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COSMOLOGIE ET THÉOLOGIE La philosophie de A. N. WHITEHEAD et la théologie nord-américaine du Procès Jean-Michel Maldamé op |
Soucieux d'une élaboration qui rejoigne l'universalité de ce qui advient dans le monde, le terme de logos est analysé en premier. Ce terme, reçu de la tradition chrétienne, est privilégié parce qu'il explique le dynamisme créateur qui oeuvre dans le monde. Dans Christ in a pluralistic age, J. Cobb examine d'abord ce qui semble contredire le désir d'unité et d'universalité : le pluralisme et la diversité des formes culturelles et religieuses qui font partie de la civilisation et de l'histoire de l'humanité. La conscience explicite de la diversité caractérise la sensibilité contemporaine. Ce fait ne doit pas mener au scepticisme, au relativisme ou à un réductionnisme, mais à une vue qui accueille la diversité comme la manifestation d'une réalité plus profonde en considérant, au-delà des réalisations particulières, le sens de l'émergence de telle ou telle forme et les raisons du passage d'une forme à une autre. Cette méthode est le principe d'une nouvelle interprétation de la christologie traditionnelle : celle-ci est reçue comme une formulation qui a eu toute sa valeur à son époque, mais qui a cessé d'être normative. Si elle garde une valeur universelle, c'est par le témoignage qu'elle donne à un dynamisme qui seul importe vraiment145. L'explication ne fait donc pas référence à une dogmatique qui rejetterait toute autre formulation. Ce dynamisme créateur est appréhendé par J. Cobb dans l'art ; il discute les thèses de Malraux sur l'évolution des formes du sacré et, en particulier, la métamorphose du sacré dans le christianisme. Cette considération manifeste donc une évolution qui prouve que le Christ n'est pas lié à un système de croyance particulier strictement défini. Il est le pouvoir créateur qui se manifeste dans l'art (the creative power of art)146. Au terme de l'étude de cette métamorphose du visage du divin, "Christ" est compris comme le pouvoir de transformation, de rédemption, d'unification et d'ordre qui, venant de Dieu, est saisi à travers Jésus et ses effets historiques. Il y a là comme une incarnation inséparable de la transformation du monde147. Cette analyse de l'art n'est que le premier élément d'une réflexion plus large ; elle concerne l'histoire de la théologie. Là, il s'agit du pouvoir créateur de l'intelligence croyante dans ses formes les plus hautes. "Christ" apparaît comme le nom qui qualifie la force qui préside au Procès compris comme l'apparition continue de la nouveauté dogmatique. Ce Procès, immanent au devenir de la culture, est analysé en matière de théologie. La théologie n'est pas écartée de la culture ; elle en est une des plus hautes expressions. Ces quelques remarques montrent que le terme de christ n'est pas le nom propre de Jésus. Il désigne une fonction générale; Pour la comprendre, J. Cobb se garde bien d'absolutiser une particularité, ce serait nier la valeur universelle de l'action de Dieu qui se manifeste en Jésus-Christ. Pour y accéder, il considère l'expérience humaine de manière plus générale encore et, pour cela, il introduit le terme de logos qui est révéré de manière générale à tout l'univers. Le mot logos se comprend dans le cadre de la philosophie du changement dans l'univers référé à la présence de Dieu. Dieu est le lieu des possibles (le caractère inépuisable de possibles qualifie sa nature primordiale). Il appréhende la totalité des possibles. Ensuite, in intervient pour que ces possibles adviennent à l'existence actuelle et pour que le procès se déroule de la manière la plus heureuse possible. Enfin, il attire certaines possibilités, de préférence à d'autres ; ce qui accomplit son propre être (en sa nature conséquente). Logos est le nom spécifique de cette transformation qui a pour but de produire le meilleur. Le nom de logos désigne l'amour de Dieu à l'oeuvre dans la création. Le logos est l'activité d'organisation, de précision, de proposition et d'incitation de Dieu. Cette intervention, qui se déroule sans violence, réalise la hiérarchie du monde ; c'est un principe perpétuellement neuf de progrès. Tel est le sens universel de la notion de logos. J. Cobb montre que cette notion spécifiquement chrétienne n'est étrangère à aucune expérience humaine148. En particulier, elle recouvre la notion de cause finale telle qu'elle est développée par Aristote. Elle fonde la certitude scientifique. En tous ces domaines, le logos est manifesté comme passage de ce qui est à un état meilleur et plus riche. Cette théologie est confirmée par les considérations de la théologie de l'espérance et les considérations de N. Berdiaev sur la créativité149. Le logos est principe cosmique de l'ordre du monde, fondement du sens, source de toute motivation (the cosmic principle of order, the ground of meening, the source of purpose). Le terme de logos se réfère donc à une vision de l'univers compris comme un organisme vivant. Sans le logos, le monde dépérirait. Il est présent en tout événement. Cette fonction a été nommée par l'Evangile de Jean150 de manière indépassable quand il a écrit "Tout a été fait par lui, et rien de ce qui a été fait n'a été fait sans lui". Le logos a une fonction cosmique. J. Cobb note que des Pères de l'Eglise ont largement développé ce thème. Il comprend le sens du terme de logos à l'intérieur de la philosophie du Procès. Le logos exerce son action en ouvrant des possibilités et donc en donnant un but initial (initial aim) qui ne deviendra pas nécessairement un but réel intériorisé par une entité actuelle (subjective aim). Le logos caractérise l'action de Dieu dans le monde. Dieu agit seulement par l'appel et la persuasion. Il est le Dieu "faible" que l'on peut rejeter. Le logos est un aspect éternel de Dieu (an eternel aspect of deity)151, qui participe de sa transcendance par rapport à toute actualité et qui est présent en tout événement même si les êtres concernés n'en ont pas conscience. Cette analyse du terme de logos n'est pas sans incidence sur la conception même de l'expérience de Dieu. Puisque tout être est en lien avec le logos, chaque expérience du monde est une participation à l'expérience de Dieu. Il n'y a pas d'expérience spécifique de Dieu comme être séparé, mais une immanence de Dieu en toute expérience152. C'est là une des fonctions de logos : il est médiateur de la transcendance. Par cette analyse, strictement fidèle à la philosophie de Whitehead, les théologiens du Procès interprètent la théologie johannique du logos, en lui donnant son sens le plus large possible dans le processus cosmique. 145 D. GRIFFIN, Process christology, p. 138-148. |