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Jean-Baptiste ECHIVARD
diacre permanent, professeur de philosophie
La paternité humaine
2002


6) La paternité spirituelle du père humain

Dans la paternité humaine, il y a un lien naturel, un lien de nécessité : il est mon père, il m'a donné, avec ma mère, la vie et j'ai reçu en moi ce qu'il était, ce qu'il a voulu, ce qu'il n'a pas voulu. Je suis son héritier : j'hérite de ce qu'il est, de ce qu'il dit, de ses silences, de ses absences, de ses blessures, de ses défauts, de ses habitudes, de ses gestes, des pleins et des creux de sa vie. J'hérite aussi de la relation qu'il a eue avec ma mère, son épouse. et je ne peux pas ne pas en hériter. Ma vie, mes décisions, mes choix, ma manière de voir le monde, d'y vivre, d'y agir se situent dans la lumière de cet héritage, avec lui, contre lui... mais toujours en lui, face à lui, puisqu'en permanence nous portons notre filiation naturelle.

MAIS en même temps, parce que nous sommes un esprit qui anime un corps (et des facultés et des actes...) nous sommes libres ! Nos choix, nos amours, l'orientation fondamentale de notre liberté sont marqués de notre empreinte personnelle. Si chaque personne est unique absolument, c'est qu'elle est libre, disions-nous, nouvelle et dépasse, par son existence même, le mécanisme répétitif de la matière. Nous avons à trouver notre empreinte personnelle, notre "style" intérieur que nous voulons pour nous, parce qu'il nous convient et qu'il comble le désir profond de notre coeur. Ainsi, il faut qu'émerge au fil des jours ce coeur profond dans lequel toutes les dimensions de notre être baigneront et qui rayonnera sur nos organes, nos facultés, nos actes et nous construira, réalisant notre unité intérieure :

    "Bref, nous sommes libre quand nos actes émanent de notre personnalité entière , quand ils l'expriment, quand ils ont avec elle cette indéfinissable ressemblance qu'on trouve parfois entre l'oeuvre et l'artiste." 51

Le père est le serviteur de la liberté de ses enfants. Il les tient par la main, il les accompagne de sa présence, de sa disponibilité, de sa parole ; parfois même il confirme la vérité de ce que vit l'enfant ou lui signifie la non-vérité de certains de ses actes. Mais tout cela pour conduire l'enfant hors de ses broussailles et lui permettre d'être libre, d'avoir la liberté de choix, l'élan profond qui correspond au style intérieur de son être qu'il veut se donner. D'une certaine manière, le père est un accompagnateur-serviteur détaché de lui-même et qui, à un moment donné, est spectateur priant de la liberté de ses enfants.52

Puisque Dieu est Père, la prière d'un père, d'un coeur d'homme pour ses enfants est toujours puissante pour le Coeur de Dieu. Un coeur paternel est paternel d'abord parce qu'il accompagne dans l'invisible, dans le silence de l'oraison ses enfants. "Donne-nous notre pain quotidien..." tous les jours, un père remet ses enfants à Dieu, il les confie à l'Esprit, à Marie, et quand l'heure des soucis sonne, quand les crises - qui sont toujours des crises de croissance- surgissent, il les confie au Père. Il crie, il supplie, il insiste auprès de Dieu à temps et à contre-temps. Et la prière peut détendre les crispations de son coeur, les angoisses, les culpabilisations, les retours en arrière : "Voici mes enfants, Père. Ils sont tiens, ils sont tes petits. Porte, porte ce que j'ai tant de mal à porter. Je suis soucieux, anxieux, je cherche des résultats immédiats, palpables, je suis inquiet et finalement je m'impatiente vite53. Je Te les donne, je Te les confie. Ils sont à Toi puisque Tu as insufflé leur âme spirituelle qui les fait vivre en les vivifiant. Père, Père premier et unique, je suis ton petit comme ils sont tes petits. Prends-les, conduis-les, donne leur la liberté vraie des enfants de Dieu qu'ils sont, que je suis, qu'ils ont à devenir, que j'ai à devenir avec eux, pour eux."

Peut-être alors pourront être évités deux défauts : l'absence et l'écrasement.

Absence de paroles, de relation vraie quand l'homme est pris dans et par son travail, l'oeuvre extérieure, l'action qu'il veut accomplir ou bien les propres absences de son père qu'il reproduit, ou bien les absences provoquées par l'invasion fusionnelle de sa femme, etc. et écrasement de celui qui ne voit ses enfants que comme une oeuvre à réaliser à travers un modèle qu'il se fabrique et qu'il veut qu'ils reproduisent....un père qui se retranche timidement derrière sa femme, un père qui écrase par sa volonté qui s'impose, par le "rôle" qu'il joue en voulant être "éducateur", par la toute-puissance infaillible qu'il se donne en ayant toujours raison, en voulant apparaître toujours parfait (c'est à dire finalement comme n'apparaissant pas, ne se révélant jamais... !) et sans vouloir rien recevoir de ses enfants sinon l'obéissance considérée comme un devoir, une obligation impérative. Les impératifs catégoriques du "devoir" d'obéissance, du devoir de respect sont trop souvent des chantages affectifs qui capturent la personnalité de l'enfant en la rendant prisonnière des points de vue paternels et freinent son authentique liberté spirituelle, annonçant bien des crises, des amertumes, des ressentiments futurs.

Jean-Baptiste Echivard

51 Bergson, Essai sur les données immédiates de la conscience, P. u. f., Éd. du Centenaire, p.113

52 Il faudrait bien évidemment distinguer les âges de la conquête de cette liberté : le nourrisson, le bébé, l'enfant, l'adolescent, le jeune, l'homme jeune, l'adulte...autant d'âges différents pendant lesquels la liberté s'exerce différemment et pendant lesquels l'attitude visible du père doit être différente ; mais un fond commun subsiste : chaque personne est libre et n'est jamais le clône de son père ou de sa mère ; et les parents doivent apprendre à comprendre, dans les petits détails comme dans les grands événements ou les grandes décisions, cette évidence métaphysiquede tous les instants !

53 Le défaut des pères, c'est en effet l'impatience, et le défaut des mères, l'angoisse...


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