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COSMOLOGIE ET THÉOLOGIE
La philosophie de A. N. WHITEHEAD
et la théologie nord-américaine du Procès

Jean-Michel Maldamé op

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1. Dieu en ses natures primordiale, conséquente et superjective71

Whitehead introduit une distinction qui lui est propre en parlant de la nature primordiale et de la nature conséquente de Dieu (Primordial Nature, Consequent Nature). Cette distinction demande à être bien comprise. Entendue trop littéralement, elle briserait l'unité de Dieu ; entendue trop métaphoriquement, elle perdrait sa force explicative. Elle est inséparable de l'intelligence du procès du monde.

a. Le procès de Dieu

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Cette distinction reprend la distinction qui concerne toute entité : le pôle physique et le pôle mental. Cette distinction recoupe pour une part celle de la matière et de la forme dans l'hylémorphisme aristotélicien72. Le mental est le principe d'unification et d'actualisation de la possibilité qui est donnée. En tout être, compris sur le modèle de l'organisme vivant, l'âme (ou pôle mental) est principe d'unité. Ces deux pôles sont inséparables.

Cette distinction pourrait se schématiser temporellement en disant que Dieu apparaît comme nature primordiale au commencement et comme nature conséquente au cours du procès temporel de l'univers. Mais cette présentation ne convient pas, car Dieu n'est pas vraiment soumis au temps. C'est dans le même acte que Dieu est nature primordiale et nature conséquente. Cette distinction est fondée sur la nature même du procès. Le mode d'être de Dieu n'est pas différent de celui de toute entité actuelle. Dieu est en procès. Il y a en lui un pôle qui est du côté de la possibilité (la nature primordiale) et un pôle qui est du côté de l'actualité (la nature conséquente). Cette distinction est métaphysique73.

Dieu est au-delà du temps. Il serait contradictoire de dire que Dieu soit soumis au temps. Pourtant Dieu n'est pas éternel au sens où il ne serait pas concerné par le devenir. Il y a en Dieu une infinité qui est mesurée de manière spécifique : il est everlasting, il dure à jamais.

Ce terme n'est pas seulement une mesure ; il caractérise son activité qui est inséparable de la transformation et de l'évolution du monde. En sa nature primordiale, Dieu donne une possibilité à chaque entité actuelle. Ce don n'est pas une action faite une fois pour toutes au commencement ; ce n'est pas non plus une intervention par manière de force ou de pression, c'est une persuasion. Dieu donne à chaque entité le désir de s'accomplir elle-même par son lien avec les autres entités actuelles. Ce don est perpétuel. Il est coextensif à la durée du monde, et, par là, en sa nature primordiale, Dieu est everlasting, sans commencement ni fin. Ce terme qualifie donc l'amour de Dieu (Eros) parce qu'il est don toujours en acte de donner.

b. L'achèvement du monde et de Dieu74

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Ce don de Dieu n'est pas fait une fois pour toutes. Il est en devenir. Dieu lui-même participe au devenir. Dieu n'est pas hors du procès. Le principe de relativité s'applique à lui. Il préhende ce qu'il donne, et, par là, il est relié au monde en son entier d'une manière qui concourt à son achèvement.

La nature primordiale de Dieu s'actualise donc au cours du procès du monde. Le monde fait partie de l'activité de Dieu ; il est inséparable de son être. Dieu accompagne le devenir des êtres et les connaît au fur et à mesure du déroulement temporel. Dieu devient ainsi le jugement conscient de ce qui est et de lui-même.

Whitehead appelle nature conséquente de Dieu l'achèvement corrélatif de Dieu et du monde. Dieu est relié au monde qu'il connaît parfaitement. Il reçoit en lui tout ce qui est et le garde. Par lui, le monde ne périt pas. Il entre dans "l'éternité" de Dieu par la réalisation des possibilités qui ont été données par Dieu au commencement du procès. La mémoire de Dieu est source de ce salut.

En sa nature conséquente, Dieu mène le monde sans violence à sa perfection. Il le mène à une harmonie et à un ordre supérieur au donné initial. Le monde s'unifie et en un sens se simplifie, tandis que Dieu s'enrichit de la nouveauté qu'il a contribué à faire venir à l'existence.

Au terme de ce progrès, Dieu devient lui-même en sa nature superjective. Le superjet est, comme nous l'avons expliqué plus haut, le sujet parfaitement constitué. Dieu superjet est parfaitement lui-même, parce qu'il est parfaitement immanent à ce qui est accompli en sa perfection. En ce sens, Dieu devient l'amour parfait75.

Cette vision du monde trouve son achèvement dans la considération de la destinée humaine. L'être humain répond librement à Dieu qui l'aime et lui donne sans cesse la possibilité de devenir ce qu'il est appelé à être. L'homme qui accomplit la volonté de Dieu et qui est connu de lui, parce qu'il ne fait pas obstacle à l'action de Dieu, entre dans l'éternité de Dieu. Rien de ce qu'il a fait de bien ne se trouve perdu. Au contraire, tout est en Dieu de manière unifiée ; c'est de Dieu qu'il reçoit son être en sa vérité au terme des différentes étapes de sa vie. Dieu est amour parce qu'il lui donne un projet de vie libre ; il ne le contrarie en rien ; il ne cesse de l'accompagner ; il lui garde, en son infinité, ce qu'il a vécu de riche, de beau et de vrai. Dans cette figure d'humain se lit le sens de l'histoire de l'univers qui trouve son achèvement dans l'harmonie et l'amour.

Cette théologie naturelle sera reprise et développée par les disciples de Whitehead ; nous en reparlerons donc. Il faut cependant noter ici que cette présentation schématique ne rend pas vraiment compte de la pensée de Whitehead. D'une part, elle la résume de manière rapide, mais d'autre part, elle développe une considération qui se présente comme une analyse théologique. Whitehead ne fait pas ainsi. Ses réflexions sur Dieu sont toujours enserrées étroitement dans un exposé de philosophie de la nature ou d'histoire des idées. Il en résulte que le terme de nature ne doit pas être pris de manière trop absolue. Les natures primordiale, conséquente et subjective de Dieu sont une façon de dire que Dieu est en procès, solidaire du monde76. De Dieu en lui-même et en sa transcendance, Whitehead se refuse à parler.

c. Une cosmologie ou une théologie ?

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Puisque Whitehead refuse de parler de Dieu en lui-même, il résulte que sa philosophie ne peut être considérée comme une théologie au sens strict. Dieu n'est pas pour lui-même l'objet de son attention. Seul le monde l'est. Parce que Dieu est présent au monde comme à son oeuvre, d'une présence constante et continue, la cosmologie traite de l'action de Dieu. Ce parti pris entraîne une carence dans l'analyse métaphysique. Il y a, en effet, une équivocité de l'être.

Whitehead applique à l'action de Dieu les mêmes catégories que pour l'analyse métaphysique du réel. Il traite de l'actualité de Dieu. Il le considère comme une entité actuelle. Dieu est en procès. Les catégories de la relativité et de la créativité s'appliquent à lui de manière stricte et rigoureuse. Cet usage est explicitement lié au refus de la transcendance. Certes Whitehead sait que Dieu n'est pas exactement comme tous les autres êtres ; pourtant, il ne marque pas la différence dans la manière d'exercer l'acte de l'être. L'emploi du mot nature à propos de Dieu est éclairant ; le mot Phusis, ou Nature, se traduit en effet par le terme de Procès.

Cette équivocité de l'être est due au refus de Whitehead de mettre en oeuvre ce qui contredirait la liberté définie selon la créativité. L'entité actuelle est libre parce qu'elle est auto-réalisation de soi. Le Dieu de Whitehead est conçu comme liberté source de liberté. Ceci signifie que Dieu, comme toute entité actuelle, est causa sui. Il y a là une contradiction puisque, si nous reconnaissons que Dieu est a se, nous ne pouvons concevoir un Dieu causa sui qui ne soit divisé de lui-même.

Pour cette raison, nous pensons que la théologie naturelle de Whitehead ne peut en aucun cas être utilisée pour faire une théologie trinitaire. Contrairement à ce que suggère Alix Parmentier, les natures primordiale, conséquente et superjective de Dieu ne peuvent se transcrire sur le mode des relations trinitaires77. La tentative de Ewert Cousins ne nous semble pas non plus satisfaisante parce que le dynamisme de la vie, mis en évidence par le procès, ne correspond pas à ce que l'Ecriture nous permet de dire des relations du Père, du Fils et de l'Esprit. Par contre, la notion de vie et de liberté qui est au coeur de la notion de créativité peut ouvrir des voies nouvelles en matière de théologie de la création. Sur ce point, les disciples de Whitehead le feront avec fidélité. Whitehead pourtant récuse la notion de création. Mais cette exclusion n'est pas un refus de la révélation chrétienne.

71 Cf. Alix PARMENTIER, op. cit., p. 349-444.

72 Cf. A.N. WHITEHEAD, Process and Reality, p. 108 ; Adventures of Ideas, p. 355.

73 Cf. Ibid., p. 341-351/519-533.

74 Cf. Ibid., p. 347 : "Ainsi Dieu est achevé (completed) par les satisfactions individuelles du fait fini et les occasions temporelles sont achevées étant unies à jamais à leurs soi (selves) transformées et purifiées en conformité avec l'ordre éternel qui est la sagesse absolue ultime".

75 Cf. ID., Dialogues, p. 370 : "Dans la mesure où l'homme participe de ce procès créateur, il participe du divin, de Dieu, et cette participation est son immortalité rendant sans portée la question de savoir si son individualité survit à la mort du corps. Sa vraie destinée de co-créateur dans l'univers est sa dignité et sa grandeur". Ce sont là les derniers mots de ces dialogues.

76 Cf. Alix PARMENTIER, op. cit., p. 435, note 36.

77 Cf. Alix PARMENTIER, op. cit., p. 455 et Ewert COUSINS, "La temporalité de Dieu" dans Temporalité et aliénation, Paris, Aubier Montaigne, 1975, p. 156-157.


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