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COSMOLOGIE ET THÉOLOGIE
La philosophie de A. N. WHITEHEAD
et la théologie nord-américaine du Procès

Jean-Michel Maldamé op

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3. Dieu, raison d'être du monde

Le rapide exposé des thèmes métaphysiques de Whitehead n'a pas pu être mené sans qu'il soit fait appel à l'action d'un premier être : Dieu. La doctrine de Dieu occupe une place centrale dans la cosmologie de Whitehead. Nous allons en dire rapidement les caractéristiques principales64.

a. La question de Dieu

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Dans Science and the Modern World, après avoir exposé l'histoire de la pensée scientifique et les options philosophiques qui y sont impliquées, Whitehead consacre un ultime chapitre à la question de Dieu. Cette manière de procéder est habituelle dans de nombreux traités. Process and Reality procède autrement ; ceci est source de lumière.

La première partie de cet ouvrage expose le projet de la philosophie spéculative ; la deuxième expose les concepts philosophiques essentiels ; la troisième la théorie de la connaissance ; la quatrième est une théorie du savoir scientifique au sens strict ; la cinquième est une "interprétation finale" où il fait place à un chapitre sur Dieu et le monde. Or, dès le commencement de cet ouvrage, il est question de Dieu et il en est parlé tout au long de l'exposé. Dieu n'est pas celui dont on parle dans l'introduction ou la conclusion d'un traité qui expose un système ; il doit être nommé à tout moment de l'élucidation métaphysique du réel. Comment parler d'actualité, de potentialité, de valeur, hors d'une considération de Dieu et de son action ? C'est là l'originalité de la cosmologie de Whitehead. Le concept de Dieu apparaît à chaque moment de l'analyse. S'il est impliqué en toute élucidation de ce qui est, à quelque niveau que ce soit, c'est que Dieu fait partie de ce qui est, en tant qu'il en est la raison d'être ultime.

La métaphysique de Whitehead est en ce sens une théologie naturelle. Il n'est nullement fait appel à une révélation. Le concept de Dieu est un concept dérivé de la philosophie spéculative. La théologie du Procès utilisera largement cette perspective en donnant à ses affirmations théocentriques un accent polémique contre tout athéisme, fut-il méthodique, et en rejoignant la tradition qui affirme de manière constante que la raison humaine peut accéder à une certitude en ce qui concerne l'existence de Dieu en usant des moyens rationnels et critiques.

A l'école d'Aristote et de Platon, Whitehead renoue avec cette tradition. C'est en constatant que l'être des choses n'est pas auto-suffisant, parce qu'il est marqué de potentialité, que la philosophie spéculative est amenée à conclure à l'existence d'un premier être qui n'a pas besoin de recevoir son être d'un autre65.

Ce principe est clairement nommé par Whitehead au début de son maître livre Process and Reality. Il y a contradiction à admettre que l'être soit sorti du non-être. Cette manière de raisonner ne doit pas nous induire en erreur en faisant trop vite conclure au caractère classique de sa pensée.

La différence la plus explicite avec la philosophie thomiste porte sur le fait que, en partant du cosmos, on ne peut pas prouver l'existence d'un Dieu transcendant66. Il n'y a pas de preuve possible. Pour Whitehed, une preuve qui part de la réalité du monde ne peut pas accéder à un être hors du monde. On ne peut donc parler de la transcendance de Dieu. Il est impossible de séparer. La transcendance de Dieu est liée à la rationalité de la preuve. L'argumentation rationnelle sépare. Le bref exposé de la philosophie de la connaissance permet de le comprendre : il n'y a de connaissance que dans l'expérience sensible unifiée qui découvre ce qui est impliqué dans la totalité du fait actuel.

Pour cette même raison, il n'y a pas chez Whitehead de possibilité de connaître Dieu en procédant de manière abstraite. Il n'y a pas de preuve a priori ; ce serait une voie idéaliste contraire au fait que la connaissance part du réel sensible. Une démarche hypothético-déductive, comme celle de l'argument ontologique, n'a pas de place dans une vraie philosophie soucieuse d'expliquer le concret. Descartes peut le faire parce qu'il use d'idées séparées. La découverte de Dieu ne peut se faire que de manière concrète67.

Whitehead est donc résolument hostile à toute démarche qui parle de Dieu de manière abstraite ou a priori. Pourtant cette manière de concevoir l'approche de Dieu est argumentative. D'une part, il n'y a pas d'intuition directe de Dieu -il n'y a pas de vision directe d'un Dieu personnel- ; et, d'autre part, il n'y a pas d'expérience du monde qui ne pose la question de la totalité et donc de l'ultime.

b. Approches de Dieu

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Le terme qui convient le mieux pour caractériser la philosophie de Whitehead est celui d'approche de Dieu. Il laisse place, en effet, à une attitude globale où les divers éléments affectifs et rationnels sont mêlés. Whitehead privilégie la raison. Mais son usage est inséparable de l'expérience de la réalité concrète. Pour l'analyser, nous devons donc puiser dans l'ensemble de ses oeuvres sans pouvoir parvenir à une théorie unifiée. Chaque oeuvre de Whitehead établit l'existence de Dieu en fonction de sa perspective propre.

Dans Science and the Modern World, Whitehead a montré que le monde est unifié par le principe de relativité et la créativité. Chaque entité actuelle est déterminée. A partir d'un certain champ de possibilité, telle ou telle réalité se trouve actualisée. Or la créativité, comme les objets éternels, sont de pures potentialités68. Il y a des choix qui s'effectuent et qui posent un être singulier et particulier. Il y a donc une limitation qui est corrélative à la concrétion. Il y a donc un principe qui assure la concrescence de l'occasion actuelle. Ce principe ultime est Dieu.

Dans l'analyse faite dans Science and the Modern World, Dieu est principe de limitation. Il est la raison d'être du concret en son effectivité. La créativité n'en rend pas raison. Dieu le fait. Dieu est ici découvert au sens où Aristote posait un "premier moteur" dans son étude de la Physique, partie de la philosophie de la nature.

La démarche religieuse est traitée pour elle-même dans Religion in the Making69. Là aussi, Whitehead met en oeuvre une certaine approche de Dieu. Elle arguë de la valeur. Toutes les possibilités du monde ne sont pas réalisées de la même manière. Il y a diversité numérique des êtres, mais aussi diversité qualitative. Cette diversité dans la détermination implique la reconnaissance d'un premier être qui est suprême existant et suprême source de valeur.

Il y a un ordre du monde. Cet ordre est caractérisé en une actualité référée à un être en acte qui rend raison de cet ordre du monde. Sa beauté témoigne de la présence de Dieu.

Bien que Whitehead s'en défende, cette approche est fondée sur une argumentation qui utilise le schème de la causalité. Nous pouvons reconnaître dans les deux approches esquissées rapidement la mise en oeuvre de la causalité efficiente et de la causalité exemplaire. Mais ce qui est neuf c'est que la causalité finale soit privilégiée dans Process and Reality. Dieu est source de toute valeur en un sens dynamique. Il inclut en lui-même toute valeur. Les objets éternels sont en lui réellement, à titre de possibilité, et ils ne viendront jamais à exister si Dieu ne les actualise. Dieu est cette entité actuelle primordiale qui contient en lui toute valeur possible pour les êtres divers. Il en résulte que Dieu a en lui le "désir" de réaliser la richesse qui est en lui. Dieu conçoit les possibilités ; il les harmonise en un ordre de valeur et il tend à les réaliser. Chaque entité en a la pleine responsabilité, mais le don même de la possibilité est en elle un idéal de sa propre perfection et comme le but de son auto-achèvement.

L'univers de Whitehead n'est pas seulement ordonné ; il a une orientation qui est appelée par Whitehead, le but subjectif (subjective Aim). Dieu offre à chaque entité actuelle un dessein à réaliser ; il lui donne la possibilité de le faire, au cours d'un procès qui est l'épanouissement libre de l'être dans le temps.

c. Immanence de Dieu

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Un point de cette métaphysique demande à être relevé car il est significatif des limites de cette philosophie. Whitehead refuse de manière constante de considérer l'idée de transcendance. Dieu n'est pas l'ens realissimum de la théodicée.

Quelle est la raison de ce refus ? Nous pensons que c'est le souci de garder la liberté. Dieu concourt à la réalisation du monde. Celle-ci est une auto-réalisation. Si Dieu était l'être absolu et transcendant, le monde dépendrait de lui de la manière unilatérale. Il y aurait donc une contradiction avec le principe de créativité. Dieu participe à la créativité du monde ; s'il en était séparé, il ne pourrait agir qu'un usant de force et de puissance.

Le procès du monde concerne Dieu. C'est la raison pour laquelle Dieu peut être compris par les catégories de l'analyse ontologique du monde. Pour cette raison, le discours métaphysique de Whitehead ne cesse d'être intérieur à sa cosmologie. Il traite des éléments les plus délicats en exposant l'histoire de la culture et de l'émergence progressive de la liberté. Cette manière est liée au fait que Dieu est amour et qu'il se dévoile en ce qu'il donne et permet de réaliser. Ceci ne minimise pas Dieu et ne le rabaisse pas. Au contraire, l'immensité de l'espace et du temps de l'univers, l'infinie variété des formes vivantes et l'étonnante richesse des réalisations de la culture humaine ne laissent pas de mener au seuil de l'admiration et de l'adoration.

Sur cette ligne étroite, Whitehead avance, sans vouloir séparer ce qui est donné ensemble et relié de manière indissociable, dans un univers infini.

Cette conception de Dieu et du monde aura une influence majeure sur la théorie de ses disciples, parce qu'elle est reprise par Charles Hartshorne. Celui-ci ne corrige pas la théologie de son maître sur ce point ; au contraire, il en donne une lecture opposée à la transcendance, en s'opposant explicitement à la théologie thomiste qui, selon lui, ne laisse pas place au caractère relatif de Dieu puisque tous les attributs y sont marqués du sceau de l'absolu70.

64 Cf. ID., Process and Reality, Préface p. XII : "construire un système d'idées qui mettent les questions esthétiques, morales ou religieuses en relation avec les concepts du monde qui ont leur origine dans les sciences de la nature".

65 Cf. Ibid., p. 46 : "C'est une contradiction dans les termes que d'avancer (assume) qu'un fait explicatif puisse sortir du non-être (nonentity) pour atterrir dans le monde actuel. Le non-être est néant (Nonentity is nothingness). Tout fait explicatif se réfère à la décision et à l'efficacité d'une chose actuelle".

66 Cf. ID., Religion in the Making, p. 71 : "Toute preuve qui commence par la considération du caractère du monde actuel ne peut pas s'élever au-dessus de l'actualité de ce monde. Elle peut découvrir seulement tous les facteurs découverts dans le monde en tant qu'objet d'expérience (as experienced). En d'autres termes, elle peut découvrir un Dieu immanent, mais pas un Dieu pleinement transcendant. Cette difficulté peut s'exprimer comme ceci : en considérant le monde, nous pouvons trouver tous les facteurs requis par la situation métaphysique totale ; mais nous ne pouvons découvrir quoi que ce soit qui ne soit pas inclus dans cette totalité du fait actuel et qui est pourtant explicatif de ce fait".

67 Cf. Ibid., p. 62-63.

68 Cf. Ibid., p. 152.

69 C. Ibid., p. 100.

70 Cf. Charles HARSTHORNE, The Divine Realativity : a social conception of God, New Haven, Yale University Press, 1948.


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