Péché originel, péché d'Adam et péché du monde

II. Péché d'Adam et péché du monde

L'expression de péché originel n'est pas littéralement dans les Écritures. Les Écritures parlent du "péché d'Adam". Elles parlent également de "péché du monde". Ces deux expressions doivent être retrouvées dans leur pleine force. En effet, la primauté donnée à la théologie du péché originel pour dire la solidarité des hommes dans le malheur, les a recouvertes. Elles ont même été considérées comme les fondements bibliques de la doctrine du péché originel. Ceci nous semble indu. Le renouvellement de nos connaissances implique que ces notions doivent être comprises pour elles-même et retrouver ainsi leur pleine valeur. Cela permet d'honorer les textes révélés et de laisser une place à la notion de péché originel.

1. Le péché d'Adam

L'expression péché d'Adam se réfère au récit du début du livre de la Genèse. Le nom même d'Adam est délicat. Le mot hébreu Adam désigne deux choses, un homme et l'humanité au sens abstrait de l'espèce humaine. Adam est dit par le premier chapitre de la Genèse mâle et femelle (homme et femme). Le féminin de Adam (le terrien) est Adama (la terre). Adam désigne aussi un individu masculin dont le partenaire est la femme (Eve) dont la fonction essentielle est la maternité. Le texte biblique joue sur les deux sens. Ceci ouvre sur une pensée qui rend raison de la condition humaine. L'individu Adam a pour fonction de représenter l'humanité. Dans cette perspective, on peut parler d'un "péché d'Adam". Il est présenté dans le récit biblique (Genèse 2-3) comme une explication de la raison d'être du malheur parce qu'il est une faute du patriarche de l'humanité. La notion de patriarche de l'humanité est importante.

1. Pour comprendre l'expression de patriarche de l'humanité, on peut se référer à la notion de "personnalité corporative". Cette notion sociologique relève qu'il y a un lien entre les membres du groupe et celui qui le représente : le père, le roi, le prêtre et le prophète. La notion de représentation est l'essentiel de ce concept. Elle suppose une réciprocité entre les membres du groupe et celui qui en prend la tête.

La notion de personnalité corporative s'applique d'une manière particulière à un patriarche. Celui-ci est censé tenir en lui toute sa descendance. Ce qu'il fait influe sur tout ceux qui naîtront de lui. Ainsi la bénédiction d'Abraham passe en tous ses fils ; la malédiction du fils de Noé, Cham, passe à ses arrières-petits enfants habitants de la terre de Canaan et à sa descendance. Adam est comme les autres patriarches. Son destin tient en germe ce qui adviendra à sa descendance. La bénédiction et la promesse dont il est le bénéficiaire passe à ses descendants.

Cette analyse prend acte de l'importance du texte qui est placé en tête des Ecritures. Il ne saurait être minimisé ; la Bible lui donne une portée universelle. Le récit est fondé sur une théologie qui universalise les notions d'élection, d'alliance et de promesse étendues à toute l'humanité. Pour cette raison, il ne saurait être ignoré dans la réflexion théologique.

2. L'exégèse moderne a été éveillée à la critique par les résultats des sciences de la nature. Elle sait que le texte n'a pas une valeur absolue dans sa littéralité et que les textes ont été écrits par des auteurs humains qui ont utilisé les connaissances disponibles de leur temps - ils n'ont pas été écrits sous la dictée de Dieu un texte qui contiendrait infailliblement toute vérité au plan historique et au plan scientifique.

Pour retrouver ce sens littéral, l'étude de l'Ancien Testament prend acte du fait que le texte placé en tête des Ecritures n'est pas le plus ancien. Il a été précédé par une tradition attestée par d'autres textes. Le livre de la Genèse n'a pas été écrit en premier. Il est donc le reflet de la situation et de la pensée qui était reçue au moment où il a été écrit. En particulier pour Adam, il s'appuie sur l'idéal d'humanité du temps. Il développe en l'universalisant la figure royale dans le cadre de l'Alliance. C'est la raison pour laquelle il enracine l'espérance messianique dans la venue de celui qui vaincra le mal.

Le chapitre premier de la Genèse est sacerdotal ; il fonde l'ordre des observances religieuses qui expriment la foi d'Israël et le respect de l'Alliance. Les chapitres suivants sont des textes qui relèvent du genre sapientiels. Ils rendent raison dans un récit étiologique de la situation réelle du genre humain dans les difficultés de l'existence, malgré la Loi qui donne connaissance du bien et du mal. Ils répondent aux questions posées par la condition humaine : pourquoi l'homme et la femme, pourquoi la sexualité et l'amour, pourquoi le travail, pourquoi la difficulté de produire la nourriture, pourquoi la guerre entre les hommes et les animaux, pourquoi le serpent rusé et mortel ? A ces questions, le texte donne une réponse qui utilise une représentation du monde fondée sur une observation intelligente, mais prise dans le cadre de la pensée du temps.

Adam a cependant une place particulière. Il est le père de tous les hommes. Aussi cette figure exprime l'universalité du salut.

3. Le texte de la Genèse relatant la faute d'Adam est très peu cité dans le reste des Ecritures. Pour dire la faute qui rompt l'alliance entre Dieu et l'homme, la tradition juive privilégie l'adoration du veau d'or au temps du désert. Cette faute a une valeur exemplaire et paradigmatique pour dire le péché d'Israël et à partir de lui, le péché des hommes idolâtres.

4. Le récit de la Genèse est développé dans la littérature intertestamentaire (Targum, pseudépigraphes,...). Cette reprise est liée à une nouvelle théologie de l'histoire qui accorde la protologie et l'eschatologie (Endzeit et Urzeit se correspondent !).

G. Baudry a analysé les principaux textes. Ils ont une dimension morale puisqu'ils traitent du "penchant mauvais", car ils essaient de répondre à la question : pourquoi y a-t-il dans l'homme une propension à faire le mal ? Ceci est lié à une morale qui souligne la responsabilité personnelle (Cf. Dt 24,16) de l'homme et le rôle du libre arbitre. Comme les autres hommes, Adam a eu en son coeur les deux penchants vers le bien et vers le mal. Il n'est pas à l'origine du péché ; celle-ci est dans la nature en vertu de la création. Adam transmet le penchant mauvais, cause de sa faute et non pas en conséquence de sa faute.

5. La lecture chrétienne des Écritures est spécifique. Elle considère Adam comme une figure de celui qui doit venir. Cette typologie est présente dans l'Epître aux Corinthiens (I Cr 15). Elle est reprise dans l'Epître aux Romains. Paul ne s'attache pas d'abord à ce qui s'est passé au commencement, il veut expliquer ce qui est arrivé à toute l'humanité à partir de ce qui est advenu en Jésus. La figure d'Adam permet à Paul de dire l'universalité du salut. Il établit un parallèle strict entre Adam et Jésus pour dire le lien entre tous et un seul.

Le texte établit également un lien entre le péché et la mort ; il précise le passage de la mort (et non du péché) de générations en générations. La question qui occupe Paul est celle du rapport à la Loi ; il situe tout par rapport à Moïse - sans ignorer Abraham et l'alliance avec les patriarches.

L'intention de Paul est de parler du Christ. Il utilise pour cela une tradition disponible sans relever les difficultés de cette tradition. En effet, Adam a mangé le fruit et n'est pas mort, tandis que Abel qui n'a pas mangé meurt ! L'intention de Paul est christologique. Ceci est confirmé par la manière dont Paul renoue avec la lecture christologique de la Genèse dans l'épître aux Éphésiens, à propos du mariage qui a pour archétype l'union du Christ et de l'Eglise, laquelle est annoncée de manière figurative dans la création de l'humanité mâle et femelle (Gn 1, 27-28). Pour Paul le sens figuratif des textes de la Genèse est le sens fondamental. Les Ecritures sont dans leur ensemble un texte figuratif, annonciateur de la Nouvelle et éternelle alliance. C'est dans le cadre de cette exégèse que Paul reprend les thèmes de la théologie biblique, sans accorder la priorité à l'historicité et à l'accord avec les connaissances naturelles.

2. Le péché du monde

L'expression de péché du monde est présente dans la Bible. Elle est dans l'évangile de Jean où le Baptiste désigne Jésus comme "l'Agneau de Dieu qui enlève le péché du monde". La liturgie eucharistique a enraciné cette expression dans la mémoire chrétienne.

1. La notion de péché du monde dit quelque chose que disait déjà la notion de péché d'Adam, la solidarité dans le mal ; mais elle relève d'autres points. Les hommes sont solidaires dans le mal. Une génération hérite du mal qui a été semé par la génération antérieure, sans qu'il y ait un lien généalogique strict.

2. L'expression est au singulier. L'expression considère l'humanité comme un tout dans la responsabilité du mal. L'emploi du mot péché au singulier est propre à Jean. Le monde est compris comme une totalité organisée où les péchés des hommes s'inscrivent dans un réseau de solidarité où le mal des uns est relié au mal des autres. La notion de péché du monde généralise à l'humanité ce que les moralistes disent d'un péché collectif.

3. Quelle est la nature de ce péché ? Les exégètes ont montré que pour Jean, le péché est le refus de connaître Dieu. Le monde ne connaît pas Dieu. Le peuple pécheur refuse de recevoir la parole de salut. Ce sens s'accorde avec ce que dit Paul.
Grâce à la sociologie, les théologies modernes ont donné une importance à cette notion. Elle permet en effet de rendre raison de la solidarité des hommes dans le mal. Il y a une solidarité entre les membres d'un même corps social.
La notion de péché du monde permet de dire pourquoi l'homme est marqué par le péché qu'il n'a pas commis personnellement. Il en hérite en venant au monde. Cette notion est différente de celle de péché originel. La notion de péché du monde fait du nouveau-né une victime, tandis que celle de péché originel fait du nouveau-né un coupable. Aussi nous ne pouvons suivre en tout point les théologiens qui veulent remplacer l'expression de péché originel par l'expression de péché du monde.

4. La réflexion sur le péché du monde montre un autre point, à savoir que la notion de péché n'est pas première dans la conscience humaine. Elle est seconde par rapport à la notion de bien. La conscience du péché suit la connaissance du salut. C'est à la mesure de la connaissance du bien que le péché se révèle en sa malice. On retrouve là une idée qui explicite la notion métaphysique de mal comme privation. Le mal n'étant pas une substance, il n'est réel que dans un sujet qu'il prive de son dû. Le péché est un mal qui est connu dans le bien qu'il détruit.

La notion de péché se révèle donc dans l'acte du salut. Le débat sur l'attrition et la contrition montre l'importance de cette notion. C'est le pardon, marque d'un amour parfait qui donne la connaissance et la conscience du péché au pécheur. Sans cet amour premier, le pécheur a un coeur endurci. Il ne connaît ni le bien, ni son péché - sinon par les effets de malheur qu'il entraîne. Parler de péché du monde, c'est expliciter la notion de salut universel.

Dernière mise à jour le 4 octobre 1997

>Jean-Michel MALDAMÉ o.p.

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