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COSMOLOGIE ET THÉOLOGIE
La philosophie de A. N. WHITEHEAD
et la théologie nord-américaine du Procès

Jean-Michel Maldamé op

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1. La création

La notion théologique de création se caractérise par la doctrine de la création ex nihilo. Les théologiens du Procès rejettent catégoriquement cette notion. Cette condamnation est constante et résolue164. "La théologie du Procès rejette la notion de création à partir du néant absolu" (Creation out of absolute nothingness). La théologie du Procès affirme à la place "une doctrine de la création à partir du Chaos" (creation out of chaos)165. Cette notion est entendue au sens de la philosophie grecque, mais aussi des textes bibliques eux-mêmes. A l'objection qui peut être faite par la citation du livre des Maccabées (II Mac. 7,28), L. Ford rétorque que ce texte deutéro-canonique n'est pas fondateur de la confession de foi d'Israël. Il constate que les textes majeurs de la Bible ne parlent pas explicitement de la création ex nihilo166.

Une telle question n'est, bien sûr, pas dirimée par un argument d'autorité. Il convient donc de voir pourquoi cette théologie est récusée.

Les premiers chapitres de la Genèse ne parlent pas d'une création ex-nihilo, puisque Dieu souffle sur le tohu-bohu ce qui peut se traduire, mutatis mutandis, par le "chaos"167. Cette lecture n'est pas, à notre avis, dirimante puisque l'exégèse scientifique a montré que si ces textes sont en tête du Livre, ils ne sont pas les premiers écrits ; ils le furent au terme d'une maturation de la foi réfléchissant sur l'acte de Dieu Sauveur, maître de l'histoire de son peuple pris dans le destin des grands empires, et donc maître de l'histoire universelle. Cette maîtrise de Dieu sur tous les événements historiques manifeste son pouvoir sur tout l'univers dont il fait le fondement de tout acte de salut. La théologie de la création ex-nihilo est la conclusion logique de cette doctrine de Dieu. Ce débat exégétique ne demande pas à être traité pour lui-même, car les théologiens du Procès (D. Griffin en tout premier lieu) privilégient la notion de "création à partir du chaos" parce qu'elle est conforme à leur notion de Dieu. 1. Elle écarte la notion de toute puissance ; 2. elle privilégie le rôle de la parole ; 3. elle coïncide enfin avec la description de l'histoire de la matière et de la vie.

1. La notion de toute puissance est, nous l'avons dit, exclue par la doctrine de Dieu dont l'action sur le monde est celle de la "persuasion". Dieu fait faire ; il ne fait pas. L'intervention de Dieu est, de ce fait, limitée. Comme tout autre, il reçoit les data qui ne peuvent être modifiés. Dieu ne peut pas faire que ce qui fut n'ait pas été. Dieu tient compte de ce qui est ; il s'y adapte et s'y soumet. Dans le présent du procès temporel, il laisse exister des êtres qui sont eux-mêmes et dont la part de liberté est entière. Pour changer ce qui est, Dieu n'agit qu'en attirant vers le futur. Il ouvre des possibilités nouvelles ; il propose une alliance. Dieu n'est donc jamais face à rien. Ceci est incompatible avec sa perfection. Il agit pour faire émerger progressivement le meilleur de l'informe.

Le schéma explicatif de l'évolution s'impose à l'action de Dieu. Il n'y a qu'une émergence progressive et tâtonnante de l'inorganisé vers l'organisé, par les seuils de la conscience. Dire que Dieu fait à partir de rien, suppose que Dieu pose des êtres dans leur actualité, sans qu'ils y aient part. Pour les théologiens du Procès, c'est une contradiction. Ils écartent donc cette notion et privilégient dans les textes ce qui a trait à la parole, à l'appel et à la persuasion.

Nous ne pouvons que reconnaître la valeur de cette intention. Mais nous ne pouvons pas ne pas nous demander si le refus de la création ex-nihilo n'entrave pas son élan et sa générosité. La notion de création ex nihilo n'a-t-elle pas été développée par les Pères de l'Eglise pour se démarquer de la théologie païenne ? Cette expression vise donc à défendre la sainteté de Dieu et par là, les dimensions du salut. Faute de recevoir la théologie patristique avec attention, les théologiens du Procès ne traitent qu'une partie du sujet. C'est pour fonder l'alliance et la vocation universelle à la sainteté que cette théologie a été construite ; elle n'implique ni l'arbitraire; ni la domination.

2. Pour la théologie du Procès, le devenir du monde n'est pas étranger à Dieu. La parole n'est pas liée seulement à la réciprocité humaine, elle est adressée à tout ce qui est pour le faire être. Le chaos est donc, lui aussi, appelé. La matière initiale, sans qualité et sans détermination, s'organise et répond à l'appel de Dieu. Cette organisation est une différenciation. Le chaos disparaît pour laisser place à la hiérarchie de valeurs, à l'ordre et à l'harmonie.

Cette parole reçoit assentiment à partir du désir d'auto-achèvement qui habite toute entité actuelle et de son aptitude à s'intégrer dans un tout plus vaste et plus cohérent : un cosmos. Sa rationalité immanente atteste la fécondité de la parole de Dieu qui peut être dite, à juste titre, créatrice parce qu'elle fait surgir de la nouveauté. Celle-ci s'inscrit dans un processus. La création ne se réduit pas au surgissement initial qui serait comme le temps zéro de l'univers. La création est comprise comme la présence continue de Dieu qui intervient à tout moment pour que rien ne se perde de la richesse et de la beauté des êtres et que leur évolution se fasse vers le mieux. La création est cette dynamique du présent. Elle demande à être expliquée en terme de relation.

3. Cette description correspond à la manière dont la science moderne voit le monde. Il y a, en effet, une histoire continue de la matière et de la vie, par une transformation progressive de plus en plus complexe.

Dans cette théorie, il est évident que le "point zéro" n'a guère d'importance ; la mécanique statistique se libère des conditions initiales pour privilégier la valeur attractive qui, comme forme, est finalisante pour l'organisation de la matière elle-même. La question du commencement du temps n'est pas une vraie question scientifique puisque toutes les équations sont écrites en fonction du principe de la conservation de l'énergie168. D'autre part, les modèles d'univers, actuellement reçus, supposent un état d'énergie qui est au-delà des moyens actuels de la physique et qui, comme tel, n'est pas objet de science. Il en résulte que l'histoire de l'univers est celle de son passage, transformation irréversible de l'énergie à partir d'un fait primordial qu'on peut désigner comme le "vide quantique", c'est-à-dire un état de l'énergie non matérialisée, sans temps et sans espace. Ce vide n'est en rien le néant au sens où l'entendent la philosophie et la théologie. Il correspond à l'idée antique du chaos au sens platonicien d'une idéalité originelle.

Ces trois rapides notations concernant la notion de création nous permettent de voir les limites du projet théologique des disciples de Whitehead. Au niveau du langage, il y a un certain nombre de malentendus qui sont révélateurs d'une carence métaphysique.

164 J. COBB et D. GRIFFIN, op. cit., p. 65.

165 J. COBB, Christ in a Pluralistic Age, p. 39, 203, 279 et 286.

166 L. FORD, The Lure of God, p. 21.

167 Cf. G. Von RAD, Théologie de l'Ancien Testament, Genève, Labor et Fides, vol. 1, 1963, vol. 2, 1967 et "Das theologische Problem des altentementlichem Schopffungsglauben", Gesammelte studien zum Alten Testament, I, Munchen, Kaiser, 1958.

Pierre GISEL, La création, Essai sur la liberté, la nécessité, l'histoire et la loi, l'homme, le mal et Dieu, Genève, Labor et Fides, 1980.

168 Cf. René THOM, Paraboles et catastrophes, Entretiens sur les mathématiques, la science et la philosophie, Paris, Flammarion, 1983.

I. PRIGOGINE et I. STENGERS, La Nouvelle Alliance, métamorphose de la science, NRF, Paris, Gallimard, 1980.


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