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COSMOLOGIE ET THÉOLOGIE La philosophie de A. N. WHITEHEAD et la théologie nord-américaine du Procès Jean-Michel Maldamé op |
Cette analyse dont nous venons de faire une rapide esquisse n'est pas seulement l'exposé d'une doctrine spirituelle. Elle est articulée au concept du monde. Il convient d'en dire le sens exact, d'autant qu'il y a sur ce point une différence notable avec la philosophie de Whitehead. Celui-ci enracinait sa vision du monde dans les problèmes posés par l'essor de la physique du début du siècle. La biologie venait conforter une vision du monde où le temps joue un rôle majeur et irréductible. Cette découverte du temps due à la relativité, permettait à Whitehead de construire une philosophie de l'organisme où tous les éléments sont reliés entre eux. Les théologiens du Procès n'ignorent pas le domaine de la physique (relativiste et quantique), mais il est patent que leurs interrogations ne naissent pas d'un travail en ce domaine. Les rares mentions qu'ils en font ne sont que des allusions. Par contre, les problèmes et les modèles de la biologie sont omniprésents dans leur réflexion. Un ouvrage permet de juger de cet enracinement et d'en expliciter le sens135. Il est écrit en collaboration par John Cobb et Charles Birch qui est professeur de biologie à l'Université de Sydney, Australie. Il est disciple de Whitehead et conceptualise sa philosophie dans les catégories de son maître136. Ce livre présente comme une vaste fresque des problèmes posés par la vie. L'information scientifique est de qualité. Dans le cadre de cette étude, nous ne retiendrons que les éléments essentiels à la cosmologie. 1. Le premier point qui sous-tend le livre tout entier est le thème de la liberté qui est comprise dans ses dimensions politiques et sociales, mais plus largement comme une valeur universelle concernant les relations entre les êtres. Les problèmes posés par la biologie ne sont pas, en effet, purement spéculatifs, ils ont rapport à l'éthique et à l'anthropologie. La vie est présentée dans la perspective de l'évolution-ontogénèse et phylogénèse. Il y a un progrès qui va de la cellule à la société. Pour comprendre ce qu'est la vie, J. Cobb et Ch. Birch proposent un modèle dit écologique. Il s'oppose au modèle mécanique de l'âge classique qui sépare la matière et la vie comme deux entités séparées ; il s'oppose également au modèle vitaliste qui ne peut rendre raison de l'articulation de la vie et des processus physico-chimiques de l'organisme vivant. Ce modèle écologique accorde un rôle majeur à la relation. Les relations sont constitutives de l'être. Etre vivant, c'est être en lien. Ce lien est interne et externe. Il résulte de cette conception de l'être vivant une insistance sur la continuité. Le progrès de la vie est continu. "Natura non fecit saltus" ! Ce principe aristotélicien est ici réinterprété. L'homme n'est pas séparé du monde ! Il es certes différent, mais il n'est jamais sans lien avec ce qui lui permet de vivre. Pour cette raison, le lien entre le monde animal et le monde humain est souligné. 2. Le chapitre le plus important de l'ouvrage de Ch. Birch est le sixième : il concerne la foi en la vie137. Il est développé à partir du principe que toute cosmologie est grosse d'une religion. Après avoir caractérisé le modèle écologique des vivants, J. Cobb et Ch. Birch s'interrogent sur les implications ultimes de ce modèle. La nouvelle cosmologie appelle à une "religion de la vie" (religion of life) exprimée dans les catégories de la philosophie du Procès138. Le premier point de l'analyse reprend quelques remarques de Wieman pour distinguer création active et création passive (created goods et creative good) rassemblées sous le thème de la bonté. Les "biens créés" sont les entités actuelles, être concrets et singuliers qui ont des sentiments (feelings), des pouvoirs et une intention, mais aussi les artefacts, les communautés et les institutions. Le "bien créateur" est la vie qui est une activité transcendante. La vie est presque hypostasiée comme source d'énergie universelle, omniprésente dans le cours du procès139. Celui-ci n'aboutit que si on a confiance en lui et si on agit avec ferveur (Zest) ce qui permet de vaincre l'entropie, de croître et de progresser vers une richesse plus grande de pensée et d'organisation. La vie est ainsi ce pouvoir immanent qui ouvre dans le monde comme principe de renouvellement et de nouveauté. L'expérience de l'évolution prouve que le progrès est possible mais qu'il n'est jamais assuré. Il doit être repris avec vigilance et attention. Pour cette raison, la deuxième partie du livre s'attache aux problèmes moraux qui font partie de la culture des pays développés, tels que manipulations génétiques (génie génétique), problèmes économiques et sociaux du développement, problèmes d'environnement, équilibre des grandes villes, problèmes démographiques140, etc. La vie est avant tout risque, ouverture, promesse. Son avance n'est pas assurée - il n'y a pas de point Omega vers lequel tout va infailliblement. De moment en moment, la vie se développe, se réinvente, ratifie les choix précédents, explore de nouvelles possibilités et ouvre des voies originales. Cette vision est élargie aux dimensions de l'univers grâce à la cosmologie du Big bang qui montre l'émergence des différents niveaux de plus en plus élaborés. Le processus de transformation des différents niveaux de l'énergie est global et chaque étape de la transformation a une incidence sur les autres et, par là, une dimension cosmique. La vie est ainsi considérée comme le sujet actif de cette transformation universelle ; J. Cobb et Ch. Birch écrivent le mot avec une majuscule. Ils n'ont pas de difficulté à en reconnaître le caractère divin. Dieu est la Vie. La Vie c'est Dieu, ou, plus exactement, croire en la Vie, c'est croire en Dieu. Dieu est l'unique qui est responsable et actif en tout ce qui vit. Il l'est en sa nature conséquente où il mérite le qualificatif de vivant. Le vrai Dieu est le Dieu vivant. Il ne mérite donc pas les attributs de l'immutabilité, de l'impassibilité ou de l'aséité141. Dieu participe au procès du monde ; sans l'achèvement du monde Dieu ne s'accomplirait pas. J. Cobb et Ch. Birch trouvent dans la doctrine chrétienne une confirmation de cette vision du monde et de Dieu. La révélation chrétienne privilégie, en effet, les termes de Parole et d'Esprit pour dire l'action de Dieu dans le monde et elle identifie la Parole et l'Esprit avec le Dieu unique. Nous sommes ainsi conduits à aborder les questions christologiques. Il nous faut auparavant constater que le refus affirmé de la transcendance permet d'en rester à une vision où le devenir est premier. L'attitude spirituelle qui y correspond est l'espérance. Elle a une dimension cosmique et subjective. La foi est adhésion à ce qui oeuvre au plus profond de la réalité, la charité est rédemption du mal ; elle est également force de transformation du monde et ferment pour un devenir meilleur. Cette vision généreuse du réel ne peut pourtant pas nous empêcher de regretter que cette théologie ne fasse pas vraiment droit à l'expérience chrétienne qui reconnaît que l'altérité de Dieu est marquée du sceau de l'absolu. La différence n'apparaît pas dans une cosmologie de la continuité où les transformations sont continues, car elles procèdent par des variations infinitésimales et aléatoires. 135 Charles BIRCH et John B. COBB, The Liberation of Life, from the Cell to the Community, Cambridge, London, New-York, Sydney, Cambridge University Press, 1981. 136 Cf. Charles BIRCH, Nature and God, New-York, the Westminster Press, 1965 ; celui-ci se réfère à son maître qui fut disciple de Whitehead, W. A. AGAR : A contribution to the Theory of living Organism, Melbourne, Melbourne University Press, 1943. |