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COSMOLOGIE ET THÉOLOGIE
La philosophie de A. N. WHITEHEAD
et la théologie nord-américaine du Procès

Jean-Michel Maldamé op

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4. Une théologie de l'avenir

Ce qui fait la valeur de la théologie que nous avons présentée de manière critique vient à notre avis en tout premier lieu de son enracinement dans une vision du monde qui repose sur les données scientifiques les plus sûres en l'état actuel de nos connaissances. C'est à notre avis une grave carence de la théologie que d'éviter la conversion au réel qui est impliquée par le progrès des connaissances scientifiques en matière de physique (mécanique relativiste et mécanique quantique, en tout premier lieu) comme en matière de biologie, car le modèle de l'évolution s'impose à tout esprit honnête. Il est tellement navrant de lire tant de considérations qui méconnaissent l'image du monde mieux connu tant au niveau de la théologie savante que de la catéchèse élémentaire !

Il ne suffit pas d'être informé en matière de connaissance scientifique ; il faut faire oeuvre de sagesse. La manière dont Whitehead a renoué avec la philosophie de la nature nous semble très heureuse. C'est là sa véritable actualité, bien au-delà des modes. Elle met fin à la séparation qu'il y a entre la recherche scientifique et l'expérience religieuse. L'expérience du monde, donnée par la science et la technique, est ici reçue dans l'expérience religieuse en évitant les pièges du concordisme et de l'apologétique. Une vraie recherche de la vérité unifie des niveaux de savoir différents.

Il est très heureux en outre que cette intégration n'ait pas donné lieu à un amalgame comme il s'en trouve dans les courants dits de "nouvelle gnose" ou les développements "mystiques" dont le Colloque de Cordoue ("Science et conscience") a donné l'exemple. La philosophie est critique. Elle est informée des grands débats constitutifs de la pensée rationnelle et de la civilisation mondiale dans ses divers éléments en ayant renoué avec la démarche originale d'Aristote et de Platon.

Ceci s'accorde avec la manière de vivre et de travailler des universités américaines. C'est donc une théologie de l'avenir. La théologie faite sur de telles bases ne peut qu'être saine et développer une vision du monde rationnelle, cohérente, soucieuse de l'harmonie des divers ordres de la nature et de la grâce. L'affirmation de Dieu cesse d'être figée dans des préliminaires tels qu'elle n'éclaire plus vraiment la recherche de la vérité. Cette simplicité et cette droiture dans l'affirmation de Dieu donnent à la foi une assise sereine et stable.

La philosophie de Whitehead et la théologie de ses disciples ont encore un autre mérite à nos yeux. Elles sont pleines d'humanité. Elles sont bâties sur un effort pour vaincre le mal. C'est pour ces auteurs un souci concret. Il passe par une morale de l'effort et de la vigilance. Au plan théorique, c'est une source de la plupart des interrogations théologiques ou philosophiques. Quelle image de Dieu donner qui ne soit pas source d'aliénation ou d'illusion ? Quelle représentation affirmer qui ne soit pas caution de l'injustice et de la servitude ? Ce souci invite les auteurs à lire l'Evangile de manière profonde en sachant retrouver dans la prédication et les actes de Jésus un moyen de salut et une voie de libération.

La hantise de l'éphémère et de la mort enracine dans la cosmologie l'expérience du mal. Il est heureux de lire que l'espérance est la plus forte et que la foi est une certitude qui permet d'avancer dans l'inévidence. Il y a ainsi des accents de sérieux et de responsabilité qui méritent grande estime. La ferveur n'est pas absente des développements théologiques, ce qui donne une grande valeur religieuse à ces pages où des croyants appellent à bâtir le Royaume de Dieu. Cet appel est largement ouvert à toutes les cultures et par là soucieux de ce qui est universel.

Nous n'avons pas pu ne pas marquer les limites de cette théologie et nos désaccords. Ces limites ne nous semblent invalider ni le travail accompli, ni son intention. La notion de création est au coeur de nos divergences mais la perspective dans laquelle elle se trouve nous semble rejoindre, pour une part, la théologie de saint Thomas d'Aquin.

Contre le gauchissement cartésien de la création pensée sur le seul mode de l'efficience, les théologiens du Procès font de la création une relation entre Dieu et le monde. Cette relation ne se limite pas au moment initial ou aux discontinuités du temps, elle est coextensive à la durée du monde. Cette relation est fondatrice de tout ce qui est, de toute valeur. Elle ne vient pas pallier des ignorances ou des carences.

Elle invite donc à retrouver ce que saint Thomas d'Aquin disait de la relation de création. La théologie de Thomas d'Aquin reconnaît la transcendance de Dieu. Elle ne place pas les deux termes de la création sur le même plan ; elle marque la différence et fait droit à l'altérité absolue de Dieu en sa sainteté. Cette relation de création n'est en rien une caution donnée à l'indifférence de Dieu ; au contraire. Sur ce point, le désaccord est grand avec la théologie du Procès.

Qu'il nous suffise cependant de conclure en constatant que la théologie du Procès ouvre une voie féconde.

Jean-Michel Maldamé

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