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Jean-Baptiste ECHIVARD
diacre permanent, professeur de philosophie
La paternité humaine
2002


2) L'amour originel

Nous le savons, il faut être deux pour enfanter. Si la mère porte, met au monde, si c'est en elle que l'enfant est conçu, elle le fait, accompagnée par une présence masculine : celle de son époux qui apprend à devenir père. Le père est présent et participe, selon son mode propre, au quotidien de l'existence et de la croissance de l'enfant. Si l'enfant est conçu à l'intérieur de l'être de sa mère, l'homme qui est extérieur à l'enfant est présent : l'extériorité est celle d'une présence effective et affective à l'enfant qui grandit en et par sa mère, à sa femme qui est mère parce qu'elle porte son enfant. Cette présence se signifie par son attention, sa vigilance, sa voix, et ses gestes. À chaque étape, à chaque âge de la vie joue la complémentarité sexuelle : "homme et femme il les créa...". Ce n'est pas parce que le mari est naturellement extérieur pendant le temps de l'attente qu'il est absent. La mère peut être d'autant plus elle-même qu'elle est aimée de son mari, qu'elle est épouse donc, accompagnée, veillée par l'amour masculin d'un homme. Le père est d'abord père par l'amour qu'il donne à son épouse, par l'accueil qu'il fait au fond de lui-même de l'être de son épouse. Intervient dans ce domaine la communion des personnes et leur donation réciproque qui leur permet de devenir ce qu'elles ont à être, l'une par l'autre, l'une avec l'autre, l'une pour l'autre. Au fond, la paternité commence quand un homme a décidé d'épouser sa femme, et, avec elle, et pour elle, la fécondité qu'ils vont ensemble porter, et quand une femme a décidé, en devenant mère de vouloir et de permettre à son époux de trouver sa place entre elle et son (ses) enfant (s).

Un enfant se désire à deux, se conçoit à deux, s'attend à deux, est mis au monde -sous un certain rapport à deux, même si, bien évidemment, la conception est l'exercice propre, plénier de la maternité : ici, le "signe" qu'est le corps est éloquent, parle de lui-même : la femme, par la conception devient mère naturellement, substantiellement. Mais l'enfant, même si son berceau accueillant et protecteur est d'abord le ventre de sa mère, a besoin au fond de lui d'une certitude : il est désiré par tous les deux, il est voulu, attendu par tous les deux. Cette certitude est implicite, il la sent en lui tout simplement par la présence de son père, sa manière d'être de se comporter avec lui, qui est bien au-delà des mots, dans cette sphère intérieure, quasi inconsciente, qui fait reconnaître à un enfant, de l'intérieur et par intuition, par "sympathie", l'amour avec lequel on l'aime, dont il ne peut pas se rendre compte explicitement, mais qu'il sent, qu'il éprouve, qu'il assimile en lui et face auquel il va se situer : son père est là, présence réelle d'un homme, d'une voix, d'un corps, de bras, de gestes qui se manifestent explicitement auprès d'une femme, d'une épouse, d'une mère et se prépare avec elle, à recevoir ce nouvel être.

La femme ne peut pas être seule à attendre parce qu'il manquerait quelqu'un, et pour elle-même et pour l'enfant qui a besoin de sentir la sécurité d'un amour qui attend, qui veut, qui désire cet enfant ; cette attente va donner à leur amour conjugal l'occasion d'une croissance dans la communion et non d'une distance parce que la mère serait accaparée par l'enfant : "je deviens mère par toi, pourrait dire l'épouse à son mari, non pas pour toi d'abord, mais pour l'enfant, personne objective que nous allons ensemble, porter et lancer dans l'aventure de l'existence pour qu'elle apprenne à aimer, à être libre... cette personne sera, par conséquence, pour toi, puisque tu vas apprendre à devenir père par l'accueil de ma maternité et de l'enfant."

Nous l'éprouvons bien nous-mêmes : chaque enfant a besoin de savoir tout au fond de lui qu'il a une origine, et que celle-ci est l'amour :

    "les enfants ont un pressant besoin de savoir comment leurs parents les ont attendus et désirés. Cela vient de ce que les mots, les pensées et les désirs avec lesquels ils les ont conçus déterminent beaucoup plus ce qu'ils sont et deviennent que l'acte sexuel qui leur a donné corps. C'est pourquoi, découvrir que l'on a tout d'abord existé dans le désir et les paroles de ses parents se présente comme un événement bouleversant. Pour un petit enfant, comprendre qu'il existait dans leur désir, avant d'exister dans un corps, est une fabuleuse révélation. Car, découvrant qu'il a tout d'abord été fait de mots et de pensées, il prend conscience qu'exister dans le désir et le langage est le seul vrai berceau de l'existence corporelle." 26

L'enfant a besoin de certitudes : oui, tu as été voulu, oui, tu as été en paix, en sécurité dans le ventre de ta mère, et ton père, avec elle, par sa voix, ses gestes, sa manière d'habiter son corps, était là, te voulant aussi, heureux, bouleversé même par ta présence nouvelle qui arrivait sur terre, promesse mystérieuse d'une nouvelle vie. Nous le savons bien, les crises intérieures, les souffrances parfois les plus aiguës viennent toujours des crises de la filiation. Nous avons besoin de savoir quelle est notre origine : d'où venons-nous ? C'est une question métaphysique essentielle, mais pour chacun d'entre nous, cette question signifie : qui m'a enfanté ? Qui m'a voulu, désiré, espéré ? Ai-je-été désiré, espéré ? Ai-je été espéré, ou improvisé par l'instinct, les forces pulsionnelles ? Qui suis-je ? C'est à dire : d'où je viens ? Qui m'a engendré et pourquoi ? Questions tenaces, auxquelles nous ne cessons de vouloir une réponse, tant il est vrai que nous sommes avides de certitudes : la paix vient quand nous savons que nous avons vraiment une origine : l'amour d'un homme et d'une femme- avec leurs limites et leur fragilité, l'attente d'un homme et d'une femme, la relation d'un homme et d'une femme par laquelle chacun permet à l'autre d'être vraiment lui-même, librement, dans l'émergence progressive de son meilleur visage grâce à l'amour vigilant de l'un pour l'autre27.

Et par conséquent, à aucun moment, l'homme n'a à "s'effacer" devant la mère comme si attendre, mettre au monde son enfant n'étaient pas, selon sa modalité masculine, aussi son affaire.

La mère conçoit en elle son enfant, elle le porte, elle le met au monde. Elle est mère par le fait même et le restera toujours, puisqu'elle est, du fait de la conception, du "portage", de la mise au monde, donnée à l'enfant :

    "la grossesse, l'accouchement, l'allaitement montrent que, donnée conjugalement à l'homme, le corps de la femme est donné aussi substantiellement à l'enfant : comme origine, terre, abri, nourriture, et porte, substantiels. Le corps de la femme coopère substantiellement à l'ordre de la vie, à l'Amour créateur. Il est donné conjugalement à l'homme non comme clôture mais comme ouverture sur le mystère de la vie. C'est sans l'homme, mais avec la nature, avec la vie, avec l'Amour créateur ; c'est "sans l'homme", et dans une expérience biologique et psychologique intransmissible à l'homme que le corps de la femme vit la grossesse, l'accouchement, l'allaitement, qui sont "son heure", propre, son "oeuvre" propre, irréductible, indivisible, pleinement responsable, indépendante de l'homme." 28

Ceci n'est pas contradictoire avec ce que nous disions plus haut. L'homme devient père parce que la femme porte l'enfant, fécondité de leur communion. L'homme devient père quand, par sa présence, il accompagne, il accueille en lui cette relation nouvelle, vécue par sa femme à l'intime d'elle-même. Il n'expérimente pas par lui-même la grossesse, l'accouchement, l'allaitement et donc il n'a pas ce lien premier, intime d'un corps de femme avec une promesse réelle d'une vie nouvelle, mais il l'accueille en lui, il la désire, il l'accompagne par sa vigilance, par sa disponibilité à tout favoriser du bien-être de cette relation. Il veut cette relation de la mère à son petit, il la protège de sa présence, de son corps, de sa voix, de son attention, de ses gestes :

    " L'engendrement humain est commun à l'homme et à la femme. Et si la femme, inspirée par l'amour envers son mari, lui dit : "Je t'ai donné un fils", ses paroles signifient en même temps : "Voici notre fils". Pourtant, même si tous deux sont ensemble les parents de leur enfant, la maternité de la femme constitue un "rôle" particulier dans leur rôle commun de parents, et même le rôle le plus exigeant. Être parents, même si cela concerne l'un et l'autre, cela se réalise beaucoup plus en la femme, spécialement dans la période prénatale. C'est la femme qui "paie" directement le prix de cet engendrement commun où se consomment littéralement les énergies de son corps et de son âme. Il faut donc que l'homme ait pleinement conscience de contracter une dette particulière envers la femme, dans leur fonction commune de parents." 29

Et un peu plus loin cette affirmation importante :

    "L'homme- même s'il prend toute sa part dans cette fonction de parents- se trouve toujours "à l'extérieur" du processus de la gestation et de la naissance de l'enfant, et, à bien des égards, il lui faut apprendre de la mère sa propre `paternité'" 30

C'est bien par la médiation du corps de la femme, et donc de tout son être31 qu'un enfant, fruit d'une communion des corps, des coeurs, des esprits, c'est à dire de la communion des personnes et de leur donation réciproque, est conçu, attendu, mis au monde. Sous ce rapport, même si c'est ensemble qu'ils l'ont voulu, attendu, c'est dans la femme qu'est porté, conçu, mis au monde l'enfant. Si le fait de devenir parent est relatif d'abord au fait d'engendrer, c'est donc qu'il y a, sous un certain rapport, une certaine priorité à la maternité : par la médiation de la femme, l'homme devient père, par la médiation de l'homme, la femme devient mère...

L'homme devient père quand en lui il accueille cette maternité, il la favorise, il la protège, il veille sur elle, qu'elle trouve en lui par sa disponibilité et sa présence réelle, une sécurité, une paix qui permettent à cette maternité nouvelle d'exister, de se développer. Sans cette sécurité, cette paix de se savoir voulue, accueillie par son mari, la maternité s'exercerait moins pleinement, ou peut-être comme une compensation par rapport à l'absence masculine : n'est-ce pas le signe que si l'homme devient père par la maternité de sa femme qui conçoit, qui porte l'enfant, la femme devient davantage mère, peut se donner davantage à sa maternité par l'accueil vigilant, disponible, sécurisant de l'époux qui accueille cette maternité, et devient, par cet accueil, médiateur pour elle. Priorité à la maternité sans doute, puisqu'elle conçoit et porte l'enfant, mais non isolée de l'accueil de l'époux qui l'a rendue possible, qui la favorise, qui la protège et s'offre pour elle : sans un homme, la femme ne deviendrait par mère, et sans la maternité, l'homme n'apprendrait pas à devenir père. C'est bien le don réciproque des personnes l'une à l'autre qui permet que l'une et l'autre, l'une par l'autre, elles deviennent père et mère. Dans l'ordre humain "il n'est pas bon pour l'homme d'être seul..." : c'est bien la communion conjugale qui est source de la paternité comme de la maternité.

26 in Didier Dumas, Sans père et sans parole, Hachette Littérature, Paris, 1999, p.148-149

27 On ne pourra que méditer avec profit ces paroles fortes du Cardinal A. Decourtray prononcées dans une homélie, lors de promesses définitives de deux membres du Foyer Marie Jean (10 septembre 1988) : "Il apparaît déjà que plus la femme découvre ou redécouvre, accepte et réalise la vocation inscrite dans son être féminin d'accueil, d'accueil premier, d'accueil de type nuptial, et de maternité, c'est à dire d'enfantement, de mise au monde d'un être humain de l'intérieur à partir d'une gestation, et plus aussi l'homme découvre ou redécouvre, accepte et réalise la vocation inscrite elle aussi dans son être masculin qui consiste dans l'initiative du don, dans l'accueil de celle qui l'accueille, dans la paternité."

28 N.Echivard, Femme, qui es-tu ? Éd. Critérion, Paris, 1984.

29 Jean Paul II, La dignité de la femme et sa vocation, Paris, Le Cerf, 1988, pp. 68-69.

30 ibid. p.69

31 S'il y a une expérience humaine charnellement spirituelle et spirituellement charnelle c'est bien l'expérience de la grossesse : attente spirituelle ensemble que charnelle, attente charnelle ensemble que spirituelle...pourrait-on dire. Mystère d'une vie humaine nouvelle qui émerge, qui est bercé dans le corps, le coeur, l'esprit d'une femme, accompagnée, veillée, aimée, elle et le mystère qu'elle porte, par l'amour de son mari. Ici, on ne peut séparer la conscience du corps, l'esprit du corps : l'esprit est tout entier dans le corps et le corps tout entier dans l'esprit. Un tel être qui prend tellement toutes les forces de la femme, et toute l'attention de son mari ne peut, à l'évidence, n'être qu'un amas de cellules ; s'il n'a pas encore la conscience qu'il existe, au moins a-ton pour lui la conscience qu'il existe bien, présence objective, être réel aux potentialités innombrables que la vie se chargera de faire émerger plus ou moins bien : un être humain avec des potentialités dès le premier moment de sa conception et non un être humain en puissance.


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