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COSMOLOGIE ET THÉOLOGIE
La philosophie de A. N. WHITEHEAD
et la théologie nord-américaine du Procès

Jean-Michel Maldamé op

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Deuxième partie : La théologie du Procès

Dans Adventures of Ideas, Whitehead retrace l'histoire de la civilisation occidentale ; il y voit l'émergence de deux aspects qui lui paraissent être des acquis essentiels : l'essor de la pensée rationnelle (en particulier dans les sciences exactes) et l'importance du fait religieux chrétien. Ils expliquent pourquoi la civilisation marquée par ces deux caractères est devenue dominante dans le monde.

Il est conforme à la philosophie de Whitehead, soucieux de voir les possibilités données dans le présent, de s'interroger sur son avenir. Il le fait en constatant le déclin de deux grandes religions : le bouddhisme et le christianisme85. Le souci du déclin de la religion est déjà formulé dans Science and the Modern World où Whitehead se plaint du fait que la religion soit étouffée par la recherche du confort qui tue son inspiration en matière d'aventure et d'espérance86. Cette même régression est dénoncée dans Adventures of Ideas, car si la religion se fait l'alliée des pouvoirs établis, elle tue la créativité et contredit l'aspiration inscrite par Dieu dans le coeur de l'homme appelé à se dépasser87.

La religion chrétienne a souffert du dogmatisme88. Si les dogmes sont nécessaires pour la clarté de la foi, ils ne doivent pas fonctionner comme un frein à l'invention et au progrès. L'erreur du dogmatisme son esprit statique et il vient de la fermeture sur soi.

Le développement de la science moderne a été une source d'érosion pour les églises qui se sont fermées dans leurs certitudes en excluant la rencontre des autres religions. Elles ont ainsi amené les meilleurs esprits à vivre hors de la communauté des croyants sans avoir l'audience qu'ils méritaient. Whitehead pense que ceci doit prendre fin.

Dans la perspective du procès, les religions doivent sans cesse reformuler leurs affirmations de foi. Rien ne doit être écarté ni rejeté a priori, mais tout doit être assimilé et reformulé au fur et à mesure de nouvelles découvertes. Le caractère même du discours religieux qui fait appel à l'intuition implique ce développement89.

Pour Whitehead, le christianisme est la vraie religion parce qu'il est le message d'amour qui inspire une réponse d'amour. La religion n'est pas alors un fait social, mais une vie intérieure en une vie qui assure la singularité humaine90.

Dans la réflexion de Whitehead sur la civilisation, il n'est pas étonnant que la Réforme joue un rôle majeur91. La Réforme est pour lui l'histoire du combat de la liberté contre l'autoritarisme. A partir de cette idée, Whitehead relit l'histoire du christianisme comme la découverte progressive de la liberté des croyants et des droits de la conscience. Platon en avait formulé l'idéal, mais c'est Jésus qui en a manifesté l'effectivité. Son message d'amour, de paix, de sympathie a révélé la nature de Dieu et de son action dans le monde92. Whitehead voit dans la théologie grecque (Alexandrie et Antioche) une étape décisive du christianisme qui s'est trouvé armé pour répondre aux questions que pose l'action de Dieu sur le monde en justifiant l'identité divine du Christ en son action et en son être.

Whitehead pense que cette théologie demande à être reprise et prolongée. La réforme n'a pu le faire de manière définitive car elle est restée tributaire d'une conception autoritaire de Dieu. Aussi il appelle à une Nouvelle Réforme qui sera tout à la fois théologique et sociale.

Cette Nouvelle Réforme doit s'enraciner dans une nouvelle conception du Dieu de l'univers, accordée à une explication du monde exempte des erreurs passées. Elle doit répondre rationnellement aux questions que se posent les hommes. En particulier, elle doit rendre raison de ce qui fait l'énigme de la vie : le passage des choses ou le caractère changeant du monde, et la nature de la force qui oeuvre en tout ce qui est. Les idéaux ont été révélés par Jésus-Christ, ils donnent sens à ce qui advient. Aussi Whitehead est certain que l'harmonie est possible, si elle est fondée sur Dieu, principe et fin de toute chose en ses natures primordiale et superjective.

Telle est la tâche de la théologie esquissée par Whitehead au terme de sa vie. Il est nécessaire de le rappeler au commencement de la deuxième partie de notre étude où nous allons exposer quelques thèmes majeurs de la théologie de ses disciples. Cette perspective d'une Nouvelle Réforme est en effet à l'horizon de leur travail ; c'est la source de leur dynamisme profondément marqué par les idéaux et les certitudes fondatrices de la société américaine93.

La note préliminaire a permis de montrer l'ampleur de ce courant théologique. Nous ne présentons dans notre étude que les récentes publications rassemblées essentiellement autour de personnalités comme John Cobb 94 et Shubert Ogden95 et leurs compagnons Robert Griffin96 et Lewis Ford97. Leurs oeuvres sont en effet centrées autour de l'université de Claremont. Que ce centre soit situé sur la côte Est du continent américain et soit ouvert sur le Pacifique au centre de la civilisation qui domine le monde, tant par sa puissance économique et industrielle que par la créativité en matière culturelle, n'est pas sans signification. L'idéologie du Nouveau Monde y trouve un large espace pour se réaliser. La générosité de la vie y va de pair avec l'ampleur de la perspective et des moyens.

La réussite de cette théologie est-elle au niveau de son ambition ? Les réponses sont-elles satisfaisantes pour des esprits formés à la critique chère à la pensée européenne ? Les conclusions théologiques apportent-elles vraiment une nouveauté ? Pour répondre à ces questions, il nous faut exposer les thèmes majeurs de cette théologie. Nous le ferons en retenant les points essentiels à notre perspective "cosmologie et théologie" qui, si elle est centrale, n'est pas exhaustive. Pour les autres aspects de cette théologie, le lecteur se rapportera à l'étude du Professeur Gounelle et à l'Exposé introductif de Cobb et Griffin. Nous situerons d'abord le courant théologique dans le concert des tendances actuelles de la recherche théologique, puis nous développerons les deux points essentiels en matière de relation entre Dieu et le monde et entre le Christ et le monde. Nous conclurons de manière critique, en analysant la notion de création.

85 Cf. A. N. WHITEHEAD, Religion in the Making, p. 146.

86 Cf. ID. Science in the Modern World, p. 237.

87 Cf. Ibid., p. 232.

88 Cf. ID. Religion in the Making, p. 146-147.

89 Cf. Ibid., p. 144.

90 Cf. Ibid., p. 15.

91 Cf. ID. Adventures of Ideas, ch. X : "The New Reformation", p. 205-224.

92 Cf. Ibid., ch. III : The Humanitarian Ideal, p. 32.

93 Cf. Ibid., p. 214.

94 John B. COBB, A christian Natural Theology. Based on the Thought of Alfred North Whitehead, Philadelphia, The Westminster Press, 1965 ; God and the World, Philadelphia The Westminster Press, 1969 ; The structure of Christian Existence, New-York, The Seabury Press, 1970 ; Is it Too Late ? A Theology of Ecology, Bevery Hills, Bruce, 1971 ; Liberal Christianity at the Crossroads, Philadelphia, The Westminster Press, 1973 ; To Pray or not to Pray. A confession, Nashville, The Upper Toom, 1974 ; Christ in a Pluralistic age, Philadelphia, The Westminster Press, 1975 ; Theology and Pastoral care, Philadelphia, Fortress Press, 1977. deux articles de John Cobb ont été publiés en français "L'homme et la philosophie du devenir", Concilium, 1972, n° 75 et "Le christianisme est-il une religion" ? Concilium, 1980, n° 156.

95 Shubert M. Ogden, The Reality of God and Other Essays, New-York, Harper and Row, 1966.

96 David Ray Griffin, A Process Christology, Philadelphia, The Westminster Press, 1973 ; God, Power and Evil, Philadelphia, The Westminster Press, 1976 ; Mind in Nature, University Press of America, Washington, 1977.

John COBB et D. Griffin ont publié ensemble : Process Theology, an Introductory Exposition, Philadelphia, The Westminster Press, 1976.

97 Lewis S. Ford, The Lure of God, Philadelphia, Fortress Press, 1978.


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