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Article : Mieux dire le péché originel grâce aux sciences de la nature
Auteur : Fr. Jean-Michel Maldamé op

    1. La notion théologique chez S. Augustin

La notion de péché originel apparaît chez Augustin dans un traité de philosophie consacré au libre arbitre, écrit dès sa conversion. A la question : «D'où viennent nos mauvaises actions ?», Augustin répond :

    «Tu soulèves un problème qui m'a violemment agité dans mon adolescence et qui, de guerre lasse m'a poussé vers l'hérésie et m'y a précipité ; et cette chute m'abattit tellement et m'ensevelit sous un tel amas de fables puériles que, si le désir de trouver la vérité ne m'avait obtenu l'aide de Dieu, je n'aurais pu m'en dégager ni reprendre haleine en revenant à la première des libertés, celle de chercher. [...] Nous croyons que tout ce qui existe vient d'un seul Dieu, et cependant que Dieu n'est pas l'auteur des péchés. Mais voici la question troublante : Si les péchés viennent de ces âmes que Dieu a créées, ces âmes venant de Dieu, comment les péchés ne sont-ils pas immédiatement reportés sur Dieu lui-même?»

La réponse à cette question invite à réfléchir sur la bonté de Dieu et sur la liberté humaine. Le mal a son origine dans le libre arbitre. On aurait tort de reprocher à Dieu d'avoir créé des libertés et des volontés faillibles. Ce sont elles qui sont cause du péché dont Dieu n'est pas la cause.

Après avoir distingué entre le mal dont l'homme est l'auteur et le mal qu'il subit, Augustin dit :

    « Si tu sais ou crois que Dieu est bon - et il n'est pas permis de penser autrement - Dieu n'agit donc point mal ; d'autre part, si nous confessons qu'il est juste - et le nier serait un blasphème - il assigne aux méchants des châtiments, comme aux bons des récompenses; et certes ces châtiments sont une peine pour ceux qui les subissent. C'est pourquoi, si personne n'est puni injustement, et nous devons le croire, puisque selon notre foi, la divine Providence gouverne cet univers - Dieu n'est d'aucune façon l'auteur du premier genre de mal, mais il l'est du second.»

Ainsi tout homme est-il pécheur dès sa naissance et il n’y a pas d’injustice à cela, puisqu’il naît dans une humanité marquée par le péché.

La question de l'origine du péché est alors abordée. Fidèle à une lecture littérale du récit biblique, Augustin se réfère à un premier péché, qu’il appelle, pour cette raison, le «péché originel». Ceci explique le malheur présent. Nous sommes là devant une interprétation du péché d’Adam - dont la référence aux textes cités plus haut montre le caractère particulier.

La réponse d’Augustin donne au mot péché un sens majeur. Il n’y a pas eu en Adam un penchant mauvais qu’il aurait reçu à sa création, car alors Dieu serait complice du mal. Pour saint Augustin, il importe que Dieu soit absolument innocent du mal. Il n’a pas pu placer en l’homme de disposition au mal. Pour cette raison, à propos d’Adam, il convient de parler de péché. Le récit biblique n’a pas pour but d’excuser Adam. Aussi dans la logique même de l’insistance sur sa responsabilité, faut-il lui accorder un surcroît de connaissance qui le rende vraiment inexcusable. Augustin rejoint ainsi une thématique gnostique, ainsi que l’a relevé Paul Ricoeur en parlant à ce propos d’une «gnose antignostique»21.

Cette lecture a une portée métaphysique ; elle a pour but d'innocenter Dieu, qui n'a pas fait la mort ni le mal, ni donné à l’homme un penchant mauvais. La notion théologique de péché originel assume également le lien traditionnel mis par la Bible entre le péché et la mort ; elle permet d'expliquer que l'homme soit mortel et ainsi toute mort est justifiée - même celle des petits enfants qui n'ont pas pu pécher, au sens moral du terme. La vie présente est l'effet d'une grâce qui suspend l'exécution d'une juste sentence. Cette doctrine permet de montrer le caractère nécessaire du baptême des petits enfants pour leur salut. Sans le baptême ils vont en Enfer.

La notion de péché originel prend alors un sens précis. L'expression désigne la faute du patriarche de l'humanité dont les conséquences pèsent sur tous ses descendants. Pour que le péché soit commis en toute connaissance de cause et qu’il soit vraiment grave, Augustin introduit l’idée - qui n’est pas dans le texte de la Genèse - selon laquelle Adam avait été doté de dons éminents. Par sa désobéissance, il a non seulement perdu ces dons, mais aussi transmis à ses descendants une nature corrompue. L'homme est désormais incapable de faire le bien par ses seules forces.

S. Augustin lit les récits bibliques comme des récits historiques, consignés par les témoins ou leurs successeurs immédiats. Pour Augustin, les personnages d'Adam et Eve sont historiques ; on les connaît par la mémoire des Anciens (selonles connaissances du temps il y a très peu de générations entre Adam et Abraham, et les premiers hommes ont vécu longtemps). Cette exégèse est confirmée par l'Epître aux Romains.

Le développement de notion de péché originel permet à Augustin de répondre à des questions fondamentales, tant en anthropologie (qu'en est-il des sources de la bonté et de la malice de l'homme ?) qu'en théologie (un Dieu bon peut-il vouloir le mal ?). Elle a pris de l’ampleur par la suite, dans les querelles et controverses ; mais elle doit être saisie dans son surgissement originel qui est métaphysique. Cela seul permet de répondre aux difficultés venues des nouvelles connaissances en matière de connaissance des origines de l’homme.

21 Ainsi que le relève Paul RICOEUR, Le Conflit des Interprétations, Paris, Aubier-Montaigne, 1969, «Le péché originel - étude de signification», p. 265-282 ; Le Mal, Un défi à la philosophie et à la théologie, Paris, le Seuil, 1978, p. 22-26 ; Paul RICOEUR et André LACOQUE, Penser la Bible, Paris, édit. du Seuil, 1998, p. 70-78. Dans le prolongement de cette méthode de lecture des textes cf. Hugues DERIYCKE, «Le dogme comme mode d’affirmation dans la culture», Recherches de Science religieuse, 1994, t. 82/2, p. 193-216.


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