Ensuite, le miracle remplit une fonction de révélation : parce qu'il rompt avec l'ordre habituel, le miracle a pour effet de manifester l'identité de celui qui agit. Quelque chose de Dieu se dévoile dans sa parole et l'acte qui l'authentifie. Du neuf apparaît dans la conduite de Dieu, appelé pour cette raison une révélation.

3. En troisième lieu, le miracle remplit une fonction d'attestation. Il confirme le message et donne autorité au messager. Ainsi, Jésus renvoie ses adversaires à l'objectivité des signes posés.

4. Enfin, du point de vue de l'homme qui en est bénéficiaire, le miracle est un acte de salut, tant par le bienfait corporel que par la foi confirmée qui le fait entrer dans le Royaume de Dieu.

Tout ceci ne s'impose pas, mais résulte d'une interprétation dont il faut préciser l'objectivité dans des règles de discernement.

3. Le discernement du miracle

Ainsi la théologie du miracle, en lien avec les connaissances scientifiques et sous leur influence, est sortie de la conception rationaliste et positiviste. Elle propose une interprétation où les exigences de la rationalité scientifique sont entendues au sens actuel du terme.

La perception spontanée du miracle est attentive à son aspect merveilleux ou spectaculaire, mais le croyant a le souci d'y lire un acte de Dieu et propose une interprétation spécifique. Elle tient compte du caractère « hors-série » de l'acte posé et de son contexte religieux. Une guérison exceptionnelle et inexpliquée (en l'état actuel des connaissances médicales) n'est pas déclarée miraculeuse, si elle n'est pas vécue dans un contexte religieux. Dans le cadre d'une culture marquée par les sciences, quatre règles de discernement apparaissent33.

a. Il faut d'abord garder une certaine réserve, car l'histoire montre que le progrès des sciences a déjà expliqué bien des phénomènes qui semblaient mystérieux. Il est donc hautement probable que ce qui ne s'explique pas aujourd'hui s'expliquera un jour futur - même si on ne peut imaginer les procédures de la découverte à venir. La frontière de l'inconnu ne cesse de se déplacer. Il est donc possible que ce qui paraît insolite aujourd'hui s'explique parfaitement plus tard. Cette réserve s'accorde avec la notion thomiste de « dépassement de la nature » mais elle s'oppose à la définition du miracle comme ce qui est contraire à la nature.

b. Il faut ensuite garder en mémoire le fait que, dans le langage commun, le terme de miracle est équivoque. Il garde encore le sens positiviste qui ne correspond pas à la théologie soucieuse de ne pas mépriser les connaissances scientifiques.

c. En troisième lieu, la foi implique une conversion. Celle-ci est un acte libre, aussi le miracle n'a-t-il pas pour but de contraindre, mais d'inviter à une conversion qui est le fruit de l'interprétation de l'événement. Rester attentif à la seule dimension spectaculaire est une manière d'éluder la question de la foi.

d. Enfin, le surnaturel chrétien n'est pas ce que l'on appelle aujourd'hui le paranormal. Ce n'est pas une violence à la nature, mais son accomplissement.

L'application de ces règles permet de donner sens aux textes fondateurs de la Tradition chrétienne. Il y a un fait dûment attesté par des témoins crédibles. Ce fait est interprété en fonction du contexte, des paroles échangées, de l'histoire d'ensemble des personnes qui sont concernées. Le fait n'est pas une violence à la nature, mais un accomplissement dans l'ouverture même du donné matériel, physique et biologique.

La reconnaissance de l'action de Dieu dans la nature invite le théologien, le scientifique et le philosophe à ne pas clore leur discours sur eux-mêmes. Ils ne peuvent pas ne pas se savoir faibles et démunis face à la réalité. Le scientifique sait que son discours est ouvert sur la nouveauté. Le théologien, lui aussi, a conscience d'être dans un état précaire, parce que l'ordre du monde n'est pas définitivement préétabli.

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Il apparaît clairement que l'action de Dieu n'est pas à réduire à la mise en place de l'ordre premier des éléments, mais qu'elle accompagne le devenir universel. Elle n'est ni ponctuelle, ni violente selon les connotations que prend le terme d'intervention. Elle produit tout ce qui est. Pour ce qui relève du salut, cette action peut être pensée comme dans la relation inter personnelle où coopèrent deux libertés irréductibles. Elle est donc d'abord appel et invitation. Elle est persuasion plutôt que commandement.

Les chrétiens ne se contentent pas de reconnaître en Dieu un principe qui rend raison de l'existence de l'univers et qui donne sens à leur vie. Dieu est davantage. Il est leur ami et leur compagnon de route ainsi que le dit Pascal dans un texte célèbre :

    « Le Dieu des chrétiens ne consiste pas en un Dieu simplement auteur des vérités géométriques et de l'ordre des éléments [...]. Il ne consiste pas en un Dieu qui exerce sa providence sur la vie et sur les biens des hommes pour donner une heureuse suite d'années à ceux qui l'adorent [...]. Mais le Dieu d'Abraham, le Dieu d'Isaac, le Dieu de Jacob, le Dieu des chrétiens est un Dieu d'amour et de consolation ; c'est un Dieu qui remplit l'âme et le coeur de ceux qu'il possède ; c'est un Dieu qui leur fait sentir intérieurement leur misère et sa miséricorde infinie ; qui s'unit au fond de leur âme ; qui la remplit d'humilité, de joie, de confiance, d'amour ; qui les rend incapables d'autre fin que de lui-même »34 .

La transcendance de Dieu n'est pas seulement la séparation, mais l'altérité. Dieu est irréductible à la fonction qu'il joue dans le monde.

Jean-Michel Maldamé


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