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COSMOLOGIE ET THÉOLOGIE
La philosophie de A. N. WHITEHEAD
et la théologie nord-américaine du Procès

Jean-Michel Maldamé op

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2. Une ontologie du devenir

La philosophie de la connaissance de Whitehead n'est pas développée pour elle-même de manière propre. Elle est impliquée dans un discours sur le monde qui cherche à construire une vision unifiée du réel. Ayant renoué avec l'intention des anciens grecs de bâtir une sagesse, Whitehead construit une ontologie. Il veut, en effet, pénétrer dans les ultimes profondeurs de la réalité et pour celà, il s'interroge sur l'être des choses. Cette attitude est patente en sa manière de raisonner en matière de savoir scientifique où il rompt avec la problématique de la philosophie kantienne. La philosophie de la connaissance est réaliste. L'intelligence humaine saisit la réalité elle-même, comme le prouve le succès des sciences et des techniques.

Le sentir est un mode de l'immédiat et du présent. Pour être bien compris, comme nous l'avons dit, ce présent doit être référé au passé qui l'a effectué et à l'avenir qu'il contient. Cette réflexion, enracinée sur le problème du temps, débouche sur une question concernant l'être de ce qui est réellement. Cette interrogation légitime une explication causale de la réalité dans la diversité et la complémentarité des causes que l'analyse de l'évolution a permis d'élucider.

A chaque mode de causalité correspond un mode de perception ; de même que celles-ci s'unissent dans le réel concret qui existe, les modes de perception s'unissent pour former le mode de référence symbolique qui permet d'accéder à la signification.

La signification relève du domaine de l'ontologie qui vise à répondre à deux questions : qu'est-ce que le réel ? et, comment rendre raison de l'unité des divers éléments ? Pour répondre à ces deux questions, Whitehead a forgé un vocabulaire qui lui est propre. Il emploie le terme "entité actuelle" pour dire le réel ultime et, d'autre part, il met en oeuvre deux principes : le principe de relativité et le principe de créativité. Ces termes demandent explication.

a. L'entité actuelle

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Le terme qui désigne le réel est actual entity54, traduit habituellement par entité actuelle. Ce terme n'est pas difficile à comprendre par analogie avec le langage d'Aristote. Actual caractérise ce qui est en acte par opposition à ce qui est en puissance. Actual entity traduit le terme cartésien de res vera. L'entité actuelle désigne ce qui est ultimement, autrement dit ce qui est complètement réel. Une entité actuelle est bien définie et bien délimitée, à la différence d'un possible in-forme, non déterminé et im-parfait.

Cette ressemblance avec la métaphysique d'Aristote ne doit pas induire en erreur. Cette définition ne renoue pas avec une métaphysique de la substance ; elle laisse un rôle primordial au devenir car c'est le procès qui donne l'être.

Il nous faut donc bien entendre la question à laquelle répond l'emploi de ce terme. Elle est formulée dès le début de Process and Reality. L'auteur cherche à déterminer ce qui mérite de recevoir pleinement l'attribution de l'existence. Si Whitehead écarte la notion de substance -sans hélas avoir fait une analyse rigoureuse de la démarche aristotélicienne- il n'écarte ni la question, ni la possibilité d'y répondre. Pour ce faire, il se place au plan ontologique.

Le principe ontologique mis en oeuvre caractérise un état d'esprit : la raison se soumet au fait de l'existence qui se reçoit ou s'accepte. Ce principe renoue avec la démarche métaphysique : le premier problème est celui de l'être, et non celui de la connaissance. Ce principe, enfin, permet de comprendre le monde comme solidarité d'entités actuelles et de rendre raison de l'un et du multiple.

Le terme de actual entity n'épuise pas l'usage du mot entité qui est explicité par diverses catégories qui disent chacune un degré réel mais second. Les entités actuelles sont des réalités ultimes. Elles ne sont pas les choses de l'expérience immédiate. D'autres entités font partie de ces réalités ultimes à titre d'ingrédients ou comme réalités intermédiaires.

Il est important de voir par là que l'entité actuelle est une réalité singulière. Elle exerce vraiment l'acte d'être. Les autres entités sont marquées de potentialité.

La reconnaissance de la singularité n'entraîne pas l'incommunicabilité entre les entités puisque leur être est préhension des autres êtres ; ce qui se traduit ontologiquement par le principe de relativité.

b. Le principe de relativité

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Ce principe est vraiment métaphysique55. Il n'est pas la transposition des formules de la mécanique relativiste hors du domaine strict de la physique. Ce principe recouvre deux éléments de l'analyse ontologique : la distinction de l'acte et de la puissance et le fait que chaque entité a la possibilité d'entrer comme élément dans une concrescence réelle d'entités multiples pour former une entité unique. Il appartient à la nature d'un être (Being) d'être potentiel pour tout devenir (Becoming). L'actualité n'est jamais achevée ; elle est se faisant. C'est le sens du mot acte, entendu comme action et activité. Le principe de relativité est compris par Whitehead comme le passage du possible à l'actuel.

Pour Leibniz, dont la métaphysique est ici récusée, le passage est second par rapport à l'être. Pour Whitehead, il prime l'être qui est toujours apte à être repris dans un procès qui le continue. Le monde actuel est le devenir (Becoming) d'entités actuelles. Son procès est compris selon le progrès des formes de la vie dans l'évolution où apparaissent des organismes de plus en plus complexes.

Le principe de relativité rend raison de l'unification progressive de l'être actuel en quatre étapes constitutives : le donné, le progrès, la satisfaction et la décision56. Le donné est une perspective particulière du monde qui ouvre une possibilité nécessairement limitée. Au terme du procès, les divers éléments donnent naissance à un être nouveau, déterminé et unifié. Le mot satisfaction est à prendre au sens étymologique satis-facere ; l'entité actuelle est devenue elle-même "ayant senti sa forme subjective complexe". Cet achèvement est compris comme cause finale du procès (téléonomie). Le procès se tient du côté de la potentialité ; c'est pourquoi Whitehead fait appel au terme de décision. Elle provient de l'intime même de l'entité qui, comme tout organisme vivant, est autonome. Cette autonomie est mise en oeuvre au cours du processus de constitution par une série de choix (pour assimiler ou pour rejeter) en sorte que l'achèvement (completion) est une séparation des autres entités actuelles, en même temps qu'un nouveau lien avec elles.

L'idée de relation structure toute l'oeuvre de Whitehead tant dans sa physique que dans sa théologie parce qu'elle est au coeur de l'ontologie ; être, c'est être en lien. Ceci s'achève en théologie, où Dieu est celui qui est en lien avec le monde pour lui donner d'être concrètement.

C'est par cette actualisation que le lien de l'univers est réel. Whitehead reconnaît dans l'univers des objets éternels qui sont des formes pures57 (par exemple, une couleur). Mais, contrairement aux idées de Platon, ils sont pures potentialités. Ils ne sont que s'ils sont concrétisés en une entité actuelle qui est vraiment. La pureté de l'objet éternel vient de sa potentialité qui renvoie à Dieu, qui contient en lui toute richesse.

Le principe de relativité appliqué aux objets éternels brise donc avec la conception aristotélicienne de la pluralité des êtres. Puisque toute entité actuelle advient à l'existence par son lien avec ce qui est donné, elle ne peut être isolée et abstraite de son contexte, même si elle se constitue en sa singularité58. Pour Whitehead, il n'y a pas de contingence inéluctable et négatrice de tout sens.

Remarquons ici une analogie avec la philosophie de saint Thomas d'Aquin dont la notion de participation corrige la cosmologie d'Aristote qui laisse à la diversité un caractère définitif contraire à l'idée chrétienne de création et de Providence. Whitehead ne traite pas explicitement de la philosophie et de la participation ; mais il rend raison de l'unité du mode par les objets éternels qui sont liés à Dieu en sa "nature primordiale"59.

Une entité actuelle actualise hic et nunc l'objet éternel en le reliant à toutes les autres entités actuelles. Cette actualisation se fait dans le "réceptable" qui est le continuum espace-temps de la mécanique relativiste, temps et espace réel qui rendent possibles le lien réel de ce qui est.

Cette unité n'est pas uniformité. Il y a un ordre de l'univers et même une hiérarchie de valeur. Elle est elle-même augmentée par la solidarité des éléments entre eux, qui est valeur suprême60.

c. La créativité

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Le principe de relativité est complété par un autre terme dont l'explication s'avère ici nécessaire ; le terme de creativity (créativité). Ce terme n'a que peu de choses à voir avec le sens courant utilisé dans le monde des arts plastiques et du théâtre où il désigne la capacité d'imaginer et de produire des formes non conventionnelles. La créativité a valeur ontologique ; elle est synthèse de l'expérience.

Dans le procès, une entité actuelle se constitue par son processus d'auto-formation ; elle reçoit et exclut diverses éventualités. Au terme de ce processus, l'entité est constituée ; elle est unique et vraiment individuelle. Cet achèvement ne termine pas le procès, car l'entité actuelle est devenue un fait qui agit pour donner naissance à d'autres entités actuelles. Chaque entité actuelle est le moment d'un devenir. Est-ce une succession indéfinie ?

Ce devenir a-t-il un sens ? Est-ce là écoulement des choses sans raison et sans terme ? Non, car le passage du temps n'est pas ultime ! Ce qui est ultime, c'est le double mouvement de constitution d'entités actuelles ayant valeur en soi et de leur intégration dans tout ce qui a une valeur supérieure. Cette intégration possible et actuelle reçoit dans le système de Whitehead le nom de créativité. La créativité est une notion ultime, comme celles de multiple et d'un.

Cette notion exprime la certitude fondamentale qui habite toute cosmologie : le monde est un ; il est un univers. L'univers de Whitehead n'est pas unifié par le réseau des lois de la science classique, mais par le dynamisme interne qui relie entre eux les événements. La créativité caractérise cette tension unificatrice qui utilise toutes les potentialités. Le rassemblement des diverses actualités est la chance donnée à l'ensemble de se réaliser autrement et mieux. L'univers est en cours d'unification vers son achèvement61. Tout l'être qui est actuellement donné est une potentialité pour un devenir meilleur. Un terme spécifique exprime cette situation : le terme creative advance qui est, au sens propre du mot progrès, une progression, c'est-à-dire une marche vers un meilleur. L'univers n'est pas donné une fois pour toutes ; il est en marche vers une situation où il améliore son état présent. Le monde présent est incomplet, mais il porte en lui-même la possibilité de son achèvement ; il en est responsable.

La créativité caractérise un monde auto-créateur62 (cette affirmation aura une influence majeure sur la théologie de ses disciples). C'est un principe. Ce n'est pas une entité actuelle. C'est le passage du non-être à l'être en tant qu'il est guidé par une finalité plus haute.

Cette notion de créativité est pour Whitehead une notion première. Ayant réfléchi sur la nature de la pensée mathématique, A. N. Whitehead sait bien que l'édifice mathématique repose sur des axiomes qui ne sont pas objets de démonstration. C'est la fécondité-même du système construit qui prouve la valeur de ce choix63. En philosophe, A. N. Whitehead procède de même. Sa cosmologie repose sur des concepts ultimes qui sont principe de toute réflexion philosophique de l'occident : l'un et le multiple ; il leur ajoute ce qui lui est propre, le terme de créativité entendu comme principe universel. L'aporie fondamentale qu'il cherche à résoudre est celle du devenir ; il le fait en donnant sa pleine valeur à l'apport des sciences exactes en matière de relativité, de biologie et de mécanique quantique. Les résultats des sciences sont utilisés d'une manière qui lui est propre. La cosmologie de Whitehead est fondée sur une vive conscience de l'unité dans la reconnaissance de ce qui outrepasse le donné immédiat.

L'expérience, dont Whitehead rend raison, n'est pas seulement celle de l'esprit qui juge de l'extérieur, mais celle du vivant qui se construit en participant aux échanges environnants sans lesquels il ne serait pas. Cette vie n'est pas seulement la vie matérielle, elle est intellectuelle, morale et religieuse ; ces divers niveaux sont unis par un même dynamisme.

54 Cf. Alix PARMENTIER, op. cit., p. 195-274.

55 Cf. Ibid., p. 203-205.

56 Cf. Process and Reality, p. 149-150, 219.

57 Cf. Alix PARMENTIER, op. cit., p. 297-346.

58 Cf. Science in the Modern World, p. 224.

59 Cf. Process and Reality, p. 40 : "les choses qui sont temporelles adviennent par leur participation à celles qui sont éternelles. Les deux groupes sont médiatisés par une chose qui combine l'actualité de ce qui est temporel avec l'intemporalité de ce qui est potentiel".

60 Cf. Alix PARMENTIER, op. cit., p. 275-293.

61 Cf. A. N. WHITEHEAD, Religion in the Making, p. 91-92.

62 cf. ID. Process and Reality, p. 85 : "Le monde est auto-créateur (self-creative) ; et l'entité actuelle en tant qu'auto-créatrice (as self creating) passe en sa fonction immortelle de co-créateur (part-creator) du monde transcendant. Dans son auto-création, l'entité actuelle est guidée par l'idéal qu'elle a d'elle-même comme satisfaction individuelle et comme créateur transcendant."

63 Cf. ID., Modes of Thougt, p. 67 et p. 146.


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