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COSMOLOGIE ET THÉOLOGIE La philosophie de A. N. WHITEHEAD et la théologie nord-américaine du Procès Jean-Michel Maldamé op |
Si la relativité joue un rôle essentiel dans le renouveau des idées scientifiques et cosmologiques du XXe siècle, un autre domaine a joué un rôle particulièrement important et ne cesse de jouer encore ce rôle : la mécanique quantique26. Il s'agit là d'une révolution scientifique qui oblige la pensée à rompre avec une attitude de pensée liée à la structure logique de la phrase où l'on attribue un prédicat à un sujet. Ce mode est source de malentendu, s'il donne à penser qu'il traduit directement la structure du réel dans une division claire entre sujet et attribut, entre la substance et les accidents. L'ontologie aristotélicienne qui s'est développée à partir de cette perception première de la réalité a été récusée à l'âge classique, par la volonté de faire correspondre intimement la description logico-mathématique déterministe avec le réel. La mécanique quantique oblige à renoncer à la théorie classique par un tout autre chemin. La mécanique classique utilisait, en effet, un seul type de causalité et progressait, animée de la certitude de l'indépendance souveraine de l'observateur vis-à-vis de ce qu'il observait. La mécanique oblige à un renoncement radical en ce domaine. L'observateur intervient dans le déroulement du fait qu'il observe, car aucune mesure n'est abstraite des opérations de mesure. On ne mesure plus des grandeurs par une fonction qui lie les variables de temps et d'espace ; on détermine des valeurs rattachées à des opérateurs qui agissent sur des fonctions. La notion même de mesure est changée. C'est là, une situation tout à fait nouvelle : on ne fait pas abstraction de l'observateur et du processus expérimental qu'il met en oeuvre. Cette situation expérimentale est exprimée par le calcul qui montre que les opérateurs ne commutent pas, c'est-à-dire que le produit du premier par le second est différent du produit du second par le premier, de manière à ce que leur différence soit toujours supérieure à une quantité bien définie (dite par la relation d'incertitude d'Heisenberg). La plupart des philosophes, qui se sont intéressés à cette révolution des sciences physiques, en ont parlé en terme de renoncement, et, de fait, c'est un renoncement par rapport à la prétention d'universalité et l'objectivité de la science classique de Galilée à Maxwell27 . La philosophie de Whitehead s'accorde à cette manière de procéder. Elle en développe les implications. C'est là, à notre avis, une des raisons de la difficulté de vocabulaire de la philosophie de Whitehead. Il rompt avec la notion intuitive et commune de substance et avec la logique de l'attribution communément reçue. Comme le langage ne peut s'en libérer vraiment, il en résulte une perpétuelle distorsion par rapport à une langue toujours marquée par une perception empirique. Le refus d'utiliser un langage substantialiste amène A. N. Whitehead à privilégier le terme d'événement (event)28. Le terme de "objet" a un sens spécifique qui s'écarte du sens commun. Il y a l'objet premier ou "objet des sens" qui est une certaine permanence dans la relation à l'extérieur ; cet objet est imparfait ; il sert à élaborer des "objets perceptuels" qui sont déjà le fruit d'une construction par l'esprit qui connaît et enfin "l'objet scientifique" au terme d'un vrai jugement. Cette hiérarchie n'est pas la juxtaposition d'entités séparées mais la progression vers la connaissance de la vérité définie comme adequatio rei et intellectus. Un mot est ici nécessaire ; il caractérise le fait que la connaissance est une participation active à un processus au cours duquel des événements nouveaux sont créés par l'entrée d'éléments nouveaux. Le terme ingression traduit cette situation29. Ce qui est l'objet du savoir ce n'est pas une chose concrète, mais un processus où des événements se produisent et, parmi eux, l'interaction avec l'observateur est un fait majeur. Conformément à la science du XXe siècle, la physique de Whitehead n'est pas une physique des objets mais des événements ou des "occasions actuelles" (actual occasion). Non qu'il n'y ait pas d'objets, mais ils ne sont pas premiers ; il y a des événements ; seul l'événement est concret, tandis que l'objet est une unité logique. Cette philosophie permet de situer l'observation de manière juste en l'appelant événement percevant (percipient event). Celui-ci ne se réduit pas à l'observation au sens classique ; il est une vraie participation à ce qui advient. Il n'est ni l'esprit, ni celui qui perçoit, mais le lieu et le temps de la connaissance. Cette analyse se rapporte, de manière particulière, à la connaissance mise en oeuvre en physique atomique et en physique des particules élémentaires ainsi que le montrent les deux ouvrages Concept of Nature et Science and the modern World (1920/1925). Sur ce point, l'analyse de A. N. Whitehead est grosse d'une perspective métaphysique. On peut la saisir par le terme important de signification qui exprime le fait qu'un événement n'est pas intelligible en lui-même ; il le devient quand il est mis en relation avec un ensemble d'événements. Un être mathématique reçoit son sens quand il s'inscrit dans un espace-temps en relation avec d'autres êtres mathématiques30. Plus généralement, la signification est liée au caractère de relation de l'événement (compris comme relatum). Cette signification ne provient pas d'une lecture seconde et critique de l'événement ; elle est cet événement même. C'est à l'intérieur de cette signification qu'apparaît la notion de causalité. Il n'y a pas de causalité au sens premier d'une action élémentaire et isolée sur un autre, mais dans un processus d'ensemble. C'est ainsi, que de proche en proche, se pose l'exigence d'une cosmologie comme science de l'univers. Une autre question naît logiquement à l'intérieur de cette philosophie non substantialiste, celle de la continuité. En effet, pour la physique classique, la permanence du point matériel et de l'étendue servait à rendre raison de la durée. Dans la physique du XXe siècle, ceci n'est plus pensable. Il y a seulement des enchaînements d'événements qui forment une structure spatio-temporelle qui est fondamentalement "passage", "avance créatrice" et "procès"31. Cet enchaînement est caractérisé par une relation nouvelle : celle d'extension : le sens de cette expression est technique ; il signifie le fait qu'un événement contient d'autres événements (c'est le sens de ce mot dans la théorie ensembliste). Tout événement a pour parties d'autres événements et il est lui-même partie d'un autre événement. Ainsi, l'extension justifie-t-elle la continuité dans une perspective globale de mesure. Cette continuité permet de déterminer une mesure spécifique : la durée qui participe à la fois à la réalité observée et à l'événement percevant ; leur relation, dite de cogrédience, assure la durée et la stabilité de l'événement. Un terme important est introduit dans l'oeuvre spécifiquement métaphysique Process and reality : le terme de Superject (que l'on traduit par le néologisme "superjet"). Il a été créé par analogie et en oposition au terme subject (sujet). Dans l'expérience telle que la conçoit Whitehead et qui est coextensive à la réalité, il n'y a pas d'objet présent antérieurement à l'expérience qui le concerne et qui serait comme une substance inchangée par la variation des attributs accidentels. Au terme du processus expérimental et par le moyen même de ces expériences, le superject existe en son irréductibilité. C'est là un terme métaphysique qui exprime la structure du réel dévoilé par la physique moderne et caractérisé par la continuité32 et la stabilité dans le procès33. 26 Cf. Bernard d'ESPAGNAT, Conceptions de la physique contemporaine. Les interprétations de la mécanique quantique et de la mesure, Paris, Hermann, 1965. 27 Cf. Ilya PRIGOGINE et Iabelle STENGERS, La Nouvelle Alliance, Paris, Gallimard, 1979. 28 Cf. A. N. WHITEHEAD, "La théorie relationniste de l'essence", dans Revue de Métaphysique et de Morale, XXIII (1916), pp. 423-454. 29 Cf. ID. Concept of Nature, pp. 144-145 et p. 152. 32 Cf. Ibid., p. 59. La question de la continuité a été privilégiée dans l'étude de Georges Helal. |