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Jean-Baptiste ECHIVARD
diacre permanent, professeur de philosophie
La paternité humaine
2002


3) L'homme apprend de l'enfant à devenir père

Nous parlions du "langage du corps", en voilà peut-être un : dans l'acte conjugal, la semence est sortie de l'homme...N'est-ce pas le signe charnellement spirituel, spirituellement charnel que l'homme doit apprendre à sortir de lui-même pour accueillir cet être nouveau, autre que lui, mais qui vient de lui ?

Peut-être lui faut-il (parce qu'il n'a pas l'expérience de cette proximité, de cette intimité, de cette dépendance totale de l'enfant que la femme expérimente dans sa chair -comme dans son esprit), plus volontairement que la femme, ouvrir son coeur, son attention, sa volonté à cet être qui est vraiment autre que lui, alors que la femme pourrait vraiment considérer l'enfant comme une partie d'elle-même. En effet, pour la mère, chair de sa chair, entée dans sa chair, prenant de sa chair ce qui lui est nécessaire pour se développer, l'enfant est une personne distincte, certes mais qui, se développant en elle, prend d'elle-même, a naturellement besoin, substantiellement besoin d'elle ; mais pour l'homme, l'enfant qui vient de lui, lui demeure plus extérieur que pour la femme : il doit l'accueillir, le "prendre chez lui", dans son corps, dans sa vigilance et sa tendresse d'homme.

Si la mère, assez spontanément sait que son petit est le but de sa vie, l'homme doit vouloir explicitement et progressivement -"paulatim et gradatim"32 qu'il le soit. La présence même de l'enfant fait émerger progressivement cette prise de conscience, ce désir, cette attention à la présence d'un autre que lui, qui vient de lui, qui est face à lui, présence objective, réelle qu'il découvre et qu'il doit accompagner jusqu'au bout du bout possible.

Alors le coeur, le corps, l'attention, le regard, le sourire de l'homme se transforment petit à petit au fur et à mesure qu'émerge en lui la conscience qu'il a à devenir un homme donné, un homme présent, un homme disponible. Et sa masculinité est assumée progressivement par cette paternité qui émerge, au fur et à mesure que l'enfant se développe, quand il est conçu, qu'il est porté, mis au monde, quand d'autres enfants apparaissent ensuite. L'homme perd un peu de cet égocentrisme masculin qui est bien la tentation de tout homme, et son coeur gagne en largeur, en don de soi, en accueil, en solidité aussi.

Cela signifie, bien évidemment, et on l'aura compris, qu'il faut être et aimer, sans chercher à jouer un rôle ! Être un homme et se recevoir comme tel d'abord dans la joie de l'être ! Dans la joie de sa masculinité, de son corps, de son coeur, de ses mains, de sa voix, de son regard et de son visage d'homme, de sa stature et de sa maintien d'homme. Bien sûr, non pas pour se regarder soi-même, mais pour accepter ce qui est reçu comme un don fait pour l'amour. Se recevoir comme homme, dans l'acceptation de son corps, de toute sa masculinité : l'enfant a besoin de cette présence joyeuse face à lui : pour le garçon qui lui permet de le renvoyer à sa propre masculinité, pour la fille dont son père accueille la féminité (dans la joie et la gratitude !)33.

On ne saurait trop insister sur cette joie que la présence des enfants devrait donner à l'homme, qu'il soit garçon ou fille, et sur le don qu'il doit donner de lui-même dans son sourire, sa tendresse, son regard, sa voix, ses gestes, son attention et sa disponibilité. Non la paternité n'est pas un rôle qu'un homme se donnerait à lui-même comme si, soudain, il acquérait comme un pouvoir sur autrui, une reconnaissance d'un respect dû, d'un devoir qu'on lui doit. Il n'a pas à jouer au père, il n'a pas d'obligations à se donner, sinon l'immense responsabilité de la joie que donne la présence sur terre de ses enfants, de l'accueil, et de la disponibilité première quotidienne à leur personne, leurs besoins réels, leur attente exprimée ou invisible et qu'il faut combler d'une manière ou d'une autre.

Et alors, sans même qu'il le sache, l'homme devient père parce qu'il accueille, qu'il écoute, qu'il est présent de jour comme de nuit aux appels de son, de ses enfants. parce qu'il parle, parce qu'il se révèle à ses enfants, parce qu'il leur révèle l'enfant qu'il a été, l'époux qu'il est.

32 Ces deux adverbes sont importants ; ils veulent souligner que toute notre condition humaine est relative au mouvement : les choses, les réalités sont en devenir et acquièrent progressivement ce qu'elles doivent être. Il faut du temps pour qu'un enfant grandisse, qu'il puisse être en mesure de choisir ; il faut du temps pour qu'un désir se réalise, que des progrés moraux apparaissernt, que des habitudes se perdent : pas à pas les choses et les êtres progressent, le bonheur se conquiert, les souffrances s'estompent. Condition temporelle de notre existence, liée à la durée des choses et des personnes. "Paulatim", c'est à dire "petit à petit", "gradatim" c'est à dire graduellement, en respectant un certain ordre de croissance. Il est vrai aussi que parfois, il faut être rapide pour se décider, que des événements viennent soudainement accélérer une maturation, décider des retournements, provoquer des conversions. Il y a parfois dans la vie des instants présents qui ont valeur d'éternité, qui décident du cours d'une vie : instants "ontologiques" pourrait-on dire lourds de tout un poids d'amour et qui seront importants pour toute une vie : moments où l'on se décide pour le mariage, pour le choix d'une vocation, d'un métier, événements dramatiques qui viennent stopper un bonheur, annonce d'une nouvelle bouleversante etc...ce sont les accélérateurs de l'existence que toute vie connaît, et qui demandent parfois d'improviser une réponse. Mais est-ce une véritable improvisation, ou tout simplement une réponse préparée par toutes les maturations antérieures et qui les révèlent ?

33 À ce propos il est important qu'une fille sache qu'elle a été autant voulue par son père que son frère ou que si elle avait été un garçon. Nous savons beaucoup de jeunes filles souffrant de ce non-accueil de leur féminité par leur père qui aurait préféré un garçon..comme si un homme se "retrouvait" mieux auprès d'un fils que d'une fille !


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