|
Domuni
/ Bibliothèque
/ Articles
/ Théologie
COSMOLOGIE ET THÉOLOGIE La philosophie de A. N. WHITEHEAD et la théologie nord-américaine du Procès Jean-Michel Maldamé op |
La doctrine de Dieu élaborée par Whitehead, au coeur même de sa cosmologie, n'est pas étrangère au christianisme. Elle entretient avec la foi chrétienne une relation étroite qu'il faut maintenant exposer.
A. N. Whitehead était chrétien. Né dans une famille profondément croyante, il n'a jamais renié sa foi. Fils de clergyman, il fut un de ces enfants des familles presbytérales qui ont beaucoup apporté à la culture européenne : l'union d'une grande rigueur morale et d'une vive sensibilité avec un goût pour les choses de l'esprit78. Dans sa jeunesse, Whitehead a étudié la théologie. Ce n'était pas un professionnel, mais sa grande intelligence a assimilé une littérature considérable en matière de théologie, telle qu'elle s'enseignait et se diffusait en Angleterre. C'est d'ailleurs, en partie, pour des raisons de conviction religieuse qu'il a cessé toute relation étroite avec Bertrand Russel devenu agnostique. Cette adhésion religieuse personnelle n'est pas restée dans le domaine intellectuel puisque son intérêt pour la philosophie, comme réflexion sur les choses ultimes, a été renforcé par la mort de son fils, tué à la guerre en 191879. Cette confrontation avec l'absurde et la méchanceté du monde l'a enraciné dans des interrogations radicales sur le mal et sur la notion chrétienne de salut. Sa réflexion cosmologique a outrepassé le strict domaine de la description et de l'explication pour poser les ultimes pourquoi dont la réponse appelle un engagement. Son engagement philosophique aux Etats-Unis a été fortement teinté par ses préoccupations religieuses. Les universités américaines sont plus tolérantes et plus soucieuses du réel qu'en France. Les mentalités européennes restent, hélas, attachées à un cloisonnement strict des domaines du savoir : mathématiques, sciences exactes, sciences humaines, philosophie et théologie, quand ce n'est pas, comme en France, un rejet de la foi dans le non-savoir. Les universités américaines sont, sur ce point, plus créatrices parce qu'elles permettent une vraie communication des divers savoirs. Il n'est pas étonnant que les convictions chrétiennes, qui ont marqué la philosophie de Whitehead, aient pu être développées en dialogue avec ses pairs.
Whitehead ne construit pas une philosophie articulée à la notion traditionnelle de création. C'est un paradoxe puisque la tradition chrétienne envisage les rapports entre Dieu et le monde, dans le traité de la création. Même s'il considère l'acte créateur comme la première des interventions de Dieu, la notion privilégiée nous semble celle du salut. La distinction en Dieu des deux pôles de sa nature primordiale et de sa nature conséquente laisse place à un procès de l'Univers. Ce procès est sous le signe de la liberté. Le rapport de Dieu et du monde va de liberté à liberté. Les libertés sont constituées et s'accomplissent dans leurs pouvoirs respectifs. La relation de Dieu et du monde relève de ce fait du langage du salut qui suppose posée l'autonomie de l'être créé, tandis que la création affirme l'origine radicale de l'être. La théologie de Whitehead souligne ce qui relève du respect de la liberté et écarte ce qui est habituellement dit de l'acte créateur, comme si la création passive était une négation de la liberté. Les concepts qui disent l'action créatrice de Dieu ne relèvent donc pas des catégories de la toute-puissance, mais des catégories de la miséricorde. Process and Reality retient uniquement pour qualifier la nature conséquente de Dieu : la Sagesse (Wisdom), la Tendresse (Tenderness) et la Patience (Infinite Patience)80. Ces termes prennent sens dans l'acte du jugement porté par Dieu. Car la relation entre la nature conséquente de Dieu et le monde est un acte de conscience : c'est un jugement parce que ce n'est pas un acte originaire et fondateur, mais un acte qui accompagne le déroulement de l'univers et qui cherche à y réaliser le salut de tout ce qui est. La sagesse de Dieu veille sur les divers seuils du procès parce qu'il y a des moments cruciaux où tout pourrait se perdre. La multiplicité pourrait devenir discordance et s'écarter du but initial proposé par Dieu. La fin de l'univers est l'harmonie dans la multiplicité parfaite des réalisations ; là s'abolissent les contradictions qui se rencontrent dans le déroulement du Procès. La fin de l'univers ne saurait être l'élimination de quelque partie que ce soit, mais au contraire, elle sera l'accomplissement et la réconciliation. Ce sont là des termes spécifiques du Nouveau Testament ; Whitehead leur donne un sens cosmique. Liberté et nécessité, multiplicité et unité, imperfection et perfection marquent les difficultés du présent ; elles seront abolies par la réalisation de la volonté de Dieu qui veut l'unité et la paix. Cette harmonie universelle n'est autre que l'idée chrétienne de la rédemption, entendue dans toute son universalité. Le terme de salut est explicité par les notions de tendresse et de patience caractéristiques de la nature conséquente de Dieu, puisque celle-ci accompagne, en les respectant, des libertés qui ont la responsabilité de leur destin. Ce n'est sans doute pas par hasard que Whitehead retrouve ici le sens de la distinction scolastique entre "volonté antécédente" et "volonté conséquente" qui sert à exprimer la manière dont Dieu fait face au mal de faute qui est le fruit de la liberté humaine. Cette distinction est entendue ici en cosmologie, puisque ce sont toutes les entités actuelles qui soit responsables de leur propre achèvement et que Dieu ne saurait les contraindre à quoi que ce soit. Whitehead exclut les idées de toute puissance et les termes de Seigneur et de Maître qui sont attribués habituellement à Dieu. Ce langage, lié à une cosmologie de la force81, ne convient pas ; il caractérise le tragique malentendu qui dénature le christianisme où les idées nouvelles apportées par Jésus-Christ ont été déformées par la métaphysique du pouvoir absolu82. Les pages historiques consacrées à ce thème dans Adventures of Ideas sont parmi les plus ferventes de son oeuvre. Whitehead trace du Christ un portrait très proche de la lettre des évangiles. L'enseignement de Jésus est en effet la manifestation d'un Dieu qui opère par amour et par la persuasion et qui pâtit de la souffrance du monde à la croix ; Dieu ne laisse rien perdre de ce qui est ; il le rassemble dans son amour, mû par un souci de réconciliation. Celle-ci suppose le respect de l'autre et donc un certain retrait de Dieu qui est présent, comme à distance respectueuse dans la patience, la tendresse et la bonté83. Les notions de puissance et de pouvoir ne peuvent convenir que dans la nature primordiale de Dieu. Jésus-Christ ne relève pas de cette catégorie, il manifeste la nature conséquente de Dieu, celle qui advient au cours du procès et qui est inscrite dans l'histoire. Il y a sur ce point une équivoque que l'oeuvre de Whitehead ne peut pas lever dans la mesure où son souci de décrire et d'analyser le devenir dans des catégories universelles bute sur la singularité de l'histoire de Jésus-Christ. Son caractère particulier lui paraît être un obstacle à l'universalité de l'action salvifique. Ce point est essentiel, il nous permet de dire que l'oeuvre de Whitehead n'est pas construite comme une théologie chrétienne, car elle ignore le fait spécifique et irréductible de la révélation. Pour cette raison, les très beaux passages que Whitehead consacre à Dieu ne sont qu'une partie de sa cosmologie, car Jésus-Christ est seulement nommé comme une expression de la divinité au cours de son progrès84. Ce jugement est confirmé par le statut que Whitehead accorde au mal dans le monde. S'il y a entre le mal et le bien une opposition radicale, celle-ci n'est pas pensée dans les catégories ontologiques de la privation, mais selon les catégories esthétiques de la dysharmonie. La multiplicité des entités actuelles et la divergence de leurs finalités propres rendent raison du mal. Aussi Dieu est-il celui qui transforme le bien en mal en faisant concorder des intérêts contradictoires. Dieu reçoit le mal comme mal. Il a une vision supérieure à celle des entités actuelles limitées qui ne peuvent voir au-delà de leur propre finalité. Dieu qui n'est pas limité, est en relation avec tout l'univers. Il sait donc voir ce qu'il est possible de faire pour éliminer les incompatibilités. Il agit, non par force, mais par persuasion. Ce qui explique la présence effective du mal que Dieu n'a pas écarté de force. Cette manière d'agir est révélée en Jésus-Christ qui fait face au mal et le vainc par pure bonté, par son amour miséricordieux et par la folie et la faiblesse de la croix. 78 Alix PARMENTIER note à juste titre que la dédicace des Principes of Natural Knowledge à la mémoire de son fils contient des thèmes essentiels de la philosophie religieuse de Whitehead ; "A Eric Alfred Whitehead tué au combat au-dessus de la forêt de Gobain en faisant don de lui-même pour que la cité de sa vision ne périsse pas (giving himself that the city of his vision may not perish). La musique de sa vie fut sans dissonnance (discord), parfaite en sa beauté (perfect in its beauty)." 79 Cf. A. N. Whitehead, Essays in science and Philosophy, p. 3-14 "Autobiographical Notes". 80 Cf. ID., Process and Reality, p. 346 : '"Dieu ne crée pas le monde, il le sauve". 81 Cf. ID., Religion in the Making, p. 54-55 : "L'adoration de la gloire de Dieu naissant au pouvoir n'est pas seulement dangereuse : elle provient d'une conception barbare de Dieu (...). Cette vue de l'univers, sous la forme d'un empire oriental gouverné par un tyran glorieux, peut avoir été utile. Dans son cadre historique, elle marque un progorès religieux (...). La glorification de la puissance a brisé plus de coeur qu'elle n'en a guéri". Cf. Dialogues, p. 273, et Adventures of Ideas, p. 32, 45 et 212. 82 Cf. ID., Adventures of Ideas, p. 214. 83 cf. ID., Process and Reality, p. 343 : et Religion in the Making, p. 57 : "La vie du Christ n'est pas une manifestation de puissance souveraine (over-ruling). Sa gloire est pour ceux qui savent la discerner, et non pour le monde. Sa puissance réside dans son absence de force". |