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COSMOLOGIE ET THÉOLOGIE
La philosophie de A. N. WHITEHEAD
et la théologie nord-américaine du Procès

Jean-Michel Maldamé op

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1. La liberté et le procès

La liberté est un élément majeur du devenir du monde. Cette qualité ne concerne pas seulement les êtres supérieurs, elle concerne tous les êtres qui, à l'image de l'organisme vivant, s'auto-réalisent. Chaque organisme assimile des éléments extérieurs qu'il fait siens ; il rassemble ces divers éléments en une entité actuelle ; il exclut certaines influences par des protections et des mécanismes de défense. Ceci est vrai principalement de l'être humain qui est conscient et qui développe une vraie culture. C'est le thème essentiel de Adventures of Ideas qui est accordé à une cosmologie qui privilégie la raison et la liberté117.

Cette théologie de l'action de Dieu se trouve confirmée dans la révélation chrétienne. Jésus-Christ et le message du Nouveau Testament montrent que ce qui est premier dans l'action de Dieu, c'est le respect de la liberté et la générosité. En ce sens, la théologie chrétienne fonde une théologie naturelle. Jésus-Christ manifeste la vérité de ce qui est dans le procès ; par lui, le procès trouve son sens et les conditions de son achèvement.

L'action de Dieu dans le monde se ramène à un schéma relativement simple. Dieu veut que se réalise la perfection de toutes les entités actuelles qui sont le monde. Pour cela, il ne cesse de donner des possibilités nouvelles. Ce ne sont que de pures possibilités, car s'il donnait l'actualité, il dispenserait d'exercer le processus d'auto-achèvement. Cette position de possibilité est limitée par ce qui est déjà donné.

L'action de Dieu consiste donc à faire se rejoindre concrètement deux finalités : sa propre finalité et la finalité particulière de l'autre. Cette métaphysique de la liberté implique que Dieu n'agisse pas de manière violente ou autoritaire. Il intervient par manière de persuasion. C'est le titre même de l'ouvrage de L. Ford : The Lure of God (L'attrait de Dieu).

Une théologie naturelle chrétienne développe tous les éléments qui s'accordent avec cette perspective. De manière négative, elle rejette tout ce qui, dans la doctrine de Dieu, souligne sa souveraineté, son omniscience, son éternité, son caractère de juge impassible, extérieur au monde en son absolu. L'Evangile donne de Dieu une toute autre vision : celle d'un amour prévenant qui ne cesse de venir au devant des siens, pour les aider à réaliser leur vérité et leur grandeur118.

Cette attitude de Dieu se dévoile déjà dans la tradition prophétique qui traite du salut119. Une situation donnée est le fruit d'un passé, Dieu intervient, non pas pour le supprimer mais pour en utiliser les possibilités pour une communion plus grande entre lui et le monde. Les amis de Dieu sont appelés ; leur liberté est entière. Dieu ne fait rien pour sauver le monde qu'il ne fasse sans les hommes et sans leur liberté. La notion d'alliance est essentielle. Cette notion, qui apparaît dans la tradition biblique, ne se limite pas à la tradition hébraïque. Whitehead voyait, en effet, dans la philosophie grecque le commencement de cette conception de la bonté de Dieu. Les théologiens du Procès l'étendent à toute l'histoire de la vie. Dieu appelle de manière universelle120.

Cette théologie de liberté n'est pas universellement reconnue dans la Bible, aussi les théologiens du Procès distinguent-ils la tradition prophétique et la tradition apocalyptique121. Dans une tradition, Dieu appelle ; dans l'autre, il communique des décrets pris "de toute éternité". Pour l'une, l'histoire n'est pas déterminée, elle est sous le régime de la promesse ; pour l'autre, l'histoire est fixée à l'avance.

Les théologiens du Procès constatent que la prédication de Jésus, même si elle garde des accents d'apocalypse, oriente dans le sens de la liberté. Le Dieu qui se manifeste en Jésus-Christ est un Dieu qui appelle à la liberté. Jésus témoigne de la nécessaire initiative de Dieu qui appelle au dialogue permanent. Dieu ne fait rien sans la liberté humaine de Jésus qui ne fait rien qui ne dépende de la liberté de ses auditeurs.

Cette relecture chrétienne de l'histoire biblique et de l'histoire universelle est enracinée dans l'ontologie122. Pour cette raison, il y a bien une théologie naturelle chrétienne. Non que tout soit naturellement chrétien, mais parce que la vérité manifestée en Jésus-Christ dévoile la manière d'agir de Dieu dans le monde. Par là, cette théologie n'est pas seulement le constat de ce qui est, elle permet de se situer face à ce qui vient, dont le trait dominant est celui de la nouveauté. Toute entité actuelle apporte avec elle de l'inédit. Cet élément fait la valeur créatrice du Procès.

Le Procès est un écoulement du temps. Il y a dans ce passage un processus de perte irrémédiable parce que le temps ôte des possibilités. Ce fait contredit-il le désir de réalisation parfaite qui est le but commun à Dieu et à l'homme ? N'est-ce pas la fonction de Dieu de ne rien laisser perdre du devenir du monde ? Les théologiens du Procès répondent que Dieu est infini : il est capable de garder tout ce qui a de la valeur. Il ne rejette rien ; il reprend tout ce qui est dans l'infinie durée (everlasting) de sa nature conséquente.

Le procès du monde, solidaire du procès de Dieu, est tel que tout trouve sa place en Dieu ; rien de ce qui est n'est perdu123. Dieu ne cesse d'arracher à l'anéantissement ce qui advient. En lui, tout arrive à sa plénitude et à sa perfection. Sans lui, l'entropie réduirait le monde à l'insignifiance de l'uniformité ; grâce à son action, tout est toujours nouveau.

117 Cf. A. N. WHITEHEAD, Adventures of Ideas, p. 20-27, 30-31 et p. 108-109.

118 Cf. J. COBB et D. GRIFFIN, op. cit., p. 44-45 et p. 57-61.

119 Cf. L. FORD, op. cit., ch. II : "Divine Persuasion in the old Testament" et ch. 3 : "Divine Sovereignty", p. 15-44.

120 J. COBB, God and the World, p. 42-65.

121 L. FORD, op. cit., p. 31-43.

122 J. COBB, A Christian Natural theology, p. 252-284.

123 Ibid., p. 63-78.


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