Péché originel, péché d'Adam et péché du monde

I. L'émergence de l'homme

La notion d'émergence humaine relève de l'anthropologie ; elle inscrit l'homme dans un lignage qui le place en continuité avec le monde animal. Elle s'inscrit dans le cadre général de la théorie de l'évolution.

1. Anthropologie physique

La question de l'émergence de l'homme est une question scientifique. Elle relève des méthodes de la science et se renouvelle avec elle. La recherche s'inscrit dans des facteurs qui relèvent de l'observation de la nature et de la prise en compte des facteurs qui définissent les conditions de vie : géographie, climat, écosystème, alimentation, biologie et médecine.

L'apparition du genre homo est inscrite dans l'histoire générale de la vie. Elle suppose reconnue une unité fondamentale de la vie dans ses mécanismes biologiques. L'unité des êtres vivants est assurée par la continuité entre tous les vivants. En fonction de ces principes généraux qui fondent la science, on définit le concept d'hominisation pour dire l'apparition et l'évolution du genre homo.

Notre précédente étude a relevé plusieurs facteurs dans les domaines de la biologie, de la sexualité, du social et de l'économie. Il est inutile de le reprendre ; nous relevons cependant l'importance du fait culturel.

2. Anthropologie culturelle

L'apparition de l'homme ne se limite pas au seul plan biologique, elle a une dimension culturelle. L'homme ne devient humain qu'en humanité. Ceci est lié au fait que l'homme naît immature. Il n'a pas en lui de manière innée les éléments de la survie. Il doit les acquérir, cela par apprentissage. L'apprentissage se fait dans la communauté humaine. Il y a donc une société qui forme des individus par ses choix.

Le critère déterminant est la langage. Biologiquement, le langage est possible grâce au larynx. Le larynx de l'homme est en position basse (en face des 4°, 5°, 6°, 7° vertèbre). Il permet d'avaler et de respirer en même temps. Il n'en va pas de même chez les autres mammifères et chez les nourrissons, avant l'âge de 18 mois.

Le langage est un puissant agent d'évolution du cerveau. Il permet la mémoire, le raisonnement, le calcul, la prévision,...). C'est la condition de possibilité de l'intelligence. Le langage est créateur de ce qui a rapport avec l'esprit.

Au plan économique, enfin, le mode d'exercice de la vie sociale est liée aux conditions économiques de vie. Les dates de l'hominisation sont ponctuées par celle des évolutions techniques : outils, maîtrise du feu, chasse, agriculture,... Un élément joue un rôle majeur dans l'hominisation : le stockage des aliments qui permet de surmonter les défis climatique (saison froide ou sèche) et de définir des exigences d'organisation et de défense du territoire et des ressources gardés.

Ces faits physiques, sociaux et culturels se placent dans une très longue histoire. Elle remonte à des centaines de milliers d'années. Elle échappe donc à toute transmission mémorisée qui puisse être source d'un savoir assuré. On ne peut aujourd'hui reprendre la philosophie qui a été développée au début du XIX° selon laquelle l'humanité aurait gardé la mémoire de ses origines. Cette conception de la tradition privilégie le temps primitif pour relever qu'il y avait à l'origine monothéisme, une langue unique et la paix entre les hommes. Le cours du temps aurait été la cause d'une déchéance. Une telle présentation est sans fondement et relève de l'imaginaire. Pour accéder aux origines, il faut employer une méthode scientifique, c'est-à-dire recueillir les traces et explorer les restes paléontologiques accessibles. Cette méthode peut être couplée avec ce que nous apprend la biologie et la génétique des populations pour remonter vers le passé. Même si les résultats sont modestes, on ne peut pas ne pas les prendre en compte.

Une telle méthode peut-elle s'appliquer avec fruit aux textes bibliques ? Ne permettraient-ils pas de remonter à l'origine de l'humanité, grâce à une tradition orale sûre ?

3. Valeur documentaire des textes de la Genèse

Les textes bibliques n'ont pas de valeur pour dire les origines de l'homme plusieurs dizaines de milliers d'années en arrière. Ils ont une valeur documentaire sur le changement de société au néolithique. On connaît cette période par les fouilles du Moyen Orient. Au plan scientifique et dans la perspective d'une étude historique, on peut lire les textes de la Bible comme des témoins de la culture où ils ont été écrits. Ceci ne permet pas de remonter loin dans le passé. Mais grâce à eux on peut accéder aux temps préhistoriques en pensant qu'il y a une mémoire conservée dans cette tradition. Une telle méthode permet d'utiliser les documents dans une perspective anthropologique. A. Lameyre le fait dans son essai sur Les Philosophes de l'âge de pierre ; il montre comment les documents bibliques puisent dans une mémoire qui correspond à un certain état culturel : "Lorsque la Genèse prend acte de l'existence en Eden, d'une relation immédiate entre Dieu et ses créatures, elle ne fait que relater, dans le langage propre au mythe, la vie des chasseurs collecteurs nomades préhistoriques soumis au respect de certains tabous (alimentaires) et croyant en une puissance supérieure, mais ignorant la division du travail, même entre sexes, et ne subissant pas l'assujettissement à un pouvoir politico-religieux ; avec le péché, c'est-à-dire avec la modification de la situation historique, division du travail, médiation, médiateur, pouvoir feront leur apparition." (p. 57). Les récits bibliques ne sont pas le fruit de l'imagination fantasmant sans fondement. Ils traduisent la réalité vécue par les hommes à un moment de leur histoire. Une étude anthropologique ne peut les rejeter. Mais on ne peut pour autant leur donner une place absolue, parce qu'ils ne témoignent que d'un moment limité de l'aventure humaine et de la préhistoire des hommes.

Cette lecture s'inscrit dans une perspective qui est commune aux préhistoriens. Ceux-ci considèrent que le passage de l'état de civilisation marqué par la cueillette à la civilisation dominée par le travail agricole a été l'occasion d'une nostalgie d'un temps idéal qui aurait été un "âge d'or". Cette thèse, promue par Gabriel Camps, donne une explication de la naissance des cultures en terme de défi. Cette thèse devenue un lieu commun doit plus au mythe de l'âge d'or présenté par Hésiode qu'au texte de la Genèse.

En l'état actuel des connaissances, les textes bibliques ne peuvent être considérés comme ayant valeur documentaire sur tout le processus de l'hominisation. Ils ne nous renseignent que sur ce qui est très proche de la période présente. Les textes bibliques doivent être lus pour ce qu'ils sont, c'est-à-dire comme des textes fondateurs pour la vie religieuse et la réflexion théologique. C'est à de point de vue qu'il convient de se placer.

Dernière mise à jour le 4 octobre 1997

>Jean-Michel MALDAMÉ o.p.

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