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Article : Mieux dire le péché originel grâce aux sciences de la nature
Auteur : Fr. Jean-Michel Maldamé op

    2. Le péché originel

La notion de péché originel avait absorbé les deux autres. Aujourd’hui, force nous est de constater que c’est indu ; il faut donc rendre à chaque expression sa valeur. La notion de péché originel garde un rôle spécifique et irremplaçable, car elle permet de dire l'origine du mal.

1. Au plan métaphysique, il importe aussi de bien distinguer entre commencement et origine. Le commencement est le laps de temps au début du cours de la durée ; il fait partie de la durée. Comme le temps est continu, il est toujours possible de trouver un moment qui précède. On ne remonte jamais à un commencement absolu. Il y a toujours quelque chose qui précède. Ainsi quand on cherche un commencement temporel sûr aux origines de l'homme, on remonte indéfiniment. On ne peut jamais s'arrêter, car il y a toujours eu quelque chose. Tout état de civilisation est précédé par un autre état de civilisation. La chronologie de l'apparition de l'homme est sans cesse renouvelée et le sera sans cesse.

Il en va autrement de l'origine. Elle n'est pas dans le cours du temps, comme un moment de la durée. Elle est ce qui fonde le temps dans toute sa durée. S. Thomas a mis cette distinction en oeuvre à propos de la question de l'éternité du monde. Il distinguait bien entre commencement temporel du monde et origine du monde. La création se prononce sur l'origine et non sur le commencement même si les deux notions sont liées et s'il est commode de présenter l'origine en termes de commencement. L'origine dit la relation à ce qui transcende la durée. Ainsi l'artisan transcende son oeuvre et son déroulement temporel, puisque son activité productrice précède l'oeuvre dans la conception, l'accompagne dans la réalisation et la parachève dans l'usage prévu. De même l'action de Dieu est d'un autre ordre qu'un moment du temps. La relation à Dieu n'est pas liée au commencement du temps, elle est coextensive à toute l'oeuvre.

Aussi la notion de péché originel désigne spécifiquement ce qui brise la relation entre l'homme et Dieu. Cette rupture est originaire ; elle ne se réduit pas à être un événement qui s’est produit dans le passé inaccessible ; elle se situe à l’origine de tout péché réellement commis. L’expression dit formellement l'origine du péché. Si jadis, en fonction d’une vision limitée et fragmentaire de l'histoire humaine, il était légitime de confondre origine et commencement, à la lumière des connaissances actuelles, on doit distinguer le commencement et l'origine. Le péché originel n’est pas le premier péché, mais le péché premier, c’est-à-dire l’origine du péché.

La difficulté est là. La distinction entre commencement et origine est claire au plan conceptuel. Mais lorsqu’on l’exprime, on ne peut maintenir la distinction de manière absolue et définitive. Les structures du langage humain sont telles qu’on ne peut dire l’origine que dans un récit - serait-ce un discours abstrait épuré de toute mythologie. Or le récit s’inscrit dans une durée et il pose un commencement. Il faut donc faire effort pour ne pas confondre la description événementielle (le commencement) et l’énoncé de la cause première (l’origine). La confusion est aussi liée à la manière dont les causes interagissent. En effet, s’il s’agissait de deux actions successives ou concourantes relevant du même ordre, on pourrait les séparer. Le propre de l’action de la cause première est de ne pas faire nombre avec la cause seconde ou instrumentale ; c’est dans le même acte que l’une et l’autre agissent. Ainsi l’action dite par le terme origine est-elle dans le cours du temps dont la figure dépend de la cause seconde. Le récit ne peut pas ne pas les mêler, pour cette raison, le langage commun utilise le terme origine au singulier et au pluriel ; au singulier, le terme dit la cause première ; au pluriel, le terme dit les effets et les enchaînements de causalité. Il faut donc faire effort pour bien distinguer origine et commencement et ne pas toout mêler en parlant des origines.

La distinction conceptuelle a toujours été faite ; mais comme le récit des origines s’inscrivait dans une vision du monde selon une chronologie qui s’accordait sans peine avec la lettre du récit biblique, elle n’était pas toujours claire. Il importe de la faire aujourd’hui pour faire ressortir ce que l’affirmation théologique du péché originel a de spécifique et ne pas contredire ce que l’on sait par l’observation et l’analyse des faits du passé. Saint Augustin n’ignorait pas cette distinction quand, dans son Commentaire littéral de la Genèse, il précisait que le propre du péché d’Adam était d’être le premier. Le terme premier dit en effet ce qui vient d’abord dans une série homogène, mais aussi ce qui par sa position n’est pas comme les autres. On peut donc dire que le péché d’Adam est le péché premier, mais en tant qu’Adam est l’archétype de l’humanité, ce n’est pas le péché du premier homme, qui comme tel est insaisissable et inobjectivable à cause même de la nature du commencement inscrit dans le cours de l’émergence de l’homme où nulle rupture ne se découvre.

2. Parce que l'origine ne se place pas dans le cours du temps, le langage qui l’exprime adéquatement n'est pas celui de la chronologie. Le récit théologique participe de l'ordre du langage symbolique. La dimension symbolique du langage qui dit l’origine doit donc être prise au sérieux comme une expression adéquate en théologie pour dire la création et l’histoire du salut qui ne se réduit pas à une série événementielle d’événements. S’il y a histoire, c’est qu’il y a une interprétation. Celle-ci repose sur des principes et des postulats qui ne s’enferment pas dans le langage scientifique ou dans la chronologie de l’émergence de l’homme. Le langage symbolique a permis à l’énoncé dogmatique de s’enrichir par élargissement et approfondissement.

Par élargissement d’abord. En effet, le récit du péché originel ne s’est pas limité au texte de la Genèse. Il a assimilé des éléments nouveaux. Il a puisé dans des traditions apocalyptiques où apparaissent la thématique de la chute. L’origine de cette thématique est multiple. La thématique de la chute est présente dans la Bible au chapitre 28 d’Ezéchiel, à propos du roi de Tyr ; elle faisait aussi partie de la culture gréco-romaine.

Par approfondissement ensuite. Au plan psychologique, le récit du péché originel met en oeuvre des catégories fondamentales du psychisme humain. Le langage du mythe est en effet vrai dans l'articulation qu'il produit du sensible et du spirituel. Pour cette raison, il y a une correspondance entre les éléments relevés par la science - en l'occurrence la biologie et la paléontologie - et l'expérience corporelle.

Les éléments du récit s'inscrivent dans une expérience première du monde ; ils ne rapportent pas ce qui aurait été vécu au néolithique, mais ce que tout petit d'homme assume pour accéder à son humanité : la loi, le désir, la responsabilité, l'action, la relation sexuelle, la génération, le travail,... De ce point de vue, il dit l'origine de l'homme. Le temps du récit symbolique (le mythe) est le temps de l'originaire en l'homme. Ce n'est pas le temps chronologique ou astronomique. C'est un temps vécu ou un temps psychique.

Cette dimension symbolique sert à exprimer une vérité qui est de toujours à toujours, car elle dit la condition de l'homme dans sa relation avec Dieu. Elle peut donc être analysée de manière abstraite par une démarche rationnelle et être perçue comme nous le faisons ici dans sa dimension métaphysique.

3. Au plan théologique, enfin et surtout, la notion de péché originel permet d’affirmer que Dieu n'est pas l'auteur du mal. Le terme de péché doit être maintenu dans son sens le plus strict, car il exprime que l’acte humain contredit et contrarie l’intention créatrice de Dieu et fonde sa volonté rédemptrice.

Le péché signifie aussi que l’acte humain est source de malheur qui se déroule dans le temps. Il ne saurait être confondu avec la finitude humaine ou avec sa fragilité qui comme telles font partie de sa nature.

La disjonction entre récit et commencement est telle que certains pensent que la notion de péché originel serait d’ordre purement symbolique. L’analyse qui est faite montre que le péché originel est bien réel. Mais pour l’entendre sans confusion, il convient de relever que le terme d’historique est grevé d’une certaine équivoque. Est historique ce qui relève d’une enquête évenementielle. Une telle enquête est vaine, si l’on imagine que l’on pourra reconstituer l’état du premier homme et voir dans la durée de sa vie un avant et un après par rupture avec une relation heureuse avec Dieu. Mais cela ne signifie pas que le récit du péché originel ne désigne pas quelque chose de réel : il désigne la rupture avec Dieu dans la pureté de l’acte libre qui dit non de manière responsable, même si cela ne suppose pas un état de conscience parfaitement transparent à lui-même. Un tel acte n’est pas absent de la réalité. Il est donc présent dans l’histoire. Sans être un moment de la durée, il est dans le cours du temps, comme ce qui l’oriente vers la transcendance. L’histoire est ici ouverte vers un accomplissement, la réalisation plénière de la promesse faite par Dieu par le fait même qu’il crée l’homme à son image.

La notion théologique de péché originel relève pour cette raison de plusieurs traités de la théologie. Elle y joue des rôles spécifiques. En morale, elle explique le malheur du monde et la difficulté de la conversion au Bien qui est Dieu même. En christologie, elle sert à montrer la nécessité et l'universalité du salut. En théologie, elle introduit une vision chrétienne de l'histoire et la nécessité d’un sauveur. En anthropologie, elle souligne la valeur du libre arbitre. En ecclésiologie, elle justifie la nécessité du baptême pour les nouveau-nés.


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