Jean-Baptiste ECHIVARD diacre permanent, professeur de philosophie La paternité humaine 2002 |
La paternité est une alliance. Accueillir en soi toutes les personnes qui naîtront de cet amour originel et fondateur de toutes les fécondités à venir...Une personne est un être absolument unique qui a en elle une promesse de vie, appelée au bonheur, à une croissance progressive de toutes ses potentialités présentes dès l'instant de sa conception, mais invisibles et qui sont appelées à se "déclarer" progressivement. Et un homme qui devient père conclut en son coeur une alliance d'amour indissoluble et définitive avec chacun de ses enfants. L'indissolubilité du mariage est aussi l'indissolubilité des liens filiaux et paternels : nous serons toujours fils, et l'homme sera toujours père, même s'il choisit ce que n'aurait pas choisi son père, même s'il se détache de lui ("si vous ne me préférez pas..."). Cette alliance, à travers la lente germination des personnes, est appelée à se renouveler, à se reprendre, à s'approfondir. Sous ce rapport, l'image du Père, dans la parabole de l'enfant prodigue, ou celle du berger qui prend sur ses épaules la brebis égarée qu'il a retrouvée est aussi une image de la paternité humaine. Bonté du Père...Nous savons que nous n'avons rien à craindre de Son jugement, que nous pouvons être à nu devant Lui, pleurer, nous réjouir, nous confier. Il nous connaît, et Ses Bras sont un refuge dans les heures d'affolement, de folie, de pleurs, de détresse. Ils sont accueillants, parce que présents, toujours ouverts, toujours attendant, guettant dans l'espérance du retour notre venue vers Lui. Du fond du coeur surgit devant l'évidence de cette disponibilité infinie, de cette tendresse forte, de cette force tendre ce cri intime : papa, papa .Le Père est présent à chacun de Ses enfants du début de leur conception à... la vie éternelle. Bonté accueillante et pardonnante ; Bonté renouvelante aussi, convertissante parce qu'exigeant de nous le meilleur (ce qui, d'ailleurs, n'est pas le plus facile !). À ce propos, les prières eucharistiques de la Messe sont révélatrices : elles nous situent au coeur de la Paternité de Dieu, elles s'adressent au Père : "Père infiniment Bon...Toi vers qui montent nos louanges..." (P.E.II) "Toi qui es vraiment Saint, Toi qui es la source de toute sainteté..." (P.E.III) "Tu es vraiment Saint, Dieu de l'univers, et toute la création proclame Ta louange, car c'est Toi qui donnes la Vie..." (P.E.III) Ou bien cette préface de la 4ème P.E. : "Toi, le Dieu de Bonté,
la source de la vie, Tu as fait le monde pour que
toute créature soit comblée de Tes bénédictions
et que beaucoup se réjouissent de Ta Lumière..." Un père de la terre reçoit sa paternité de Dieu, et donc il L'imite !48 "Il n'est pas bon pour l'homme d'être seul." Il n'est pas bon que l'enfant soit seul, laissé à lui-même. Dans les chutes, dans les fautes, les grands risques ce sont l'accablement, la honte, la peur, et la culpabilisation. Tout ceci peut peser lourd sur la vie intime de l'enfant et donc sur toute sa vie relationnelle. Et un enfant a besoin d'être délivré parfois d'un lourd poids. Et il doit toujours pouvoir se dire qu'il est aimé, qu'il est espéré, qu'il vaut plus que sa faute. Aller jusqu'au bout du bout possible dans l'amour, dans le renouvellement de toutes les alliances, au coeur de bien des événements, crises, tempêtes, bourrasques ; que l'enfant sache qu'un coeur paternel est toujours un recours, un abri, un refuge possibles, un rocher où il peut reposer sa tête... L'enfant doit pouvoir savoir que son chemin est ouvert, qu'une main paternelle se tend toujours aux moments difficiles, pour aider à se relever dans les chutes, pour aider à franchir des ravins ou à éviter des précipices, ou à aider à remonter des précipices. Échecs scolaires, chutes intimes, désarroi intérieur, angoisse devant l'avenir etc... La main ferme du père tient celle de son enfant, peut-être parce que le père a lui aussi été un enfant, un adolescent, que lui aussi, a connu, à sa manière, ce que son enfant connaît, et que son propre père était absent, loin, emmuré dans son travail, sa carrière, ses ressentiments personnels. On ne dira jamais assez l'importance qu'il y a à ne jamais laisser seul un enfant : les crises sont toujours des appels49 pour le père à une présence beaucoup plus parlante, écoutante et, s'il le faut, pardonnante. Il n'est pas impossible alors que l'exercice de la paternité, la découverte de cette disponibilité, de cet accueil patient, toujours repris, toujours espérant, transforme un coeur masculin : expérience spirituelle dans l'ordre de la nature qui l'oblige à être attentif aux personnes, à leurs lents développements (toujours ce "paulatim" et ce "gradatim" !), à leurs retards, à leurs écarts. On pourra toujours dire : mais en quoi ce que vous écrivez est caractéristique de la paternité ? Ne demande-t-on pas aussi à la maternité ce pardon, cette miséricorde ? N'est-ce pas finalement le propre de la parenté elle-même, que l'on soit père ou mère ? Sans doute, ce pardon, cette miséricorde sont vécus à travers la masculinité. Peut-être est-ce davantage à travers la parole exprimée que, pour un homme, ces attitudes se vivent, peut-être aussi sont-elles moins évidentes à vivre pour lui. Il les exprimera par les gestes aussi : il n'est pas interdit à un homme de prendre dans ses bras ses "petits", de les embrasser, de pleurer même... mais sa présence masculine lui fera peut-être dire une parole plus objective qui expliquera, confirmera, refusera le comportement pour lequel il y a matière à pardon. Il discernera explicitement et dira ce qui est, alors que la compassion maternelle plus proche que celle du père aura peut-être plus de mal à se détacher et à juger réellement. La compassion prend tout le coeur de la femme, sans doute, celle de l'homme s'exprime peut-être plus à travers un désir de justice, c'est à dire à travers un jugement à rendre sur l'état du coeur, sur l'événement : on rend à l'enfant ce qui lui est dû, on dit ce qui est bien, ce qui est mal, ce qui est possible, ce qui est interdit, d'une manière plus explicite. C'est vrai que, sous ce rapport, là où la mère compatissante pleure, le père rend la justice, discernant et aidant ainsi l'enfant à discerner par lui-même : le père ne pleure pas...mais parle !50 48 "Je fléchis les genoux en présence du Père de qui toute paternité, au ciel et sur la terr, tire son nom." Eph. 3, 14-15. 49 Nous l'avons souvent remarqué : une crise est une crise de croissance de l'enfant, un appel qu'il adresse à ses parents, peut-être d'abord à son père. C'est, par exemple, telle mère qui me disait un jour, en s'en plaignant, que son cher petit de treize ans était en train de changer...je lui répondis : heureusement ! "Et vous, ajoutai-je, changez-vous aussi avec lui, changez-vous le regard que vous portez sur lui ?" 50 Tout cela n'est qu'une esquisse et montre bien que la paternité est inséparable de la maternité et réciproquement : le pardon et la miséricorde ont besoin d'êre vécus sans doute simultanément par les deux, selon leur modalité masculine et féminine. |