Jean-Baptiste ECHIVARD diacre permanent, professeur de philosophie La paternité humaine 2002 |
Nous allons aborder des domaines qu'il est bien difficile de conceptualiser parce qu'ils touchent au mystère de la personne humaine : "Dieu créa l'homme à son image, à l'image de Dieu il le créa ; mâle et femelle il les créa" 1 ; l'image de Dieu ce n'est donc pas d'abord l'intelligence ou la volonté, c'est aussi la complémentarité de l'homme et de la femme, complémentarité qui joue dans tous les actes, toutes les facultés de l'être humain. Complémentarité naturelle, qui ne peut pas ne pas être, qu'on ne peut gommer, mais que l'on peut, bien évidemment, refuser ou occulter, ou diminuer2. Complémentarité qui est corporelle, donc qui est spirituelle... Il est important, avant de nous lancer dans une méditation sur la paternité de faire quelques considérations d'ordre méthodologique : comment considérer le corps, comment considérer l'esprit puisque l'un comme l'autre sont marqués par la complémentarité sexuelle. L'âme est en effet forme du corps3, elle anime la totalité du corps4, des organes et des facultés et elle est présente toute entière à chaque acte, chaque organe, chaque faculté. Le corps vivant est un corps organisé : chaque organe a une fonction spécifique, donnant la faculté5 d'agir ; de plus, la question de l'immatérialité de la volonté et de l'intelligence se pose pour spécifier ces "facultés" que sont l'intelligence et la volonté. Chacun expérimente en effet en lui-même qu'il est capable de sentir, d'imaginer, de se souvenir, de vouloir, d'avoir, malgré tout, quelques pensées, de savoir que l'objet de la vue n'est pas celui de l'odorat etc....de percevoir certains mouvements internes de ses organes. Toutes ces différentes "parties" de l'homme sont unies entre elles, simultanément stimulées, interférant, interagissant en permanence les unes sur les autres, et ceci d'une manière humaine : les sensations chez l'homme sont une "connaissance", c'est à dire un acte de l'intelligence6 qui est capable, en même temps qu'elle sent, de nommer ce qu'elle sent, en même temps qu'elle conçoit, d'imaginer les contours de la réalité qu'elle imagine, en même temps qu'elle éprouve un sentiment, d'y consentir, de le refuser (et toutes les gammes possibles de l'expérience volontaire), en même temps qu'elle veut, d'éprouver, en sentant un de ses organes déficients, malaise, fatigues ou lassitude etc. Nous expérimentons une interaction des organes sur les facultés, des facultés sur les organes. De plus, à travers la multiplicité des actes, des facultés, des organes, c'est toujours la même personne, identique à elle-même qui se développe, qui croît : identité personnelle d'un être humain absolument unique qui éprouve en lui qu'il n'y a pas d'actes purement charnels, ni d'actes purement spirituels. Nous éprouvons que chacun de nos actes sont, à des degrés divers et selon des modalités différentes charnellement spirituels, spirituellement charnels : le composé de l'esprit animant le corps qui lui est uni substantiellement, en permanence, agit. Un mal à l'estomac peut avoir une cause spirituelle, et donc être diversement vécu selon la différence de ses causes ; il devient, tout mal à l'estomac qu'il soit, une expérience "charnellement spirituelle". Nous le savons, le pardon donné intérieurement peut libérer de bien des ressentiments qui pouvaient avoir des conséquences dans l'organisme. Il y a une interaction permanente des actes les plus spirituels sur les organes les plus charnels et réciproquement. Les recherches sur l'inconscient d'ailleurs peuvent très bien confirmer cette interaction, cette dimension "spirituellement charnelle, charnellement spirituelle " de tout acte humain : tel blocage intérieur, telle manière d'être face à autrui, telle manière de vivre sa fatigue, ses états corporels, d'accepter ou de refuser son corps peuvent avoir pour causes tout ce qui s'est emmagasiné en nous des relations interpersonnelles, interagissantes sur nous en permanence depuis notre enfance, avec, en priorité, la relation interpersonnelle avec nos parents, l'un et l'autre séparément d'une part, dans la relation qu'ils ont entre eux d'autre part ; et c'est bien une relation d'ordre sexuel puisqu'il s'agit d'une relation avec un homme et une femme, dans leur manière de vivre leur masculinité, leur féminité assumée par la paternité et la maternité. Il est bien évident que tout ceci ne supprime pas la nature proprement spirituelle, immatérielle de l'esprit, de l'intelligence, de la volonté. Des expériences comme le pardon, l'amitié ou de la pensée elle-même, de l'élaboration des concepts nous conduisent à la question de l'immatérialité, de la spiritualité... Si chaque personne est absolument unique, c'est qu'il y a en chacune d'entre elle une source intérieure qui, pour chaque être nouveau qui naît, réunifie l'ensemble de la personne d'une manière à chaque fois différente : centre intérieur, intimité même7 de chaque personne, capable justement d'avoir une intimité non répétitive, nouvelle et qui souligne la capacité que nous avons d'être libre : nous sommes libres, puisque nous sommes capable d'intériorité, d'intimité qui ne se dévoile pas, qui ne se réduit pas à ce qui a déjà dans le monde existé...Il faudrait ici, pour appuyer tout ceci, citer les fortes pensées de Pascal : "La grandeur de l'homme est grande en ce qu'il se connaît misérable. Un arbre ne se connaît pas misérable. C'est donc être misérable que de se connaître misérable, mais c'est être grand que de connaître qu'on est misérable."8 ; "...par l'espace, l'univers me comprend et m'engloutit comme un point ; par la pensée, je le comprends." 9 Bref, que ce soient nos mains, par la multiplicité des opérations qu'elles permettent, la langue, par la souplesse avec laquelle elle sert cet étonnant pouvoir de signification qu'est le langage, ou le regard et le visage par l'étonnant reflet qu'ils sont d'un coeur10 qui s'exprime par eux et se donnent à voir à autrui...autant de signes que chacun de ces organes ne peuvent être considérés ni purement "spirituellement", ni purement "charnellement". Un corps humain est donc un corps animé, et dans la façon dont il se dispose se manifeste l'esprit qui l'anime : ma main est penchée sur le papier, et quelqu'un de l'extérieur la voyant, et seulement elle, pourra dire : il est en train d'écrire, donc de penser, des mots viennent à lui pour tenter d'exprimer la compréhension qu'il a. La personne ne me voit pas en train d'écrire, mais par ma main, elle comprend la pensée qui l'anime : dans ma main, il y a une pensée qui lui dicte les mots à écrire. C'est toujours à partir du visible que nous allons vers l'invisible, à partir de ce qui se voit que nous allons vers ce qui ne se voit pas, qui est caché mais dont la présence est révélée par ce que l'on voit. Ma main signifie ainsi la pensée qui l'anime. Le corps est donc aussi un signe : celui de l'esprit qui l'anime et qui se révèle en lui et par lui. Une différence corporelle est donc aussi une différence spirituelle qui se manifeste en elle et par elle. Concluons : l'homme et la femme sont, bien évidemment de même nature, être spirituel, mais être "spirituellement charnel et charnellement spirituel", comme leur corps est différent, l'esprit qui l'anime, leur âme donc va prendre des modalités d'existence différentes. La masculinité sera l'âme humaine masculine et la féminité, l'âme humaine féminine ("homme et femme il les créa...") ; l'âme étant substantiellement incarnée dans un corps, elle anime le corps, les organes, les facultés, tous les actes qu'elle permet de réaliser, tous les besoins qu'elle permet de satisfaire, d'actualiser. Chaque partie du corps, des organes, a une raison d'être signifiée par cet appel de l'âme vers la masculinité ou la féminité. L'âme appelle le corps comme le corps l'âme : l'esprit ne peut pas exister, du moins sur cette terre et avant la Résurrection finale, sans le corps et le corps sans l'esprit. Ils sont attente l'un de l'autre, appel l'un de l'autre indissolublement, substantiellement uns, du moins dans le mode humain d'existence. Quand donc, nous regardons le corps, nous sommes immédiatement conduits à l'esprit. Mais comme celui-ci demeure invisible puisqu'immatériel, nous tentons par similitude avec le corps de comprendre sa nature, son mode humain d'existence. Nous tentons de comprendre l'esprit dont le corps est animé. Nous sommes dans la similitude et non dans un examen direct, un face à face visible d'un objet réellement et directement présent à notre étude. Et la similitude n'est que...la similitude...c'est à dire qu'elle laisse ouverte le champ des possibles...Quand donc, à partir du corps, nous voulons comprendre l'esprit qui l'anime, et dont il est le signe, nous ne pouvons qu'être que dans l'ordre d'un "essai"11 . Cela est d'autant plus difficile qu'il faut se dégager de toute considération culturelle, ou du moins il faut s'efforcer, au-delà des différences culturelles, d'accueillir ce qu'il y a d'universel, c'est à dire d'être au niveau de l'être même de l'homme, de sa nature essentielle. Nous sommes devant le mystère de la personne humaine, des personnes homme et femme...le champ des interprétations possibles s'ouvre largement et ne se finira sans doute que lorsque nous comprendrons l'intention du Créateur en créant cette complémentarité essentielle pour l'existence, de l'homme et de la femme...et nous la comprendrons dans la Patrie, c'est à dire dans la vision... Le corps a un langage, il est langage12, mais à cause de cela, il laisse ouverte une pluralité d'interprétations.... Prenons un exemple. La réalisation de l'acte conjugal peut être un signe éloquent de la masculinité et de la féminité. D'une certaine manière l'homme est amené à "sortir" de lui la semence qui va féconder l'ovule. Il produit lui-même des millions de spermatozoïdes parmi lesquels un petit va réussir sa percée dans l'ovule, permettant la fécondation. Dans l'acte conjugal, c'est la maîtrise de soi de l'homme qui peut faire monter dans le corps de la femme qui se donne le désir de l'union. L'homme ici conduit l'acte conjugal, il est responsable de la réalisation du désir du corps de la femme. Voici des faits somme toute assez certains. Ajoutons que de toute façon, cet acte conjugal est l'acte d'une communion, qu'il va jusqu'au bout de lui-même quand la communion effective des coeurs précède, entoure, accompagne la communion des corps. Cela est connu. Dans une caresse, la femme peut tout à fait percevoir quand l'homme cherche son propre plaisir ou quand il est attentif à celui de sa femme. On peut aussi évoquer la voix de l'homme, la stature masculine différente de la stature féminine ; l'existence des règles, de ce don mensuel du sang versé pour une fécondité future...tout cela sont des réalités corporelles qu'anime un esprit, lequel se révèle à travers eux. Mais attention à la systématisation d'une analogie, d'une similitude qui paraîtrait trop évidente ! : que l'homme conduise l'acte conjugal est une chose, qu'il en soit le premier responsable est une chose, dire que la masculinité de ce fait est plus du côté de la responsabilité active par rapport à la féminité qui se donne davantage quand elle sait que l'homme est prêt à assumer cette responsabilité en est une autre. Le corps signifie cette différence, mais la femme, dans l'acte conjugal, est aussi par sa manière d'être, responsable du désir de son époux : il s'agit bien d'une communion dont ils sont responsables l'un et l'autre, l'un devant l'autre, l'un pour l'autre, l'un avec l'autre...bref, il faut manier les similitudes et les analogies et les signes, avec humilité et prudence... D'autant plus qu'à travers les différences corporelles, signes des différences spirituelles, nous devons penser à une égalité foncière dans l'être dont il faut rendre compte aussi. Mais, il est néanmoins vrai que s'il y a un corps masculin et un corps féminin, c'est qu'il y a une âme masculine et une âme féminine13 : l'égalité de nature ne peut être vécue qu'à travers ces propriétés essentielles qui les font exister : l'âme masculine comme l'âme féminine sont toute entières dans chaque "partie" des êtres qu'elles animent. Nous touchons, bien évidemment ici, le mystère de l'union complémentaire de l'homme et de la femme...Union complémentaire dans toutes les dimensions de l'être. Toutes et absolument toutes les dimensions de l'être... Au moins ceci permet de rendre compte de l'union substantielle de l'âme et du corps, indissolublement unis, indissolublement s'appelant l'un l'autre, ayant besoin l'un de l'autre pour exister. À ce propos, nous ne pouvons pas résister au plaisir de citer un texte de saint Thomas (ou plutôt de ses disciples, puisqu'il est tiré du supplément de la Somme que Thomas n'a pas écrit). On se pose une question apparemment étonnante et qui semble inutile, et appartenir à ce genre de questions qui ont contribué aux innombrables caricatures de la scolastique : est-ce que ceux qui ressuscitent auront des cheveux et les ongles ? On peut sourire, mais si on réfléchit un peu, on peut aussi y relever le souci légitime de penser jusqu'au bout l'union substantielle de l'âme et du corps et de rendre finalement "pensable", "intelligent" la Résurrection , sans en supprimer d'ailleurs le Mystère puisqu'elle repose sur la Toute-Puissance du Père et que le Père ..."personne ne l'a jamais vu"... . L'état parfait de l'homme n'est pas la séparation de l'âme et du corps mais la réintégration de l'unité de l'âme et du corps, comme si l'âme attendait le corps, et tout le corps, afin que la personne puisse vraiment exister comme composé spirituellement charnel, charnellement spirituel, sur la terre...comme au ciel ! Le corps n'est pas un vêtement, ni un instrument, il est de l'être de la personne, constitutif essentielle de sa nature, de ses actes, de tous ses actes. Voici le texte : "L'âme se comporte par rapport au corps animé comme l'art par rapport à l'oeuvre, et à ses parties comme l'art par rapport à ses instruments : c'est pourquoi le corps animé est appelé organisé. Or l'art se sert de certains instruments pour l'exécution d'oeuvres désirées et ces instruments reviennent à l'intention antérieure, première de l'artiste ; mais il se sert d'autres instruments pour conserver les instruments principaux et ceux-ci relèvent de la seconde intention de l'art : l'art militaire utilise l'épée pour la guerre et le fourreau pour la conservation de l'épée. De la même manière, dans les parties du corps animé certains sont ordonnés à permettre la réalisation des opérations de l'âme comme le coeur, le foie, la main et le pied ; et certains autres existent pour la conservation des autres parties, comme les feuilles qui recouvrent entièrement le fruit." 14 Ajoutons que toute considération sur la paternité et la masculinité doit se souvenir que la maternité n'est pas loin : l'homme devient père parce que la femme devient mère, et la femme devient mère parce que l'homme devient père. C'est la mixité qui est voulue de Dieu...Mais il est vrai aussi que la femme porte et l'homme accompagne ce "portage" et y participe à sa manière d'homme. Le corps de la femme est comme le premier berceau de tout être humain...et ceci doit bien signifier une certaine priorité pour la maternité...dont il faudrait essayer de comprendre la nature : priorité que l'homme a peut-être vocation de conserver, garder, accueillir en lui et protéger... Soyons donc humble ! Pensons qu'il peut y avoir un lien entre masculinité et paternité, entre féminité et maternité, explorons la paternité tout en la sachant relative à la maternité (et réciproquement !), naissant d'elle, mais la favorisant également, essayons de comprendre le langage du corps masculin et, puisque Dieu est Père, essayons aussi de puiser dans ce qu'Il nous dit de Lui, ou plutôt dans ce que Son Fils, l'Église, disent de Lui pour comprendre le mystère de la paternité humaine, sa nature spécifique, et, par similitude, celle de la paternité spirituelle, sans doute plus multiforme que la maternité spirituelle. En ce qui concerne la paternité spirituelle15, nous nous permettons pour finir quelques remarques d'ordre méthodologique également. 1) On peut avoir tendance à simplifier un peu trop facilement l'analogie : le père, à sa manière donne la vie, donc le père spirituel donne la vie ; le prêtre par les sacrements donne la vie, donc le prêtre est père spirituel, il est le mieux placé pour cela. Or Jésus nous dit bien : "n'appelez personne du nom de père, vous n'avez qu'un seul Père" ; et pourtant, humainement, nous savons bien que nous avons un père, celui qui, par sa semence, par son désir, son union avec son épouse, notre mère, nous a donné la vie, et nous ne pouvons apparemment ne l'appeler que du nom de père... : nous sommes son fils, et nous ne pouvons pas ne pas l'être, et il en sera ainsi jusqu'à notre mort. Et pourtant, Jésus lui-même a dit devant Joseph : "ne saviez-vous pas que je dois être dans la maison de mon Père ?" 16 . La question de la paternité spirituelle ne peut donc suivre exactement la similitude avec la paternité humaine. 2) Il y a adéquation entre la sexualité d'un côté et la réalité de la paternité et de la maternité de l'autre : la paternité est un propre de la masculinité, et la maternité de la féminité. Doit-on obligatoirement retrouver cette équivalence dans la paternité ou la maternité spirituelles ? Quand, par exemple, la paternité s'exerce à travers un coeur donné, moulé par Marie...elle devient comme transfigurée par la maternité spirituelle de Marie, ne peut-elle de ce fait ressembler à une maternité spirituelle ? Saint Paul lui-même ne prend-il pas l'image de l'accouchement pour signifier la relation qu'il a avec ses "enfants" ? : "Mes petits enfants, vous que j'enfante à nouveau dans la douleur" jusqu'à ce que Chrsit soit formé en vous 17 ; "Nous avons été au milieu de vous plein de douceur comme une mère réchauffe sur son sein les enfants qu'elle nourrit...nous étions prêts à vous donner non seulement l'Évangile de Dieu, mais même notre propre vie." 18. Il est vrai qu'un peu plus loin, il prend l'image de la paternité humaine : "Comme un père pour ses enfants, vous le savez, nous vous avons, chacun de vous, exhortés, encouragés, adjurés de mener une vie "digne de Dieu qui vous appelle à Son Royaume et à Sa Gloire".19 De même : Père, mère...sur le plan spirituel, il semble que, sous un certain rapport, la paternité spirituelle puisse ressembler à une maternité. Mais prendre l'image de la maternité ne veut pas dire que l'exercice par un homme d'une paternité soit comme une maternité effective. Car c'est un homme qui l'exerce ; sous un certain rapport, au plan spirituel, "il n'y a ni homme ni femme" 22, mais sous un autre point de vue, il semble qu'il y ait un lien essentiel entre la masculinité et la paternité spirituelle : saint Paul est... saint Paul, homme dont la masculinité est assumée dans la foi, mais non supprimée. On pourrait même dire que cette masculinité est même portée à son point de perfection dans les vertus théologales, puisque vivant par Dieu et en Dieu, l'homme est davantage lui-même, c'est à dire davantage homme, davantage masculin : la surnature assume et perfectionne la nature en lui permettant d'être davantage elle-même, ne serait-ce que par le salut effectif que la foi apporte au coeur, au corps, à toutes les "parties" de l'homme. Il faut toujours se purifier de cette idée si tenace que l'amour de Dieu diminuerait quelque chose de notre humanité... : la nature humaine en saint François est davantage elle-même, puisque fondée sur Dieu qui lui donne une dimension beaucoup plus universelle que si notre saint avait été drapier comme son père...et ainsi de tous les saints ! S'il y a une manière masculine d'exister, il y a une manière masculine d'exercer la paternité spirituelle. Il peut y avoir des hommes qui soient imprégnés de la maternité spirituelle de Marie, mais il n'empêche qu'ils resteront toujours hommes, ils vivront d'ailleurs mieux leur masculinité : une masculinité qui reste animée par la maternité spirituelle de Marie...mais qui reste masculinité, dans sa manière d'avoir des enfants spirituels, dans sa manière d'être avec eux . Saint Bernard, Saint Louis Marie Grignon de Monfort tout "moulés" qu'ils ont voulu être dans et par le coeur de Marie restent masculins23 ! Après tout, n'est-ce pas le désir de Marie elle-même : que ses saints soient pleinement eux-mêmes, c'est à dire assument leur masculinité et l'utilisent pour ce qu'elle est...De ce fait, il y aura une paternité spirituelle comme il y a une maternité spirituelle parce qu'il y a une masculinité et une féminité puisque, répétons-le, le corps individualise et permet à chacun d'exister, il est chemin de révélation de l'esprit qui l'anime : une différence corporelle est une différence spirituelle. 3) La paternité humaine selon l'ordre de la nature est, sous un certain rapport, une paternité spirituelle : le père n'enfante pas seulement un corps, il enfante un esprit, ou du moins, Dieu enfante un esprit qu'Il insuffle dans un corps préparé à le recevoir, et les enfants sont, dès la conception, humainement imprégnés par l'esprit de leur père (et de leur mère) qui s'exprime à l'extérieur de lui : le père et la mère engendrent des enfants qui leur ressemblent, mais en même temps, chacun d'entre nous, puisque nous venons de Dieu, nous ressemblons à Dieu aussi, nous avons à vivre de mieux en mieux de cette ressemblance. Mais Dieu a voulu que cette ressemblance passe d'abord par la médiation de l'esprit de notre père (et de notre mère) ; le père est de ce fait sous un certain rapport, selon l'ordre de la nature père spirituel de ses enfants. Paternité spirituelle selon l'ordre de la nature, charnellement spirituelle, spirituellement charnelle. Cette paternité est le premier canal de la grâce. Un peu à la manière d'un tremplin, d'un initiateur, d'une ébauche, d'une fusée porteuse qui met sur orbite pour permettre à la fusée portée de voler par elle-même...Quand un père prie pour ses enfants, quand, chaque jour, son oraison est d'abord animée par l'intercession ardente, confiante pour ses enfants24, il permet que la Paternité viennent sur eux. Comment le Père, "de qui toute paternité au ciel et sur la terre tire son nom" 25 pourrait-il être sourd à la prière, aux cris d'un père pour ses enfants ? Celui-ci, quand il prie pour ses enfants, quand, pour lui, la vie de la foi est ce qu'il y a de plus important au monde, n'exerce-t-il pas une authentique paternité spirituelle selon l'ordre de la grâce ? Cela ne suffit pas, bien sûr, et n'épuise pas l'exercice de la paternité spirituelle en elle-même ...mais c'est déjà une forme cachée, pauvre, de la paternité spirituelle : celle d'un père humain pour ses enfants de chair et d'esprit. Et cela ne peut pas être retiré à un père humain, un père de la terre. Encore faut-il qu'il le sache...et qu'il le veuille, et qu'il le fasse effectivement ! 2 Il faudrait ici relever la question culturelle de cette complémentarité : la place de la femme change selon les cultures, les problèmes se modifient en fonction des changements culturels. Ici, notre point de vue suppose que la culture ne décide pas tout, qu'il y a une nature humaine qui s'actualise à travers la diversité culturelle et qui rend possible d'ailleurs cette diversité : de même que l'absolue diversité qu'il y a entre chaque personne ne supprime pas l'existence d'une nature, de même la diversité culturelle ne supprime pas la nature. Mais il est aussi vrai qu'il faut prendre en compte la dimension culturelle qui permet à la nature humaine de se réaliser : la culture est "naturelle", et notre existence individuelle est tissée par un faisceau de relations sociales dont nous dépendons . Par exemple le progrés médical recule la mortalité, change sans doute le rapport de la femme à la vie, à la maternité, l'accession des femmes au travail, fait contemporain, donne à la femme une place dans la société sans doute autre que dans celle du Moyen-Âge, la manière d'envisager les relations matrimonialles changent selon l'histoire, etc. Sans refuser cette dimension, nous ne l'abordons pas dans le présent essai qui reste sur le plan de la stricte philosophie. Du moins (parce qu'une anthropologie doit prendre en compte cette dimension culturelle), nous nous situons sur la plan de la métaphysique, c'est à dire du point de vue de l'être : l'être de l'homme ; point de vue enraciné sur le fait de la Création : si l'être est crée, c'est qu'il a une intention que l'intelligence s'efforce de comprendre. Si Dieu a crée l'homme et la femme, c'est qu'Il a voulu pour eux, dans leur complémentarité, leur donner une finalité. Quelle est cette finalité ? Pourquoi l'homme et la femme ? Quelle est la nature de cette complémentarité ? Comment la comprendre. la source de ce regard métaphysique est la louange pour cette Création...louange qui contient une métaphysique implicite que nous allons nous efforcer de rendre explicite. 3 Nous prenons comme présupposé cette manière d'envisager la nature de l'âme, en sachant bien évidemment qu'il faudrait toute une autre considération pour en fonder la vérité : Respondeo dicendum quod necesse est dicere quod intellectus, qui est intellectualis operationis principium, sit humani corporis forma. Illud enim quo primo aliquid operatur, est forma eius cui operatio attribuitur : sicut quo primo sanatur corpus, est sanitas, et quo primo scit anima, est scientia ; unde sanitas, est forma coporis, et scientia animae. Et huius ratio est, quia nihil agit nisi secundum quod est actu : unde quo aliquid est actu, eo agit. Manifestum est autem quod primum quo corpus vivit, est anima. Et cum vita manifestetur secundum diversas operationes in diversis gradibus viventium, id quo primo operamur unumquodque horum operum vitae, est anima : anima enim est primum quo nutrimur, et sentimus, et movemur secundum locum ; et similiter quo primo intelligimus. Hoc ergo principium quo primo intelligimus, sive dicatur intellectus sive anima intellectiva, est forma corporis. Et haec est demonstratio Aristotelis in II De anima Ia q. 76 a.1 c. 4 Anima vero est forma substantialis : unde oportet quod sit forma et actus non solum totius, sed cuiuslibet partis. Et ideo, recedente anima, sicut non dicitur animal et homo nisi aequivoce, quemadmodum et animal pictum vel lapideum ; ita est de manu et oculo, aut carne et osse, ut Philosophus dicit. Cuius signum est, quod nulla pars corporis habet proprium opus, anima recedente : cum tamen omne quod retinet speciem, retineat operationem speciei. Acus autem est in eo cuius est actus. Unde oportet animam esse in toto corpore, et in qualibet eius parte. Ia q.76, a.8 c. L'âme est la forme de toutes les parties du corps, de tous les organes, de toutes les facultés. Cette affirmation est centrale pour l'anthropologie : il faut penser l'union substantielle de l'âme et du corps pour éviter une séparation de l'un avec l'autre. L'enjeu de cette question est capitale pour toute la théologie, pour la vie humaine tout court. c'est pour cette raison que Thomas d'Aquin a choisi Aristote plutôt que Platon : l'un considérait séparément ce que l'autre s'est efforcé d'unir substantiellement. Les deux textes que nous citons mériteraient un commentaire que notre présente étude nous empêche de mener à bien...mais ils sont la base philosophique de toute théologie du corps et de la sexualité. C'est pour cette raison que nous nous permettons de les citer. Et en latin...parce que c'est la seule manière de comprendre un peu leur densité. 5 Nous utilisons ce terme ancien de "facultés" pour désigner tout ce qui nous donne la possibilité de poser des actes (les sens externe, l'imagination, la mémoire, les sentiments, l'intelligence, la volonté. cf. par exemple : "Une faculté désigne la possibilité, pour un être, de faire quelque chose et de produire certains effets. Il s'agit donc d'un pouvoir qui définit une capacité subjective : ainsi, volonté et intelligence sont considérées respectivement comme la faculté d'agir et la faculté de connaître de l'homme. Les facultés se rapportent généralement à l'âme comme à leur source et le problème se pose alors de l'unité de cette âme en regard de la diversité de ses pouvoirs." in La pratique de la philosophie, p. 162, Hatier, Paris, 2000. Les auteurs, en parlant de capacité subjective, veulent sans doute dire : une capacité qui est celle d'un sujet. Chacune des facultés a en effet une existence "objective" dans un "sujet" individuel. 6 Ceci est évidemment un raccourci.... 7 Nous distinguons bien l'intériorité de l'intimité : l'intimité est le secret de l'intériorité, son centre caché où beaucoup de choses en nous s'élaborent et qui ne se dévoile pas, ou peu, au regard extérieur. L'intériorité est la caractéristique de toute pensée, de toute intention : j'écris, je prends conscience de ce que je veux dire, c'est intérieur à moi, et la nature de union de l'âme et du corps que je tente brièvement d'exposer est en moi présente, elle m'est "intérieure". De même, lorsque je décide quelque chose, je l'ai antérieurement voulue, l'intention en a été le moteur premier, et cette intention est bien intérieure, elle m'est propre. L'intimité est un degré encore plus profond dans l'intériorité. Elle introduit à la pudeur, et finalement peut-être à la liberté : être intérieur, être d'intimité, l'homme est de ce fait libre, d'une liberté que personne ne peut lui retirer puisqu'elle est intérieure, intime et marquée de l'unicité, de l'absolu nouveauté. C'est une des voies d'accés à l'expérience de la liberté, mais non la seule, puisqu'une liberté même intérieure se vit dans l'expérience de la relation avec autrui, et toutes les formes de relations et.d'autrui.s. 8 Nous pourrions ajouter : nous avons, chacun d'entre nous, une manière unique de nous sentir misérable, de nous voir misérable. Il y a l'intimité de cette expérience, de cette évidence qui peut ne pas transparaître à l'extérieur, dont personne, sinon peut-être nos amis, n'a à connaître le poids qu'elle représente pour nous. 9 Les Pensées, éd. de La Pléiade, p. 1156 - 1157 10 Nous prenons le coeur au sens biblique : "Les résonances qu'éveille le mot "coeur" ne sont pas identiques en hébreu et en français. Dans notre façon de parler, le coeur est lié à la vie affective : c'est le coeur qui aime ou qui déteste, qui désire ou qui craint ; mais pour l'activité intellectuelle aucun rôle ne lui est attribué. L'hébreu parle du coeur en un sens beaucoup plus large. Le coeur c'est ce qui se trouve tout au dedans ; or, à l'intime de l'homme, il y a certes les sentiments, mais aussi les souvenirs et les pensées, les raisonnements et les projets. L'hébreu parle donc souvent de coeur là où nous dirions mémoire, ou esprit, ou conscience : "largeur de coeur" (1R 5, 9) évoque l'étendue du savoir, "donne-moi ton coeur" peut signifier "prête-moi attention" (pr.23, 26), et "coeur endurci" comporte le sens d'esprit bouché. Suivant le contexte le sens peut se restreindre à l'aspect intellectuel (Mc8, 17) ou au contraire s'étendre (Ac. 7, 51) ; le coeur de l'homme désigne alors toute sa personnalité consciente, intelligente et libre." Vocabulaire de théologie biblique, art. coeur, Paris, 1964, p.136 11 Et dicit "historiam"
quia in quadam summa tractat de anima, non perveniendo ad finalem
inquisitionem omnium quae pertinent ad ipsam animam, in hoc tractatu.
Hoc enim est de ratione historiae. In I De anima., l.1,
n°6. Cet "essai" se distingue d'un raisonnement qui
conduit à une conclusion nécessaire, universelle et
certaine. On tente de ...on s'efforce de...On trouve des résultats,
mais étant donné que l'on peut toujours trouver d'autres
éléments, d'autres faits, à cause de l'objet
de l'investigation qui est individuel, particulier, on ne saura jamais
si la conclusion peut être nécessaire absolument. Souci
de l'expérience, humilité du chercheur, qui avance pas
à pas, en sachant qu'il n'aura jamais la totalité des
faits définitivement. "Essayer" en ce sens ne veut
pas dire être sceptique sur la possibilité de trouver
quelque vérité, mais procède de la prise de conscience
que le réel est plus riche que la connaissance que l'on peut
en avoir, qu'il est, d'une certaine manière "incommensurable",
qu'il ouvre à beaucoup de possibles...Dans cet esprit, Aristote
a intitulé certaines de ses recherches en utilisant le concept
d'"histoire" : "L'histoire des animaux".
Le terme grec 12 Il faudrait ici citer toutes les belles et profondes analyses de Jean-Paul II sur le langage du corps qui sont une illustration de ce que nous disons. Par exemple, interprétant cette nudité originelle dont parle le livre de la Génèse, il écrit : "Comme nous l'avons observé précédemment, la nudité n'exprimait pas une carence dans l'état de l'innocence originelle, mais représentait la pleine accepation du corps dans toute sa vérité humaine et donc personnelle. Comme expression de la personne, le corps était le premier signe de la présence de l'homme dans le monde visible. Dès le début l'homme était capable de se distinguer lui-même dans ce monde, de "s'individualiser" pour ainsi dire - c'est à dire de se confirmer en tant que personne- même par son propre corps. Celui-ci a eu dès le début sa marque de facteur visible de la transcendance en vertu de laquelle l'homme, en tant que personne, dépasse le monde des êtres vivants (animalia)....Ainsi, le corps humain portait en lui un signe indubitable de l'image de Dieu en constituait également la source spécifique de la certitude que cette image est présente dans tout l'être humain.. L'acceptation originelle du corps était, en un certain sens, la base de l'acceptation de tout le monde visible. Et, à sa tour, elle était pour l'homme la garantie de son domaine sur le monde, sur la terre qu'il allait devoir soumettre (cf. Gn. 1, 28)." Le corps, signe de l'image de Dieu ! Avouons que l'affirmation est forte et peut-être finalement inhabituelle, tant nous sommes habitués à identifier cette image de Dieu en nous à la fine pointe de l'âme qu'est l'esprit, à l'immatérialité, à la spiritualité, oubliant que l'âme est forme du corps ! On lira également ctte affirmation : "Selon le mystère de la création -comme nous l'a appris l'analyse de Gn.é, 23-25- le corps humain originellement masculin et féminin n'est pas seulement source de fécondité, c'est à dire de procréation, mais dès "l'origine" il a un caractère conjugal : c'est à dire qu'il a la capacité d'exprimer l'amour par lequel l'homme-personne devient don et confirme ainsi le sens profond de son propre être et de sa propre existence. par cette aprticularité, le corps est l'expression de l'esprit et, dans le mystère même de la création, il est appelé à exister dans la communion des personnes, "à l'image de Dieu". In Jean-Paul II Le corps, le corps et l'esprit, Pour une spiritualité du corps, Paris, 1984, p.30 et 53. 13 Nous ne pensons pas que chacun, comme le disent certaines psychanalyses de type jungienne, porte en lui "l'animus" et "l'anima", une partie masculine et une partie féminine. Cf. par exemple : "Ici réside une des principales sources de la qualité féminine de l'âme masculine ; mâis elle le semble pas être la seule. Aucun homme, en effet, n'est si totalement masculin qu'il soit dépourvu de tous traits féminins. En fait, au contraire, des hommes précisément très mâles possèdent une vie du coeur, une vie intime très tendre et très vulnérable (que, certes, ils protègent et cachent de leur mieux, bien qu'on ait souvent tort de voir en elle une "faiblesse féminoïde"). In Jung, Dialectique du moi et de l'inconscient, Paris, 1964, p.163-164. Il semble vrai en revanche, que nous soyons davantage marqués par ce que nous avons reçu de nos parents, donc par leur masculinité et leur féminité, ainsi d'ailleurs que par le nombre de frères ou de soeurs, les relations établies avec eux quasi quotidiennement...bref par le climat habituel de la maison, des relations familiales où interfèrent en permanence la dimension masculine ou féminine : un homme qui a vécu avec des soeurs et où le père était absent a une image plus estompée de la masculinité qu'un homme qui a vécu avec sept frères et une mère effacée derrière un père omni-présent etc.Mais évidemment, tout ceci demanderait de plus amples développements. 15 Cet essai sur la paternité humaine devrait (devra ?) être suivie d'une autre sur la paternité spirituelle. 23 Quand nous insistons sur cette idée de "moulage", nous faisons allusion à cette affirmation de Grignon de Monfort : "Mais pour ceux qui embrassent ce secret de la grâce que je leur présente, je les compare avec raison à des fondeurs et mouleurs qui, ayant trouvé le beau moule de Marie, où Jésus-Christ a été naturellement et divinement formé, sans se fier à leur propre industrie, mais uniquement à la bonté du moule, se jettent et se perdent en Marie pour devenir le portrait au naturel de Jésus-Christ." L.M. Grignon de Monfort, Traité de la vraie dévotion à la saint Vierge, p. 169, Éd. du Seuil, Paris, 1966. 24 Il faudrait citer tout le texte bien
connu de Péguy : |