Péché originel, péché d'Adam et péché du monde

III. Notion théologique de Péché originel

La notion de péché originel a été introduite dans la théologie occidentale par S. Augustin. Il est important de voir pourquoi. On sait que l'évêque d'Hippone a été disciple des manichéens pendant des années. Le système manichéen est une explication du mal par l'appel à deux principes dualistes. La conversion d'Augustin a eu lieu lorsqu'il a pu lire les Ecritures sans être prisonnier de ce dualisme. Il le doit à l'exégèse symbolique apprise à l'école de S. Ambroise, disciple d'Origène en la matière. La lecture qu'il fait au moment de sa conversion est symbolique et proche de celle d'Origène. Dans le scénario de la création, les âmes existent dans l'éternité de Dieu avant de venir dans un corps de chair où elles sont en exil, dans l'attente de leur délivrance. Cette vision pessimiste restera dans toute l'oeuvre d'Augustin qui présente l'humanité comme massa damnata. L'existence humaine est ontologiquement marquée par le mal. Cette vision est corrélative de l'insistance avec laquelle S. Augustin parle de la grâce. L'oubli de ce dernier point est une cause des dérives de l'augustinisme.

1. La notion théologique chez S. Augustin

La notion de péché originel apparaît chez Augustin dans un traité de philosophie consacré au libre arbitre. La question est métaphysique et la démarche de pensée pour y répondre est rationnelle : comment affirmer un Dieu bon et juste face au malheur du monde - en particulier face à la mort des enfants ?

Pour expliquer ce fait scandaleux, Augustin se réfère à une faute au début de l'humanité. Il donne au mot péché un sens majeur et pour cette raison présuppose - ce que le texte de la Genèse ne dit pas - qu'Adam avait reçu une grâce particulière. Le seul texte qui dans la Bible puisse correspondre a ce qui a été dit par la suite à propos du péché d'Adam est en Ezéchiel dans la complainte sur le roi de Tyr (Ez 28, 11-19). Ce texte fait écho à un mythe de l'homme primitif. Il oriente la théologie dans la direction de l'apocalyptique qui oppose, par delà les affrontements locaux, un engagement des puissances célestes. L'apocalyptique en effet privilégie la figure de la chute pour dire la défaite et le malheur. Elle s'écarte de la thématique patriarcale qui vaut pour le premier Adam. Elle renvoie à une cosmologie qui sort de la linéarité de l'histoire humaine. Ce scénario a une portée métaphysique ; il permet d'innocenter Dieu, qui n'a pas fait la mort ni le mal. Il permet aussi d'expliquer que l'homme soit mortel et que toute mort soit justifiée - même celle des petits enfants qui n'ont pas pu pécher au sens moral du terme. La vie présente est l'effet d'une grâce qui suspend l'exécution d'une juste sentence. Cette doctrine permet de montrer le caractère nécessaire du baptême des petits enfants pour leur salut. Sans le baptême ils vont en Enfer.

La notion de péché originel prend alors un sens précis. L'expression désigne la faute du patriarche de l'humanité dont les conséquences pèsent sur tous ses descendants. En toute connaissance de cause - c'est donc un péché grave -, Adam a perdu les dons de Dieu. Il a transmis à ses descendants une nature corrompue. L'homme est incapable de faire le bien par ses seules forces.

S. Augustin lit les récits bibliques comme des récits historiques, consignés par les témoins ou leurs successeurs immédiats. Augustin lit comme récit historique les premières pages de la Genèse. Il explique la dualité entre les deux récits de création en distinguant entre une présentation théologique de l'acte créateur et le récit des commencements de l'humanité. Pour Augustin, les personnages d'Adam et Eve sont historiques ; on les connaît par la mémoire des anciens (il y a très peu de générations entre Adam et Abraham d'autant que les témoins ont vécu longtemps). D'autre part, Augustin lit l'Epître aux Romains dans une traduction latine défectueuse. L'exégèse moderne est unanime sur le fait que le texte de l'Epître aux Romains ne peut être : "Adam en qui tous ont péché".

Mais comme il a été relevé plus haut, la notion théologique a été introduite au sein d'une question métaphysique sur l'origine du mal, elle n'est pas liée de manière absolue à l'exégèse d'un texte. Même bâtie sur un texte défectueux, la doctrine augustinienne a sa cohérence et sa force. Il s'agit de répondre à la question de l'origine du mal. La question posée par Augustin est celle de l'articulation entre la métaphysique et l'histoire. Le récit du péché originel permet à Augustin de répondre à des questions fondamentales tant en anthropologie (qu'en est-il des sources de la bonté et de la malice de l'homme ?) qu'en théologie (Un Dieu bon peut-il vouloir le mal ?).

2. La théologie de S. Thomas, une vision plus optimiste

Cette vision pessimiste a été corrigée par S. Thomas qui avait eu accès à des textes des Pères grecs qui situaient tout autrement la faute d'Adam dans l'économie du salut. S. Thomas refuse de parler de corruption de la nature il dit "natura sibi relicta". Il utilise le scénario du péché originel pour relever que les dons de Dieu étaient au-delà de la nature et donc que leur perte n'est pas une perte de la nature humaine. La nature humaine est blessée parce qu'en perdant ce qui la surpassait et l'accomplissait elle n'est pas revenue à l'état premier de la création. Elle a été blessée - "vulneratus in naturalibus, spoliatus in gratuitis". Cette blessure a introduit un désordre et non une corruption. Sans la Révélation, l'homme peut donc faire le bien, s'il agit droitement selon sa conscience.

Saint Thomas précise également que le péché n'est pas lié à la sexualité. La transmission du péché n'est pas liée au désordre de la sexualité - le fait que la vie sexuelle échappe à la maîtrise de la raison -, c'est la nature transmise qui est en cause. La génération transmet la même nature des parents aux enfants. Depuis la faute d'Adam, elle transmet une nature blessée et désorientée.

S. Thomas précise que le péché n'est pas une déficience physique - ce serait une excuse -, mais le fait de participer au vouloir du premier homme. Le péché est dans le vouloir et non dans la chair. La condition humaine n'est pas péché par nature. La finitude, la non maîtrise absolue de la raison sur la sexualité, ne sont pas par nature du péché. S. Thomas récuse la notion augustinienne de concupiscence. Pour Augustin, le terme de concupiscence désigne le mouvement de l'appétit et du désir. Pour Thomas, le désir et l'appétit sont un donné qui ne devient un mal que si la volonté y consent en connaissance de cause et s'y engage librement.

Il faut donc distinguer deux emplois du mot péché : le "péché originel originant" et le "péché originel originé". L'un est la faute d'Adam, que S. Thomas admet comme historique ; l'autre l'état dans lequel naît tout enfant. Le mot péché reçoit un sens différent et plus large dans l'expression "état de péché". Ce qui laisse place à la non-damnation éternelle des enfants non-baptisés qui n'ont pas péché volontairement. Le terme de péché doit être entendu selon les règles de l'analogie - ce qui invite à une plus grande vigilance dans l'emploi des termes qui ne peuvent être compris sans esprit critique. Il en va de même du terme de nature qui ne saurait s'entendre naïvement selon une philosophie essentialiste qui ignore l'histoire. Le passage d'un sens à l'autre est source de confusion. Saint Thomas est réaliste dans sa démarche ; celle-ci ne saurait ignorer ce qui est appris par l'histoire et les connaissances anthropologiques qui étendent l'histoire au delà du laps de temps bien connu par des documents écrits ou des monuments.

3. Le lien entre la mort et le péché

La présentation du péché originel permet de dire la justice de Dieu et l'état de malheur de l'homme. Augustin n'a pas de peine à l'inscrire dans une chronologie que sa lecture littérale de la Bible lui donne pour acquise avec certitude. Quelque quatre mille ans avant Jésus-Christ, le premier homme et la première femme ont désobéi à Dieu. Ils ont été chassés du premier jardin devenu depuis lors inaccessible. Leur faute a blessé la nature qui a été transmise aux générations issues d'eux.

La désobéissance a eu lieu tout aussitôt la première création. Aussi elle a été précédée par un état de vie parfaite où la mort n'existait pas. La mort est venue ensuite, comme conséquence du péché et comme retentissement sur toute la création qui de ce jour est devenue mortelle et où le conflit est devenu la règle. Il apparaît aujourd'hui que cette chronologie n'est pas satisfaisante et n'a pas de sens.

D'une part, l'histoire de la terre s'étend sur quatre milliards et demi d'années ! D'autre part, la vie est apparue dans ses formes élémentaires voici quelque trois milliards d'années et dans ses formes les plus évoluées voici quelques millions d'années. Or la vie implique la mortalité et il ne saurait y avoir d'espèce sans processus de mort de ses membres malades ou âgés.

De plus le nombre des espèces vivantes est considérablement plus grand que les anciens ne pouvaient l'imaginer et la notion de système biologique (biosphère ou écosystème) implique une complémentarité des espèces. Celles-ci ont besoin des autres pour vivre et s'en nourrissent. La mort fait partie de la vie. La mort est une fonction biologique qui ne saurait être la conséquence d'une faute. A supposer qu'Adam n'ait vécu que quelques heures avant la première faute, même s'il n'avait pas tué pour vivre, il aurait vécu au dépens des organismes qui lui permettaient de vivre. On peut bien sûr dire que la condition d'Adam relevait d'une autre forme de vie, mais alors la création du premier homme n'est pas celle d'un homme qui relève de la même humanité que nous ; il n'est ni le patriarche de l'humanité, ni l'archétype de l'humanité.

Certes, il y a un lien entre la faute et la mort, mais ce lien n'est pas ontologique. Il faut reconnaître que la mort biologique n'est pas apparue avec le péché. Ceci vaut aussi dans le genre homo. Les primates ont connu la mort avant d'avoir une vie spirituelle où la notion de péché prend sens. On peut dire que pour l'homme la mort est devenue dramatique et douloureuse, alors qu'elle aurait dû être un passage serein vers Dieu.

Le scénario construit par Augustin, devenu classique par la suite dans la pensée occidentale, ne peut donc être repris comme tel. Faut-il y renoncer ? Faut-il se contenter des deux autres expressions : péché du monde et péché d'Adam ? A mon sens non, car la notion de péché originel est indispensable. Ce n'est pas parce qu'elle n'est pas littéralement biblique qu'elle serait vaine, puisque le propre de l'explication théologique et dogmatique consiste à utiliser des concepts non bibliques. Aussi l'attention doit-elle se porter sur le contenu philosophique des termes et au delà sur la dimension proprement théologique d'un discours sur le péché. En effet ce qui est fondateur c'est la révélation de Dieu. Le point de départ ne saurait se réduire au spectacle du monde, qui mène à désespérer de l'humanité et à avoir une vision

dramatique de l'existence. Le point de départ est l'acte sauveur par lequel Dieu se dit et se donne. Il se dit par les gestes du salut. Il se dit par l'acte du pardon. Ce qui est premier, comme l'ont bien vu les spirituels, c'est le pardon. L'adage sacramentel ex attrito fit contrito le confirme. L'acte du pardon dévoile la vraie nature du péché.

Dernière mise à jour le 4 octobre 1997

>Jean-Michel MALDAMÉ o.p.

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