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COSMOLOGIE ET THÉOLOGIE La philosophie de A. N. WHITEHEAD et la théologie nord-américaine du Procès Jean-Michel Maldamé op |
Nous commençons notre critique par la mise en cause d'une analyse du langage théologique. 1. Sur ce sujet, on ne peut ignorer les règles de l'analogie. Puisque les facultés de perception humaine n'ont pas accès directement à Dieu, il faut user d'une manière spécifique. Il y a un jeu d'affirmation et de négation en un équilibre toujours difficile à garder. A juste titre, les théologiens du Procès récusent la méthode dominante dans le protestantisme depuis le réveil barthien qui récuse tout langage pour dire Dieu et considère l'analogia entis comme méconnaissance de l'absolu de Dieu. Il en résulte un usage du paradoxe, juxtaposition de propositions contradictoires de sorte que le choc des idées permette de saisir quelque chose de la transcendance de Dieu. Soucieux d'une théologie parfaitement rationnelle et disciples fidèles d'un maître en logique, les théologiens du Procès ne confondent pas les contraires et les contradictoires. Affirmer de Dieu des propositions contradictoires détruit le sens de la foi. Les théologiens du Procès veulent donner un exposé cohérent de la vision chrétienne de la réalité. Pour cela, ils récusent toute rupture dans le développement de la pensée. Cette réaction explique, à notre avis, une des limites de leur épistémologie. Les concepts scientifiques ne sont pas définis rigoureusement dans leurs limites de validité, lorsqu'ils sont employés pour dire des objets éternels, ils changent de sens. Malheureusement, cette différence n'est pas reconnue. Il en va de même pour tout concept. Les théologiens du Procès usent de la négation pour la grandeur et la perfection de Dieu. Mais au lieu d'appliquer la négation dans le champ même de ce qu'ils affirment, ils usent d'une dichotomie, certes suggestive, mais pas assez critique, car à notre avis, le jeu d'affirmation et de négation doit s'appliquer au même concept. Ainsi les théologiens du Procès privilégient le mot amour pour dire la perfection de l'action de Dieu dans le monde. Ils écartent la notion de puissance. Cette opposition est illusoire. D'une part, le contraire de l'amour, ce n'est pas la puissance mais la haine ; d'autre part, ils ne voient pas que le mot amour peut lui-même devenir équivoque. Tous les termes que l'on peut employer pour dire Dieu doivent être corrigés par la négation de la manière limitée dont ils se réalisent dans le monde sensible : ainsi dans la théologie traditionnelle, dire que Dieu est tout-puissant, ne veut pas dire qu'il est super-puissant, d'une puissance qui serait la même que celle des forces de la nature et de la domination humaine, mais qu'il est puissant d'une manière bien différente ; elle ne cesse pourtant d'être nommée à juste titre comme un pouvoir, car ce n'est ni une faiblesse ni une infirmité dans l'action. De même, la notion d'amour, appliquée à Dieu, doit être corrigée parce qu'elle dit aussi la convoitise, la complaisance, la perte de lucidité et l'irréalisme169. Cette valeur suprême ne s'attribue à Dieu que si on marque la différence. Les théologiens du Procès n'ignorent pas que la Bible opère une telle critique par rapport aux comportements et aux conceptions du monde170. Dans le prolongement de la tradition, ils corrigent certains refus de Whitehead et développent des points laissés dans l'ombre, la personnalité de Dieu en particulier. Par Whitehead, dans la mesure où Dieu est une entité actuelle, il n'est pas une personne. Une personne est séquence d'entités actuelles unifiées par la mémoire, fonction créatrice de l'avenir. La philosophie non personnaliste des Indes ou du platonisme est pour lui, satisfaisante. L'exposé de J. Cobb corrige cet aspect. Après avoir présenté la pensée de Whitehead, il propose une théologie inspirée de Whitehead où il déplace de manière significative la portée des affirmations concernant le caractère impersonnel de Dieu. J. Cobb souligne l'unicité et la singularité de l'entité actuelle qu'est Dieu, de façon à rejoindre la notion chrétienne de Dieu personnel (The chief reason for insisting that God is an actual entity can be satisfied by the view that he is a living person). Cette correction permet à Cobb de relire la philosophie religieuse de Whitehead pour lui faire mieux exprimer sa source chrétienne. En particulier, J. Cobb reproche à la distinction faite par Whitehead entre "nature primordiale" et "nature conséquente" de diviser Dieu et de risquer détruire le monothéisme. Mais cette nuance ne corrige pas radicalement la conception de Dieu. Pour Cobb, parce que Dieu est un être unique dont la personnalité est, comme pour toute autre, constituée d'événements qui s'inscrivent dans un procès temporel, la notion d'everlasting (sempiternel par opposition à éternel) s'applique à Dieu. Il n'y a donc pas de négation de la temporalité. Ces quelques remarques montrent qu'il y a dans la théologie du Procès un certain jeu de l'analogie, mais il reste très limité. Pourquoi ? 169 Cf. Jean-François SIX, Les Béatitudes aujourd'hui, Paris, éd. du Seuil, 1984, p. 189-195. 170 J. COBB, A christian Natural Theology, ch. IV : "Whitehead's Doctrine of God", ch. V : "Whiteheadian Doctrine of God". |