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COSMOLOGIE ET THÉOLOGIE La philosophie de A. N. WHITEHEAD et la théologie nord-américaine du Procès Jean-Michel Maldamé op |
La pensée de A. N. Whitehead est-elle seulement une cosmologie ? Pour répondre à cette question, il nous faut considérer l'oeuvre de Whitehead en tous ses éléments. On doit d'abord tenir compte d'une dimension personnelle. Elle est facilement accessible grâce aux entretiens recueillis par Lucien Price. Pendant des années, de 1934 à 1947, celui-ci a noté les discussions amicales entretenues avec son ami à diverses occasions. Il en résulte un témoignage vivant très utile pour situer la pensée de Whitehead dans son dynamisme propre. Les questions politiques et esthétiques y tiennent un grand rôle. Les questions d'éducation sont présentes de manière constante. On constate dans ces entretiens -et la forme même du dialogue y invite- une grande admiration pour Platon et la tradition humaniste qui provient de la lecture de son oeuvre depuis la Renaissance. Les sujets religieux sont l'occasion de prises de position catégoriques pour rejeter le Dieu de violence et de force qui oeuvre dans les livres de l'Ancien Testament et pour interpréter l'histoire en terme de convergence vers la révélation de l'amour évangélique. Malgré le démenti des faits (la guerre mondiale, les totalitarismes et le déclin de l'Europe), l'optimisme demeure. Le rejet du Dieu hébraïque, qualifié de "despote oriental", est solidaire d'une ouverture vers toute forme de religion qui laisse place à la beauté et à la valeur. La lecture de ce témoignage porte une contribution utile pour comprendre la cosmologie de Whitehead. Celle-ci met en oeuvre une démarche fondée sur les intuitions fondatrices de la science contemporaine : d'une part, la mathématique est l'instrument de la connaissance sûre parce que le réel est écrit selon un langage rationnel et, d'autre part, l'individualité est saisie dans l'expérience qui perce le mur des apparences et de l'illusion. Cette pensée est exprimée dans l'oeuvre majeure Process and Reality ; pourtant une autre oeuvre mérite attention Adventures of Ideas. L'auteur a été plus libre d'exprimer ses intuitions puisque sa synthèse philosophique était publiée. Il correspond à une manière de dire plus ample de l'expérience de l'auteur : intellectuelle, mais aussi esthétique et spirituelle. Dans le très beau chapitre sur l'âme humaine se trouve explicité le rôle majeur de la raison. L'histoire de la culture qui est essentielle à l'intelligence du procès cosmique montre que le progrès est lié à l'avènement d'une humanité plus libre et plus heureuse par l'usage de la raison. Celle-ci permet d'accéder à l'universalité qui caractérise l'idéal humanitaire. L'histoire des civilisations est faite dans la perspective d'une découverte progressive de la grandeur de la persuasion pour régler les conflits et corrélativement le refus d'user de la force caractérise l'idéal moral. La vision d'avenir qui est explicitée est emplie du souci de la paix et de l'harmonie qui seront peu à peu instaurées. Cette présentation précède les développements concernant le domaine de la philosophie de la nature dont l'exposé est fait de manière historique, tant à propos des lois de nature que des diverses cosmologies. La réflexion au sujet des rapports entre philosophie et science est éclairante pour notre étude. Whitehead montre que la science est fondée sur des intuitions philosophiques coordonnées en système. Ces intuitions philosophiques ne perdent jamais leur statut. Elles ne peuvent être contenues rigoureusement dans les idées "claires et bien distinctes", chères aux professeurs. Contre ce défaut, Whitehead loue Platon d'avoir proposé une cosmologie fondée sur l'Harmonie. Les mathématiques en sont la clef. Avec Platon et Aristote, la maîtrise du langage mathématique et de la raison ont inauguré une nouvelle époque. Après la période terne du Moyen-Age, les temps modernes ont retrouvé l'importance des mathématiques comme moyen d'exprimer les relations qui font l'ordre de l'univers. Cette harmonie n'est pas donnée une fois pour toutes, elle est mise en oeuvre progressivement dans le déroulement du temps conçu de manière théologique dans un processus créateur qui concerne toute sorte d'événements ou d'entités actuelles. Ce procès manifeste une grande solidarité de tout ce qui advient, de sorte que la philosophie spéculative permet de construire un système cohérent et logique, rassemblant les idées générales ; chaque élément de l'expérience humaine peut y trouver sa place. Cette conception du monde justifie le réalisme de la pensée et la valeur de la raison articulée à la certitude que l'homme occupe dans le monde une place centrale. L'essentiel de la pensée de Whitehead et de son dynamisme se trouve exposé dans la dernière partie de l'ouvrage où il analyse les termes qui traduisent les grands axes de sa pensée. Ces valeurs sont la vérité, la beauté, l'aventure, l'art et enfin la paix. Ces pages sont admirablement écrites, avec ferveur et lucidité. On y trouve là une synthèse qui privilégie les deux termes : Harmonie et Eros liés à l'idéal de liberté. La philosophie de Whitehead est ainsi animée par des thèmes profonds, puisés aux sources de la culture occidentale, articulés au développement de l'humanisme et sans cesse confrontés aux données du réel perçu selon les rigueurs de la méthode scientifique. L'agencement de ces termes donne à la philosophie de Whitehead un horizon qui déborde largement le domaine de la philosophie de la nature. Sa philosophie est développée sur des intuitions qui sont regroupées dans la religion. La religion est le moyen d'atteindre le principe du monde qui demeure par delà l'éphémère. Il s'agit d'une perception intuitive qui est une remise confiante de soi parce que la religion ne se fonde pas sur la reconnaissance d'un pouvoir, mais sur le sentiment de la présence de Dieu et de son amour. La religion est tout à la fois système d'idées générales, doctrine, vie intérieure et attitude morale. Elle est également force de cohésion sociale. En cette définition se retrouve le renversement de la philosophie classique qui privilégiait le sujet substantiel. La religion est relation à Dieu. Cette relation est constitutive de l'être de celui qui est en lien avec Dieu. La religion est donc le lieu de l'intériorité de l'individu qui est en lien avec le Dieu qui le fait être en sa singularité. Elle est donc vie intérieure, prière personnelle, vie mystique. Cette vie n'est pas rupture avec tout l'univers qui en dépend. La religion concerne l'intime de l'être, la conscience du monde et des diverses communautés qui le constitue. La vie religieuse est pour Whitehead profondément rationnelle puisqu'elle exprime la vérité de l'être en son procès. Cette place centrale de la religion vécue de manière consciente s'accorde à l'émotion poétique et artistique, d'autant que le beau prime le vrai. Ainsi Whitehead est-il en profonde communion avec les poètes qu'il aime citer et qui nourrissent sa vie et sa recherche personnelle. Ne serait-ce pas parce que la religion est vraie quand elle est vécue de manière esthétique ? Si, pour Whitehead, Wordsworth et Shelley sont les princes de la poésie, n'est-ce pas leur sens aigu de la nature perçue comme enchantement de forme et de beauté ? N'est-ce pas aussi parce que ces poètes célèbrent la présence de Dieu en tout ce qui est ? N'est-ce pas enfin parce que la vie qu'ils chantent est finalisée par la rencontre de Dieu ? Au commencement de cette étude, nous avons distingué quatre sens au terme de cosmologie. Après avoir exposé les grands axes de la philosophie de Whitehead, nous devons conclure que c'est une cosmologie profonde et originale. Elle l'est par son enracinement dans le savoir scientifique le plus actuel tant en oeuvre d'une philosophie de la nature qui situe les principales catégories de l'être en devenir (le procès) et les développe dans une ontologie de la relativité et de la créativité. Elle l'est enfin par le dynamisme qui plonge ses racines dans l'expérience religieuse qui est une expérience de Dieu et du monde dont l'unité est pensée en termes d'ordre, d'harmonie, de beauté et de communion. Cette cosmologie nous paraît cependant limitée, car elle n'atteint pas à la notion de création au sens retenu par la tradition chrétienne. Non que Whitehead ne soit chrétien, mais il récuse cette notion en tant qu'elle implique une séparation et une altérité radicale du monde et de Dieu. Whitehead a récusé la notion de création ex nihilo parce qu'il caractérise tout existant par son auto-constitution et son auto-réalisation. Dieu n'intervient donc (en sa nature primordiale) que pour donner une fin et des possibilités et (en sa nature conséquente) pour favoriser la meilleure des actualisations. La philosophie de Whitehead applique à Dieu les mêmes catégories que celles qui concernent tout être, aussi Dieu est-il soumis au devenir qui est celui du monde pour devenir ce qu'il doit être (nature superjective). Cette formulation s'écarte notablement de la théologie traditionnelle. On ne saurait le reprocher à Whitehead qui n'a jamais eu l'intention de faire oeuvre théologique au sens strict. Mais nous ne pouvons pas ne pas constater que sa cosmologie est amputée d'une dimension essentielle à cause de son refus de recevoir la notion de création en toute rigueur. Le principe de créativité met sur le même mode l'acte de Dieu et l'acte du monde ; Dieu se crée en créant le monde. Comme tel, il n'est ni simple, ni parfait. Il est vivant comme tout être qui devient son être. C'est donc en réfléchissant sur la notion de création que nous pensons que la philosophie de Whitehead trouve sa limite. En lisant la théologie faite explicitement à son école, nous nous posons cette question : cette cosmologie, si riche et si féconde, permet-elle de formuler de manière contemporaine et novatrice la foi en Dieu ? |