Previous PageTable Of ContentsNext Page

sommaire Articles de théologie ] [ sommaire Bibliothèque ]
Article : Mieux dire le péché originel grâce aux sciences de la nature
Auteur : Fr. Jean-Michel Maldamé op

    3. Anthropologie chrétienne

La notion de péché ne se réduit pas à la morale du commandement ; elle est liée à la notion de révélation, présence de Dieu qui offre son amitié.

1. La notion de péché originel, distinguée de la notion de premier péché, montre que le péché des hommes ne se réduit pas à la faute morale. Il est haine de Dieu. La possibilité de cette haine de Dieu est corrélative d'une révélation et d’un don de grâce.

C'est ce qu’enseigne le récit biblique. Le ressort psychologique porte sur l’interprétation du précepte reçu. Le serpent dit que Dieu a interdit à l’homme manger de tous les arbres du jardin, ce qui est logiquement équivalent au commandement donné à l’homme de pouvoir manger de tous les arbres sauf d’un. Cette équivalence logique n’empêche que le sens soit différent. Dans un cas, l’interdit est placé en premier ; cette place signifie le refus de partager ; dans l’autre, au contraire, le don est premier ; si une limite est mise quant à l’usage du don, c’est pour lui permettre de bien fructifier. L’origine du péché est donc dans la perversion de la réception du commandement. Elle puise dans la responsabilité de l’homme, qui reçoit la Loi de Dieu, cette loi qui est symbolisée par l’arbre au centre du jardin.

Paul interprète le récit biblique en ce sens au chapitre 7 de l'Epître aux Romains ; pour lui, il n'y a pas de péché s'il n'y a pas de Loi, c'est-à-dire de demande de la part de Dieu. Non seulement un précepte, mais une Loi, c'est-à-dire un projet de salut. «Je n'ai connu le péché que par la Loi. Et, de fait, j'aurais ignoré la convoitise si la Loi n'avait dit : "Tu ne convoiteras pas". Mais saisissant l'occasion, le péché, par le moyen du précepte produisit en moi toute espèce de convoitise» (Rom 7, 7-8). Dans cette interprétation qui démythise le rôle du Diable, la décision est à l’intime de l’homme dans sa liberté. La responsabilité incombe à l’homme qui interprète le précepte23

Les représentations païennes de l'origine du mal ont souvent tendance à dire que le péché est venu par absence ou par inadvertance de Dieu. Quelque chose lui aurait échappé. La notion théologique de péché originel souligne que rien n'a échappé à la volonté de Dieu. Celui-ci a donné à l’homme une liberté, pleine et entière, et donc le pouvoir de désobéir. Dieu a respecté l’homme en ne lui faisant pas violence pour l'empêcher d'agir. Contre la conception d'un Dieu faible et absent, la notion théologique de péché originel souligne que le mal a pour origine une désobéissance formelle à Dieu. Elle n'est pas due à l'absence de Dieu. C'est à un Dieu présent par la médiation de la loi que l'homme désobéit formellement.

Pour cette raison, nous pensons que la reprise actuelle par certains auteurs d’un thème puisé chez Saint Irénée n’est pas heureuse. En effet, dire que le péché d’Adam n’aurait été qu’une faute d’enfant, et donc immature, esquive la difficulté. Le mot péché perd son sens.

2. L’emploi du terme péché est essentiel dans l’énoncé dogmatique. Celui-ci souligne la malice du péché : c’est un acte qui brise la relation entre Dieu et l'homme. Une telle notion est spécifiquement théologique. Elle ne saurait être réduite à un élément pour bâtir une anthropologie physique, en donnant des compléments pour la génétique ou la paléontologie. Ces sciences d'observation ne peuvent saisir que les conséquences néfastes du péché. Elles n’en saisissent pas la nature vraie qui est le refus de l’amour premier de Dieu, la fermeture à la grâce.

Il faut donc récuser tous les concordismes. Trois concordismes sont actuellement répandus dans la littérature ethnologique liée à la philosophie de Darwin, exposée dans le célèbre ouvrage de 1871, The Ascent of man (La descendance de l’homme et la sélection dans ses rapports avec la reproduction, selon le titre de la traduction française).

1°. Le premier nomme péché l'accès à une possibilité nouvelle. En particulier celle qui identifie le péché avec l'acte de connaître, à partir d’un contresens sur ce que représente l’arbre de la connaissance du bien et du mal. Cette erreur est très répandue dans les milieux rationalistes souvent marqués par un regard de dérision sur le caractère infantile des récits fondateurs et des mythes. L’homme serait coupable d’avoir voulu savoir et d’avoir mis la main sur la clef de la connaissance. Cette interprétation s’inscrit dans le cadre des lectures fondamentalistes du texte de la Genèse, s’appuyant sur les derniers versets du texte qui disent quelque chose comme la peur et la jalousie de Dieu et qui se retrouve dans le récit biblique du déluge. Ce contresens est grave, car il fait du progrès dans la civilisation une conquête de l'homme contre Dieu. Il méconnaît profondément le sens global de l’alliance et lit le texte biblique hors de toute perspective messianique et christologique.

2°. Le second concordisme appelle péché la rupture avec un état ancien. Selon cette interprétation la chute originelle est la perte de l'équilibre heureux acquis dans une phase précédente de la civilisation. L'étude faite par Mircéa Eliade de la nostalgie des origines est pertinente pour comprendre un certain nombre de thèmes repris par les paléontologues aujourd'hui. Ce mythe n'est pas chrétien. Le thème de l'âge d'or n'est pas biblique. Cette erreur se retrouve chez certains qui reprennent l’idée d’un acte adamique qui serait métahistorique. C’est renouer avec la gnose et considérer que l’homme a été créé dans un état différent de l’état présent.

Cette interprétation se contredit elle-même. Elle veut être une explication de l’origine du mal présent. Mais en se situant dans un espace-temps qui n’est pas homogène au présent, elle fait du couple originaire des êtres qui ne sont si différents de l’humanité actuelle, au point que ce qui leur arrive ne saurait concerner l’humanité actuelle. Les hommes vivraient dans un autre espace et un autre temps ; ce ne serait plus la même humanité. L’explication en terme de Urzeit (ou état métahistorique) renoue avec les erreurs de la gnose. La réalité du péché doit être cherchée dans les actes humains et non ailleurs. L’abîme dans lequel plonge la constatation de ce que les psychologues appellent le passage à l’acte est à l’intérieur de l’homme, dans l’énigme de sa volonté mauvaise et donc dans le caractère infini de sa liberté et non dans un temps et un espace acosmiques.

3°. Le troisième concordisme habite l'idée d'une permanence de l'animalité dans l'homme. On le trouve dans les thèses éthologiques sur l'agressivité, popularisés par K. Lorentz. La parenté de l'homme et de l'animal expliquerait la violence de l'homme. Nous pensons au contraire que l'animal est innocent et que le péché est spécifiquement lié à la possibilité de connaître. C'est l'enseignement du texte biblique interprété par saint Paul : le péché est lié à la liberté et au don de la Loi. La thèse éthologique constitue un contresens sur le sens du terme biblique de chair, dû au mépris de la sexualité, considérée comme une force qui échappe à la froide raison.

La notion de péché originel renvoie à une idée plus haute de la liberté. En s'arrachant à un stade précédent de sa culture, l'homme accède à des possibilités nouvelles. Le don de la Loi par Dieu à Moïse - cette Loi est représentée par l'arbre de la connaissance du bien et du mal - est l'occasion d'un salut meilleur, mais aussi d'un péché plus grand. De même la venue de Jésus qui reconnaît : «Si je n'étais pas venu et ne leur avais pas parlé, ils n'auraient pas de péché ; mais maintenant, ils n'ont pas d'excuse à leur péché. [...] Si je n'avais pas fait parmi eux les oeuvres que nul autre n'a faites, ils n'auraient pas de péché ; mais maintenant ils ont vu et nous haïssent moi et mon Père» (Jn 15, 22-24). Ce qui est dit par Jésus est figuré par le récit du péché d'Adam. Il dit une loi générale qui est toujours à l'oeuvre dans l'histoire des hommes.

3. Cette loi du développement inscrite dans le temps vécu ne concerne pas seulement les civilisations. Elle concerne aussi l'individu dans sa croissance et l'accès à son chemin de maturité et son éducation par des épreuves constituantes. La lecture psychanalytique du mythe originel est pour cette raison très féconde. Elle réfère le récit à la constitution du sujet et à une histoire du psychisme. Les éléments du récits bibliques sont donc surdéterminés ; ils ont une capacité de révéler le jeu de l’inconscient. En effet les connotations sexuelles liées au serpent, à la nudité, aux rapports entre les sexes et les générations donnent au texte un aspect fascinant qui fait du récit un des mythes fondateurs de l’Occident, comme l’a relevé D. Louys24. De même le dogme du péché originel donne prise à la maladie mentale de celui qui vit son existence sous le signe de la malédiction ou d’une culpabilité indéfinie.

Dans un autre sens, le récit du péché originel trouve sa vérité dans l’expérience humaine de la croissance où le temps vécu n'est pas homogène. Il y a des moments fondateurs et des moments de latence où on se contente de mettre en oeuvre des richesses acquises. Ainsi au plan moral, il est des moments dont on peut dire qu'ils sont instaurateurs et novateurs. Ceci vaut pour le meilleur et pour le pire. Les moralistes parlent à ce propos d'option fondamentale. De fait, les vies humaines sont marquées par des choix qui remontent à l'enfance et qui sont des actes libres qui éclairent toute la vie et lui donne un projet. Le récit adamique relève que l'humanité se constitue dans un temps où les choix initiaux marquent définitivement la vie. La doctrine thomiste de l'habitus le relève. La psychanalyse le fait également quand elle retrace l'histoire du sujet.

De plus, la nature de cet acte ne se révèle que plus tard, quand la vie se déroule et qu'elle cherche à se ressaisir. La littérature française, qui est le fait de moralistes, le montre avec profondeur. Les romans de F. Mauriac placent ces décisions au temps de l'adolescence et des ses troubles. J.-P. Sartre rattache son athéisme philosophique à une décision prise dans son enfance,... Ce n'est qu'au terme de la route qu'on comprend ce dont il s'agissait vraiment.

Pour cette raison, le récit du péché d’Adam ne saurait être entièrement clarifié par un discours rationnel. Il garde une part d'obscurité. L'obscurité est double : elle vient de la hauteur de la révélation que l'intelligence humaine ne saurait dominer, mais aussi de l'aspect obscur de la faute qui, comme rupture avec Dieu, s'enracine en deçà et se prolonge au-delà d'une relation transparente à elle-même. Le récit du péché premier est indépassable comme tel et ne saurait être démythisé sans perdre son sens. Il désigne la profondeur et la hauteur de la relation de l'homme et de Dieu et corrélativement l’abîme du mal dont l’ampleur abyssale paraît dans le scandale de la croix. Pour cette raison, l'iconographie traditionnelle qui place au pied la croix le crâne d'Adam garde sa pertinence. Le récit biblique ne pouvait pleinement révéler son sens qu’au moment où le salut a été accompli par Jésus mort sur la croix.Une fois encore, le pardon précède la connaissance du mal. La contrition pafaite est un fruit de la grâce.

23 Cf. Paul BEAUCHAMP, «Le serpent herméneute», L’un et l’autre Testament, t. 2, Accomplir les Ecritures, Paris, édit. du Seuil, 1989, p. 137-158.

24 Daniel LOUYS, Le Jardin d’Eden mythe fondateur de l’Occident, Paris, édit. du Cerf, 1992.


© Copyrights DOMUNI 1999 - tous droits réservés
www.domuni.org

Previous PageTable Of ContentsTop Of PageNext Page