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COSMOLOGIE ET THÉOLOGIE La philosophie de A. N. WHITEHEAD et la théologie nord-américaine du Procès Jean-Michel Maldamé op |
Un des aspects majeurs de la pensée de Whitehead est son souci de l'expérience. Ce point comporte le plus de polémique à l'encontre de la tradition européenne, en particulier de Descartes, Leibniz et Kant, puisque le sentir joue dans la philosophie du procès un rôle primordial45. a. Pour Whitehead, au commencement comme au terme de toute connaissance, il y a le sentir46. Ce mot traduit l'anglais feeling, mieux que sensation ou que connaissance sensible. Le caractère verbal de cette traduction rend le fait que pour Whitehead le feeling est un acte. Par cet acte, un "sujet" s'approprie d'autres éléments de l'univers qui deviennent constitutifs de son être en voie de concrescence. Le terme de sujet ne convient pas, car il n'y a pas de sujet préconstitué qui aurait des activités de connaissance. Le sentir est un processus d'appropriation par un "sujet" qui n'est pas encore vraiment là, puisqu'il se constitue par cette appropriation47. Par l'acte du sentir, le sujet en genèse tire du monde, extérieur et antérieur à lui, des éléments qui deviennent lui-même. C'est un processus d'assimilation au sens biologique du terme ; il se déroule à la manière dont un espace mathématique se construit de ses éléments. De même qu'il avait renversé le schéma de l'attribution des accidents à une substance stable, ainsi Whitehead renverse l'idéal de la connaissance comme activité d'un sujet déjà constitué48. Le sujet se constitue par une série de préhensions : ap-préhension et com-préhension, au sens étymologique de ces termes49. La préhension est un processus d'appropriation qui fait partie de la concrescence de tout être qui, pour être soi, entre en relation avec les autres éléments de l'univers. Tout être est en acte de préhension à la mesure même de son être. Même s'il n'accède pas au seuil de la conscience claire ou réfléchie, il préhende d'autres êtres. Au sens rigoureux de la métaphore claudélienne, il les co-naît ; cette "co-naissance" fait partie de son être. Toutes les préhensions ne sont pas identiques50. Il est des préhensions physiques qui se rapportent à des existants concrets, des préhensions conceptuelles qui se rapportent à des idées. Certaines sont conscientes, d'autres non. Certaines sont "positives" ; elles intègrent leur donné dans le sujet qui se constitue. D'autres sont "négatives" ; elles excluent leur donné du processus constitutif du sujet. Ce qui caractérise une telle théorie de la connaissance, c'est son réalisme et son caractère génétique51. Toute entité est engagée dans un univers qui lui donne des possibilités ; elle lui répond en organisant, de manière propre, les données reçues. C'est une production de nouveauté, car cela fait apparaître une organisation meilleure, une forme plus élaborée, une valeur plus grande. Au terme de cette progression, il y a l'esprit humain qui, dans l'art, la science et la religion accède à la vraie liberté. Cette ouverture n'est pas séparée du devenir universel des formes ; elle en est l'achèvement. b. Par cet aspect d'ouverture et de transparence, la philosophie de la connaissance de Whitehead se démarque des philosophies qui séparent les divers domaines du savoir. L'expérience scientifique n'est pas séparable de l'expérience esthétique, de l'expérience sociale ou religieuse. La vie affective et la culture artistique ne sont pas mises à l'écart de l'investigation scientifique ; au contraire ! La vie scientifique ne se limite pas au seul laboratoire. Si on peut dire que Whitehead est rationaliste, son rationaliste n'est en rien positiviste ou idéaliste. Whitehead est soucieux de l'unité de l'expérience. Cette unité est mise en oeuvre dans une démarche qui unit la diversité des perceptions à un instant donné ; l'attention du temps est ici essentielle. Un instant de perception n'est pas séparable du passé qui l'a produit et du futur virtuellement préformé en lui. Whitehead insiste que le fait que les choses sont reliées (relatedness, togetherness, relationship) de manière indissociable, comme dans un organisme où la matière est inséparable de la forme. Cette théorie de l'unité implique que la connaissance n'est jamais faite dans un domaine séparé. Il n'y a pas de séparation entre des natures. Il n'y a pas la "matière" et "l'esprit" ; tout au plus doit-on distinguer un "pôle mental" et un "pôle physique"52. Cette unité est liée au fait que "matière" est inséparable de la "forme". C'est là une des sources de l'équivoque panthéiste qui caractérise la pensée qui s'est développée à son école (surtout chez Hartshorne). Mais avant d'en voir les fondements ontologiques, il faut encore caractériser la genèse de cette théorie de la connaissance. c. Cette théorie de la connaissance est marquée par la formation et le travail mathématique de Whitehead. Nous avons dit que l'inachèvement des Principia Mathematica ne devait pas être ignoré. En effet, quel que soit l'objet que construise le mathématicien, cet objet est abstrait. Ainsi la construction d'un espace (une métrique) à partir d'une structure (une topologie), comme le fait la mécanique relativiste à partir du modèle du champ électromagnétique, permet de comprendre l'enchaînement des constructions scientifiques, mais elle reste incapable de saisir l'existant concret en sa singularité. Cette limite de l'instrument mathématique invite Whitehead à se défier de toute approche théorique de la réalité. L'inachèvement des Principia Mathematica, comme les discussions avec Einstein, ont été pour Whitehead l'invitation à développer une philosophie du concret. Les vrais problèmes se posent dans le temps concret, c'est-à-dire dans l'histoire. La cosmologie est une science du réel parce qu'elle se propose de décrire l'univers et non de le déduire idéalement de quelque principe souverain. La manière même dont Whitehead développe sa pensée l'illustre. Il présente les questions de manière historique. Science and the Modern World est écrit comme une histoire raisonnée de la pensée scientifique ; au coeur de cette genèse de la connaissance du monde se pose la question de Dieu. De même, Adventures of Idea est une histoire de la civilisation aux dimensions du monde, une histoire de l'émergence de la liberté et de l'esprit. Par là, Whitehead reste fidèle à la tradition philosophique anglo-saxonne. Pour lui, l'idée séparée est un leurre ; sa clarté est source de malentendu. La raison absolutisée est ennemie de la Sagesse (Wisdom). Cette défiance ne concerne pas seulement le savoir scientifique, elle concerne tout savoir qui se structure rationnellement. Ainsi dans le domaine spirituel, l'expression "expérience religieuse" a une connotation polémique. Whitehead se méfie de tout dogmatisme53. Les dogmes ont de la valeur parce qu'ils donnent une meilleure connaissance religieuse, mais ils sont dangereux s'ils donnent à penser que la foi est un consentement à un ensemble de vérités intemporelles, alors qu'elle reste une expérience vécue. Le sentir n'est pas seulement le commencement de la connaissance ; il n'est pas une première étape qui serait ensuite délaissée pour un jeu de termes plus abstraits. L'expérience est enracinée dans le concret ; elle est ouverte. Elle ne quitte jamais le concret ; son réalisme l'exige. L'ouvrage Aims of Education explicite cette ouverture qui est une croissance. La manière de croître participe de la méthode d'abstraction extensive appliquée à l'existence concrète. Les sciences exactes ne constituent pas le modèle unique et absolu du savoir parce qu'elles emploient des concepts abstraits. Whitehead veut revenir à l'expérience immédiate (awareness) où sont présents monde subjectif et monde objectif, espace et durée, diversité et totalité. Tout est donné de manière inséparable. L'expérience religieuse le vérifie de manière éminente car elle accède à la connaissance de la totalité. La connaissance de Dieu n'est pas séparée de la connaissance du monde. L'ouvrage Religion in the Making analyse l'expérience religieuse qui conduit à la reconnaissance d'un principe de détermination ultime du réel. Toute expérience du monde est une connaissance des éléments ; elle va jusqu'à l'ultime et, de ce fait, elle rencontre le principe divin de l'intelligibilité immanente à l'évolution des êtres et producteur de nouveauté. Remarquons que dans l'expérience religieuse Dieu est "sensible au coeur" ; il est connu parce qu'il apporte à l'homme le bonheur, le "repos", le "rafraîchissement" (Refreshment). Sa présence intime comble les aspirations de l'humanité. La philosophie de la connaissance de Whitehead recoupe les thèmes majeurs de la mystique. Si elle s'achève dans la thématisation de l'expérience de Dieu, il s'agit d'un accès à Dieu qui n'est pas le chemin de la preuve (au sens strict), mais l'expérience de sa présence inséparable de la figure concrète des événements du monde. 45 A. N. WHITEHEAD, Concept of Nature, ch. 2 : "Theories of bifurcation of Nature", p. 26-48. Process and Reality, p. 173-363-264 : "La philosophie de l'organisme (...) rejette la pierre d'angle qui a été l'arme néolithique de la "philosophie critique". Il faut se souvenir que la clarté des idées dans la conscience ne prouve pas son caractère primitif dans le procès génétique : le contraire se rapprocherait davantage de la vérité". 46 Cf. Alix PARMENTIER, op. cit., p. 159-193. 47 Cf. Process and Reality, p. 88 : "La philosophie de l'organisme est l'inversion de la position kantienne (...). Pour Kant, le monde émerge hors du sujet ; pour la philosophie de l'organisme, le sujet émerge du monde - un "superjet" (superjet) plutôt qu'un "sujet" (subject"). Cf. également p. 222, 151. 48 Cf. Ibid., p. 29 : "Il est fondamental pour la doctrine métaphysique de la philosophie de l'organisme que la notion d'entité actuelle, considérée comme le sujet inchangé de changement, soit complètement abandonnée". 49 Cf. Ibid., p. 52 : "J'ai choisi le terme de préhension pour exprimer l'activité par laquelle une entité actuelle effectue sa propre concrétion des autres choses". Cf. Science and the Modern World, p. 98. 50 Cf. Process and Reality, troisième partie : "La théorie des préhensions", ch. 1 : "La théorie du sentir", p. 219-235. 51 Cf. Ibid., ch. II "The primary feelings" ; ch. IV : "Propositions and feeling" ; ch. V : "The higher phases of experience" p. 361. 52 Cf. Ibid. 36, 108, 239, 277. Adventures of Ideas, p. 244-245. 53 Cf. Religion in the Making, p. 144-147 ; Dialogues, p. 167. |