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Les découvertes concernant lhistoire de lhumanité obligent à lire le texte autrement que les Anciens. Si ceux-ci pouvaient interpréter sans difficulté le mot Adam comme un personnage historique, les modernes ne le peuvent sans tenir pour une double vérité. Lexigence sapientielle invite donc à relire le texte dune manière plus attentive. Or il apparaît que le terme «Adam» est délicat à interpréter. Le mot hébreu Adam désigne en effet deux choses, soit un homme, soit l'humanité au sens abstrait de «espèce humaine»18. Ce deuxième sens est celui du premier chapitre de la Genèse où Adam est dit être «mâle et femelle» (homme et femme). Le féminin de Adam (le terrien) est Adama (la terre). Dans la suite du livre, Adam désigne aussi un individu masculin dont le partenaire est la femme (Eve) dont la fonction essentielle est la maternité. Le texte biblique joue sur les deux sens, puisquAdam est le patriarche de lhumanité. Pour comprendre l'expression de patriarche de l'humanité, on peut se référer à la notion déjà ancienne de «personnalité corporative»19. Cette notion sociologique relève qu'il y a dans la Bible un lien entre les membres dun groupe et celui qui le représente : le père, le roi, le prêtre et le prophète. La notion de représentation est l'essentiel de ce concept. Elle suppose une réciprocité entre les membres du groupe et celui qui en prend la tête. La notion de personnalité corporative s'applique d'une manière éminente à un patriarche. Celui-ci est censé tenir en lui toute sa descendance. Ce qu'il fait influe sur tout ceux qui naîtront de lui. Ainsi la bénédiction d'Abraham passe en tous ses fils ; la malédiction du fils de Noé, Cham, passe à ses arrières-petits enfants, habitants de la terre de Canaan. Adam est comme les autres patriarches. Son destin tient en germe ce qui adviendra à sa descendance. La bénédiction et la promesse dont il est le partenaire passent à ses descendants. Pour cette raison, avec saint Paul, on peut parler d'un «péché d'Adam» dans un sens qui concerne lhumanité entière. Sa faute individuelle est source de malheur pour sa descendance. Elle est rapporté dans le récit biblique (Genèse 2-3). La condition de ses descendants sexplique par la faute du patriarche - de même que lexclusion de Canaan est légitimée par la faute de Cham. Le premier péché dAdam a influé sur toute sa descendance. Cette analyse prend acte de l'importance du texte qui est placé en tête des Ecritures. Il ne saurait être minimisé. Le récit est fondé sur une théologie qui universalise les notions d'élection, d'alliance et de promesse ; elles concernent toute l'humanité. Ce qui apparaît avec clarté lors de laccomplissement des temps, lorsque Jésus fonde une communion de salut proprement catholique. Pour cette raison, le texte de la Genèse ne pouvait être ignoré dans la réflexion théologique. Sans doute est-ce faute de linsistance venue de laccomplissement des Ecritures que le texte de la Genèse relatant la faute d'Adam est très peu cité dans le reste des Ecritures. En effet, pour dire la faute qui rompt l'alliance entre Dieu et l'homme, la tradition juive privilégie l'adoration du veau d'or au temps du désert. Cette faute a une valeur exemplaire et paradigmatique pour dire le péché d'Israël et à partir de lui, le péché des hommes idolâtres. Le récit de la Genèse a été longuement commenté et glosé dans la littérature inter testamentaire, dans le cadre dune théologie de l'histoire qui accorde la protologie et l'eschatologie, puisque Endzeit et Urzeit se correspondent. Ces commentaires gardent en premier lieu une dimension morale, dans une problématique qui correspond à la question : pourquoi y a-t-il dans l'homme une propension à faire le mal ? Ils reconnaissent en lhomme lexistence dun «penchant mauvais»20. Ils précisent que, comme tous les autres hommes, Adam a eu en son coeur les deux penchants vers le bien et vers le mal. Cette interprétation na pas satisfait les Pères de lEglise. En effet, la doctrine des deux penchants signifie que le mal est dans lhomme en vertu de la création. Cest pour récuser cette interprétation, qui, dune certaine manière, renvoie la responsabilité du mal au créateur, que la théologie chrétienne a développé une autre considération sur le péché et introduit la notion de péché originel. 18 Dominique Barthélémy, «"Pour un homme", "pour l'homme" ou "pour Adam" ? (Gn 2,20)», dans De la Torâh au Messie, Mélanges Henri Cazelles, Paris, Desclée, 1981, p. 47-53. 19 Joseph DE FRAINE, Adam et son lignage. La notion de personalité corporative dans la Bible, «Museum Lessianum - section biblique», Paris, Declée, 1959. Louis LIGIER, Péché dAdam et péché du monde. Bible, Kippour, eucharistie, «Théologie»,Paris, Aubier-Montaigne, 1960 et 1961 20 Cf. Gérard-Henry BAUDRY, «La théorie du "penchant mauvais" et la doctrine du "péché originel", B.L.E., n° 95, octobre-décembre, 1994, p. 271-301. Gérard-Henry BAUDRY, «Le péché originel dans les pseudépigraphes de l'Ancien Testament», Mélanges de Science religieuse, 1992, n° 3/4, p. 163-192 et «Le péché originel dans les écrits de Qumran», Mélanges de Science religieuse, 1993, n° 1, p. 7-23. |