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COSMOLOGIE ET THÉOLOGIE La philosophie de A. N. WHITEHEAD et la théologie nord-américaine du Procès Jean-Michel Maldamé op |
Le troisième point qui caractérise la science du XXe siècle est l'importance de la théorie de l'évolution. A son origine, elle ne concernait qu'une partie du domaine de la biologie. Actuellement, le modèle de pensée évolutif domine non seulement les sciences du vivant (la génétique en particulier), mais toute la cosmologie scientifique avec la théologie de l'univers en expansion qui, grâce à l'astrophysique, retrace le passage de l'énergie radiative à la matière, la naissance des galaxies, la vie et la mort des étoiles, la constitution du système des planètes, l'histoire de la Terre et du même mouvement, l'émergence de la vie par l'apparition successive de formes vivantes de plus en plus organisées34. Whitehead n'était pas un biologiste ; mais sa vision du monde a été très fortement marquée par les conclusions des sciences de la vie. Beaucoup de concepts, dus à la réflexion sur le temps et sur l'espace dans le cadre de la théorie de la relativité, ont pris leur plein essor dans le cadre d'une philosophie marquée par les concepts biologiques, le premier d'entre eux est celui de l'organisme. Whitehead définit sa pensée comme une "philosophie de l'organisme" et Alix Parmentier a donné à ce terme sa pleine dimension. Ce mot (organism) prend acte du fait que la réalité n'est pas réductible aux jeux de forces de la mécanique classique, ni ne justifie la séparation tranchée entre "matière" et "vie". Deux éléments jouent un rôle essentiel pour définir cette notion : le premier est exprimé par la notion de procès (process) ; le second est concrescence35. L'organisme d'un être vivant est manifestement le résultat de l'agencement de ses divers éléments. Celui-ci se comprend de manière génétique comme leur mise en place progressive finalisée par l'harmonie du tout. Ce modèle de constitution vaut pour tout être. Tout ce qui est réel, en sa singularité, est le moment d'un procès. Il n'y a pas des êtres vivants possédant une nature stable et immuable à travers l'histoire, mais leur être est événement dans une évolution créatrice. Leur "être" est constitué par leur "devenir". Tel est le "principe du procès"36. Le procès est ainsi la constitution interne d'une entité. Le mot constitution est entendu dans un sens ontologique : le procès est ontogénèse. Le deuxième terme est celui de concrescence. Là encore, ce terme trouve son sens premier en biologie. Quand on considère un ensemble organique vivant, on peut le faire soit morphologiquement, soit génétiquement. La considération génétique est seule "formelle" puisqu'elle envisage le procès de la constitution : la concrescence. Ce mot, qui signifie littéralement con-croissance (cum-crescere), caractérise le fait que des parties ou des éléments originellement séparés s'unissent en une unité complexe et complète. Le procès caractérise la production de nouveauté, en tant qu'elle unifie divers éléments en un tout qui est nouveau. Au terme de cette concrescence, une entité est posée dans l'être ; à son tour, elle s'intègre en un procès plus vaste. Cette philosophie de l'organisme fonde deux rejets essentiels : d'une part, la rupture avec la dichotomie matière/esprit et, d'autre part, la réduction de la causalité à la seule efficience. La physique de Whitehead rompt avec la science classique marquée par l'antinomie cartésienne de la vie et de la matière. Il ne saurait y avoir deux espèces d'entités, car chaque entité a un pôle mental et un pôle physique qui sont compris en terme de potentialité et d'actualité37. L'importance de ces pôles varie selon la diversité des êtres, mais ils sont tels qu'ils écartent toutes les cosmologies matérialistes qui sont réductrices et ignorent l'âme, principe d'organisation du vivant. Pour Whitehead, le matérialisme relève d'une vision du monde démodée, et ce pour quatre raisons tirées de la science38 : 1. l'idée de continuité qui est liée à l'usage de la notion de champ (électromagnétisme et relativité) ; 2. l'idée d'atomicité (en chimie et en biologie)39 ; 3. la théorie relativiste de la conservation de l'énergie qui brise avec la quantification absolue de la notion de masse ; 4. la théorie de l'évolution qui analyse les conditions de formation des divers types d'organismes ; le changement brise avec la notion classique de matière ; s'il y a évolution, il y a progrès et finalité40. Le deuxième bouleversement conceptuel dû à cette philosophie concerne la finalité. La science de l'âge classique a rompu avec le schéma de la causalité efficiente. Pour tous les scientifiques usant du schéma de la mathématique classique, il n'y aurait qu'un type de causalité, la causalité efficiente. Les autres types de causalité n'ont pas droit de cité dans les discours scientifiques. Pour la philosophie de l'organisme, il n'en est rien. Celle-ci fait d'abord une lecture du réel en terme d'actualité et de potentialité. Whitehead l'établit dans sa théorie de l'espace-temps. Elle se caractérise ensuite par la notion de procès ; dans une entité, les data s'actualisent. Et enfin, les notions de procès et d'évolution impliquent celle de finalité. Cette finalité est à l'oeuvre dans la concrescence par laquelle une entité actuelle advient à elle-même selon un processus d'auto-organisation. Ce rapide exposé de la pensée scientifique de Whitehead montre son actualité puisque trois domaines majeurs de la science du XXe siècle s'y rejoignent : relativité, mécanique quantique et vision évolutive de l'univers. Mais ce n'est pas là seulement la raison de la fécondité de la pensée de Whitehead. Elle vient également du souci d'enraciner l'expérience humaine bien au-delà des cadres de pensée traditionnels. La connaissance scientifique est, pour lui, essentielle, mais elle n'est pas la seule source de vérité : l'expérience religieuse l'est tout autant, sinon davantage. Avant de montrer la profondeur et les limites de cette métaphysique, nous voudrions encore souligner que la philosophie de Whitehead est très neuve parmi les grandes philosophies occidentales. Elle ressemble, par certains aspects, à la philosophie de Bergson et, pourtant, elle procède par une toute autre voie. Elle ignore tout de la tradition idéaliste allemande, en particulier de cette autre philosophie du devenir qui est celle de Hegel. Parce qu'elle contredit la science classique, elle s'écarte résolument de Descartes, Leibniz et Kant, encore qu'elle rejoigne ces auteurs par leur souci d'universalité. Par son enracinement dans les mathématiques, elle garde certaines intuitions du Platonisme. Par son souci du réalisme et de l'organisme, elle rejoint certains éléments de la pensée d'Aristote, mais sa logique est fort différente ; il y a sûrement, chez ce mathématicien à l'esprit religieux, une certaine parenté avec les anciens grecs, Pythagore en particulier, mais nous sommes dans un tout autre contexte de pensée41. Ces rapprochements comme tous ceux que l'on pourrait faire, sont de peu de secours ; A. N. Whitehead a suivi une voie originale dont la valeur vient de la science du XXe siècle42. Une telle démarche était impensable avant lui ; elle a trouvé son terrain d'élection dans la culture nord-américaine en un style et des manières de vivre caractérisés par une grande liberté43.
34 Guy NOREL, Histoire de la matière et de la vie. Les transformations de l'énergie et l'évolution, Recherches interdisciplinaires, Paris, Maloine, 1984. 35 Alix PARMENTIER a choisi ce thème pour unifier la philosophie de Whitehead. C'est à notre avis bien meilleur que la présentation de Georges Helal, bien que celui-ci soit plus au fait des connaissances scientifiques de A. N. Whitehead. Cet élément est d'autant plus important que les disciples de Whitehead ont une meilleure connaissance des problèmes de la vie, alors qu'ils n'ont pas de connaissance mathématique importante. La découverte de l'organisation de la matière dans l'être vivant est une des intuitions majeures de la philosophie de l'expérience de A. N. Whitehead. 36 Cf. A. N. WHITEHEAD, Adventures of Ideas, p. 354 ; Process and Reality, p. 22-24 : "Comment" (the How) une entité actuelle devient (becomes) constitue ce que (what) cette entité actuelle est (...) Son "être" ("being") est constitué par son "devenir" (becoming"). 37 Process and Reality, p. 35, 108, 277. 38 A. N. WHITEHEAD, Science and the Modern World, p. 139-140. 42 Cf. Alix PARMENTIER, op. cit., p. 553, 557, note 63. 43 cf. Aim of Education, p. 155 : "La science ne fait que rendre plus urgente la nécessité d'une métaphysique. En elle-même, elle contribue peu, d'une manière directe, à la solution du problème métaphysique. (...) Dans le passé, une fausse science a engendré une mauvaise métaphysique. Après tout, la science effectue un examen rigoureux d'une partie de l'évidence totale dont les métaphysiciens déduisent leurs conclusions." |