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Sr. Marie-Ancilla,
moniale dominicaine

LE SACRIFICE

Retable d'Issensheim (1510-1515), (DR)

n dictionnaire permet de prendre conscience des diverses harmoniques que l'on met sous les mots. Qu'en est-il du sacrifice ?

  • Le sacrifice est un terme du langage religieux. C'est une offrande rituelle faite à une divinité. Bergson en dégage la finalité : « Quant au sacrifice, c'est sans doute, d'abord, une offrande destinée à acheter la faveur du dieu ou à détourner sa colère ».

  • Dans l'Écriture, les sacrifices de l'AT évoquent spontanément le sang des animaux versé autour de l'autel, et dans le NT sacrifice évoque avant tout la croix.

  • Au XVIIe siècle, le mot en est venu à désigner un renoncement ou une privation volontaires. Quand on parle de sacrifice, dans le langage courant, on pense d'abord à quelque chose de pénible à accomplir : on appelle par exemple sacrifices de Carême des privations. Quelqu'un qui a des dettes dira qu'il doit faire le sacrifice de ses vacances à la montagne pour les payer.

Plus ou moins consciemment, le premier et le troisième sens, qui ne sont pas d'origine chrétienne, ont coloré la façon dont les chrétiens regardent le sacrifice. Qu'est-ce donc qu'un sacrifice pour un chrétien ?

Nous allons examiner successivement les sacrifices de l'AT et celui du Christ, puis le sacrifice des chrétiens.

I. Les sacrifices dans l'Écriture

A. Les sacrifices dans l'AT

    1. Diverses formes de sacrifices

Le vocabulaire des sacrifices est très souple, car il a évolué au long des siècles. Un même mot peut être utilisé pour des sacrifices différents, et à l'inverse le même sacrifice pour être désigné par des mots divers selon les époques.

Dans l'holocauste, la victime est entièrement brûlée sur l'autel. Son sang est répandu autour de l'autel, car « la vie de toute chair, c'est son sang » (Lv 17, 14).

Le sacrifice de communion rend grâce à Dieu et procure l'union avec lui. La victime est ici partagée en trois : une part pour le Seigneur qui est brûlée sur l'autel - la graisse, car « toute la graisse appartient au Seigneur, ... vous ne mangerez ni graisse ni sang » (Lv 3, 16-17 ; 7, 22-24) -, une autre pour le prêtre et la troisième pour celui qui offre le sacrifice. Le rite du sang se fait comme pour l'holocauste (Lv 3).

C'est dans les sacrifices d'expiation que le sang joue le plus grand rôle : « c'est le sang qui expie pour une vie », ou « qui expie par la vie qui est en lui » (Lv 17, 11). He 9, 22 dira de même : « Sans effusion de sang, il n'y a point de rémission ». On frottait du sang les cornes de l'autel.

    2. Origine et évolution

Le rituel des sacrifices d'Israël a une parenté avec celui des Arabes qui immolait des victimes : ils faisaient couler le sang au pied d'une stèle, en frottaient la pierre et mangeaient la chair. Il a des ressemblance aussi avec celui des Cananéens qui faisaient brûler sur l'autel des animaux en sacrifices, en tout ou en partie.

Le sacrifice de l'agneau pascal se rapproche de la pratique des arabes. Les holocaustes plus tardifs se rapprochent des rites cananéens. On pense qu'il y a eu influence.

Le sang joue un grand rôle dans les sacrifices, il est signe de la vie qui appartient à Dieu, ce qui est un progrès par rapport aux sacrifices des peuples environnants.

Le rituel des sacrifices a évolué pendant l'histoire d'Israël. Le sacrifice de communion, qui était à l'origine le plus fréquent, a été supplanté par l'holocauste. Le sacrifice d'expiation, moins fréquent que les deux premiers, existait déjà sous la monarchie, mais s'est surtout développé après l'exil. Et finalement l'holocauste lui-même a pris une valeur expiatoire (Lv 1, 4).

    3. Signification du sacrifice

Même si Israël a fait des emprunts aux rituels sacrificiels des peuples parmi lesquels il vivait, il a donné aux rites une signification nouvelle.

Le don. Tout appartient à Dieu et tout ce qu'a l'homme vient de lui. Par le sacrifice, l'homme donne à Dieu, lui verse un tribut en quelque sorte. Ce n'est pas la destruction de la bête que Dieu désire : détruire n'est pas un acte agréable à Dieu. Et l'immolation était d'ailleurs faite par ce qui offrait le sacrifice et non pas par le prêtre : c'est un acte qui n'est pas l'essentiel du sacrifice. Pourquoi brûler l'offrande faite à Dieu ? Pour la rendre inutilisable pour autre chose, pour la faire passer dans le domaine de l'invisible. Le sang joue un rôle important. L'holocauste, où tout est donné à Dieu est le sacrifice qui marque le plus la place du don.

La communion. Le don n'est pas le tout du sacrifice. Dépendre de Dieu n'est pas le tout de la démarche religieuse : il doit s'accompagner d'une recherche d'union à Dieu. La communion naît d'un bien partagé. C'est pourquoi le sacrifice de communion était le plus fréquent à l'origine en Israël. C'était un sacrifice joyeux qui unissait don et communion : c'était le plus complet.

L'expiation. Tout sacrifice a une dimension expiatoire, mais dans certains cas cette dimension était mise au premier plan.

B. Le sacrifice du Christ

    1. Le sang nécessaire ?

Quelques réflexions à propos du sacrifice du Christ :

    Il me semble que la contemplation la plus féconde concernant le sacrifice est celle qu'on peut faire à partir de la lecture juive de la Torah. En effet, le sang n'a pas la connotation malsaine et morbide, ou au moins ambiguë qu'elle a dans notre culture. Chez nous on est à la fois fasciné, et effrayé. Le sang, c'est la vie; donc si on veut offrir ce qu'il y a de plus précieux, on offre le sang. Le sacrifice des animaux ne peut donc être qu'un sacrifice-d'action-de-grâce. C'est dynamique, vivifiant, joyeux. Le sacrifice de Jésus s'inscrit dans cette logique et cette tradition; c'est une fête, un cadeau très précieux, un chant d'amour à son père, un vin exceptionnel, un nectar d'orchidées, son sang à Lui brille comme des rubis de Ceylan, il ne peut que susciter une joie et une reconnaissance très profonde... ( G. M.)

    Lorsque, pendant la dernière Cène, Jésus a pris la coupe, il a dit : «  Buvez-en tous : car ceci est mon sang, celui de l'Alliance, répandu pour la multitude en rémission des péchés » (Mt 26, 28). Ce sang de Jésus qui coule sur la croix constitue le sacrifice nécessaire pour expier tous les péchés de l'humanité.
    (question 89 du livre qui pose 100 questions sur la Passion de Mel Gibson).

    Le sacrifice complet comporte toujours deux éléments : l'élément extérieur et l'élément intérieur. Si on regarde le sacrifice du Christ, on se rend compte que les deux éléments y sont. Comme élément extérieur, ce sont ses souffrances physiques, c'est le corps du Christ déchiré, brisé, c'est son sang versé jusqu'à la dernière goutte. Voilà ce qui constitue le sacrifice proprement dit du Christ, la consommation, l'ultime sacrifice de sa vie. Pourquoi ? Parce que sa vie, il la donne volontairement et par amour »
    (M. Julienne, fondatrice des DMA).

    Cette importance donnée au sang et à la souffrance se retrouve dans l'art à certaines époques : cf. le retable d'Issenheim de Grünenwald, du début du XVIe siècle, aujourd'hui au musée des Uterlinden de Colmar. C'était une époque d'une extrême violence, un monde d'extrême violence et de grande peur. On fit appel à de nouvelles dévotions, comme les processions manifestant une piété extravagantes : pénitents et flagellants. Le Christ d'Issenheim rassemble toute la douleur du temps par sa propre violence et son souci de vérité : les veines sur la peau, les plaies, les écorchures de la flagellation, les déformations d'un corps qui meurt par étouffement, le macabre et l'horrible poussés à leurs paroxysmes. C'est l'époque des Christs déformés et sanguinolents en sculpture et en peinture.

Retable d'Issensheim, par Mathias Neithar, dit Grünenwald (1510-1515) (DR)
Retable d'Issensheim, par Mathias Neithar, dit Grünenwald (1510-1515)

Tous ces points de vue mettent l'accent sur le sang et la souffrance. Le sang a une grande importance, comme dans les sacrifices de l'AT.

    2. La nouveauté radicale du sacrifice du Christ

Le sacrifice du Christ est radicalement différent de ceux de l'AT qui n'en sont qu'une pâle figure. Il est autre : ce n'est pas le sang qui est premier. Les apôtres ont relu le sacrifice du Christ à partir des sacrifices de l'AT, mais c'est sa vie offerte par amour qui importe ; le sang de la coupe, ce n'est pas le sang des sacrifices de l'ancienne alliance, mais sa vie offerte au Père par amour ; c'est l'amour qui le relie au Père, qui le met en communion avec lui. Le sacrifice de Jésus est en discontinuité avec les sacrifices de l'AT, même s'il y a accomplissement. Le sang a été versé à cause du péché du monde dans lequel il est venu apporter l'amour, et non parce qu'il fallait verser le sang pour faire un sacrifice, comme dans les rites de l'AT. La souffrance et le sang versé sont là non parce qu'ils étaient nécessaires au sacrifice, mais à cause du péché des hommes. Le Christ nous a rejoints là où nous étions et en a assumé la réalité telle qu'elle était : le refus de l'amour jusqu'à la violence, le rejet, la condamnation à mort. C'est la part de l'homme que le Père a assumée dans son éternel présent. Et le Christ passe par là pour retourner la volonté humaine, l'unir à la volonté du Père.

De toute éternité :vivant avec lui dans une communion que rien ne peut rompre

Le Père voit le Christ, le Fils incarné, uni à lui par un amour inébranlable, vivant avec lui dans une communion que rien ne peut rompre, et qui établit les hommes qui lui sont unis dans une communion semblable (Ep 1).
Il voit aussi le péché de l'homme qui refuse cet amour et cette communion, qui refuse le mouvement de don qui s'oppose au péché, qui veut faire disparaître le Christ parce qu'il gêne, et du coup verse le sang. Et plus profondément, il voit Satan, le diviseur, qui a incité l'homme à rompre la communion avec Dieu et ne veut à aucun prix qu'elle soit rétablie. Il voit le diviseur qui s'acharne sur l'homme qui veut déjouer ses plans.
Il prend en compte le temps et le lieu où s'est faite l'Incarnation, et le supplice qu'on y pratique : le sang versé sur la croix.
Il voit aussi toute sa pédagogie à l'égard de son peuple pendant des siècles pour le conduire par l'intermédiaire du culte vers une communion avec lui et en assume les rites sacrificiels comme des figures de la communion établie par le Christ.

C'est tout cela qui entre dans le dessein de Dieu conçu par la Trinité dans son éternité, pour qui le temps est vu dans un éternel présent. Et les apôtres, qui lisent la vie du Christ à partir du dessein de Dieu après la résurrection, vont lire le sacrifice du Christ en mettant l'accent sur l'une ou l'autre de toutes ces dimensions. Ils vont utiliser les préfigurations que constituent les sacrifices de l'AT : le sang, l'agneau immolé, la purification par le sang, le sang qui paie notre dette, la rançon. Mais tout cela est un langage symbolique : il y a solution de continuité entre les sacrifices de l'AT et le sacrifice du Christ.

Le sacrifice de l'alliance nouvelle n'est pas de l'ordre cultuel, de l'ordre de rites à accomplir. Il est liturgie : l'amour de Dieu qui vient dans notre monde et retourne à lui à travers l'homme Jésus et à travers tous les hommes qui sont en lui. C'est un sacrifice éternel qui met en ceux qui s'y unissent l'amour qui l'anime et les entraîne vers le Père dans un mouvement de don ; c'est un sacrifice spirituel : car c'est l'amour que le Saint-Esprit répand dans les cœurs qui en est l'âme, la communication de la vie divine.

II. Offrir sa vie en sacrifice

A. Définition du sacrifice d'Augustin

Pour un chrétien, le sacrifice est « toute œuvre bonne qui contribue à nous unir à Dieu en une sainte société, à savoir toute œuvre rapportée à ce bien suprême grâce auquel nous pouvons être véritablement heureux » (Augustin, De civ. Dei, X, 6).

Curieusement, il n'est pas question de souffrance : le sacrifice a d'emblée une dimension positive. Son but est de nous unir à Dieu, de nous faire entrer en communion (société) avec lui, de nous faire faire l'expérience de la vie divine, ce qui est notre vocation profonde, notre fin. Le sacrifice est l'achèvement de notre être, il nous donne d'être dieu par participation. Et c'est ce qui nous rend heureux. Il n'est pas non plus question de privation, dans la définition du sacrifice qui est donnée : le sacrifice est une œuvre, il est un fruit de notre vouloir, mais de notre vouloir qui suit l'aimantation imprimée par un saint désir.

Mais nous vivons dans un monde marqué par le péché, nous nous sommes détournés de Dieu, la convoitise nous entraîne à chercher notre bonheur hors de Dieu. Aussi le sacrifice nécessite un détachement du péché pour que nous puissions nous tourner vers Dieu, être unis à lui, être en communion avec lui. Il a donc une dimension de privation, de retranchement, de mort à soi-même, de pénitence-conversion.

Nous ne pouvons offrir de sacrifice que par et dans le sacrifice du Christ, l'unique médiateur. C'est lui qui nous apprend ce que nous avions oublié : que la communion avec Dieu est notre bonheur, c'est lui qui nous montre le chemin du bonheur, c'est lui qui convertit notre désir et nous entraîne dans sa Pâque, dans son sacrifice.

B. La foi est l'âme de toute œuvre bonne, de tout sacrifice

    1. La foi nous justifie

« Personne ne vient à moi, si le Père ne le tire ». La foi est le mouvement imprimé à notre cœur par l'attraction exercée par le Christ que le Père nous révèle. Notre désir est mis en mouvement avant notre volonté : la foi est un don.

L'amour, mouvement de la volonté qui se laisse attirer, s'achève dans la délectation : le Christ vers qui l'amour se porte est perçu comme source de joie, de plaisir et même de voluptés.

Si l'on se place du côté du Père, la foi est attraction ; si l'on se place du côté du Christ atteint par l'amour, la foi est délectation - la délectation, c'est l'amour vu du côté de l'objet, mais ce n'est pas un acte qui suit l'amour.

La foi nous tourne vers le Christ, nous unit à lui par l'amour et nous ouvre ainsi à sa vie : nous sommes justifiés comme Abraham : « Abraham crut à Dieu et ce lui fut imputé à justice » (Gn 15, 6). Le don de la foi rend juste (En. in Ps. 31, 6), ajuste à Dieu.

    2. La foi nous ouvre au don de l'Esprit

La délectation trouvée dans le Christ par la foi n'est pas une simple possession en espérance de l'objet aimé, elle est incorporation à lui. Nous recevons ainsi l'Esprit qui vivifie le Corps tout entier et répand la charité dans nos cœurs. Le don de la foi va de pair avec celui de la charité. Si bien qu'Augustin a pu dire que « la foi est une grande chose, mais sans la charité elle ne sert de rien » (Tract. in Io. Epist. 6, 21). La foi est ici regardée comme une simple reconnaissance intellectuelle du Christ : c'est elle qui permettait aux démons de reconnaître le Christ comme le Fils de Dieu.

Etant indissociable de la charité, « la foi est le principe d'une vie bonne » (S., 43, 1), puisque c'est la charité qui rend bonne notre vie, toutes nos œuvres. Elle nous unit à Dieu, nous met en communion avec lui.

C'est donc par le don de l'Esprit que nos œuvres sont bonnes, que nous devenons bons.

C. Sacrifice par une conversion

Tout sacrifice implique une conversion.

  • Le baptême fait de nous un sacrifice offert à Dieu en nous faisant vivre pour Dieu, mais il nécessite une mort au péché.

  • Par la tempérance, notre corps devient un sacrifice : Je vous supplie, mes frères, au nom de la miséricorde de Dieu, d'offrir votre corps en hostie vivante, sainte, agréable à Dieu, comme votre hommage raisonnable (Rm 12, 1). Mais cela ne se fait pas sans une conversion : nous arrachons nos membres au péché pour les mettre au service de Dieu. Par la tempérance, nous cherchons à briser la cupidité, les liens des inclinations vers le mal, pour faire naître la paix fruit des inclinations vers le bien, fruit des vertus.

  • L'homme a perdu la justice et la sainteté. L'image de Dieu est devenue en lui difforme et sans éclat. Si elle a pu se déformer par elle-même, elle ne peut pas se reformer seule. C'est Dieu lui-même qui reforme en nous son image, par le Christ, par l'action de l'Esprit Saint. L'âme déformée par le péché, est reformée selon Dieu par la charité, par la beauté de la charité qui lui est donnée par Dieu, et elle devient agréable à Dieu : Ne vous modelez pas, dit-il, sur le siècle présent, mais transformez-vous en renouvelant votre esprit, pour éprouver quelle est la volonté de Dieu, ce qui est bon, ce qui lui est agréable, ce qui est parfait (Rm 12, 2).

Cette beauté de l'image qui nous est communiquée par le Christ, c'est la charité, c'est la beauté même de Dieu : Comment deviendrons-nous beaux ? En aimant celui qui est éternellement beau. Plus croît en toi l'amour, plus croît la beauté : car la charité est la beauté de l'âme (Tract. in Io. Epist. 9, 9 ; SC 75, p. 397-399).

L'être de Dieu, admirable et parfait, est beauté. La beauté de Dieu n'est pas surajoutée à son être. La beauté de Dieu, c'est la splendeur de l'être, la plénitude de l'être quand elle rejaillit à l'extérieur. Lui qui est toujours beau nous a aimés le premier. Son amour qui vient jusqu'à nous nous rend beaux : il nous donne de participer de cette splendeur de l'amour. Le mouvement de la charité qui nous tourne vers Dieu nous donne la beauté. Le Seigneur lui-même nous a apporté sa beauté en prenant notre laideur, il a été défiguré sur la croix.

Ce que le Seigneur met en nous pour nous reformer, c'est la charité dont nous pouvons vivre en lui. La reformation - équivalent de ressemblance, du point de vue esthétique -, la reconstruction de notre être, se fait par le don de l'amour ; elle est passage de la cupidité à la charité, elle est un changement de délectation ! Le feu dont l'amour nous enflamme - enflammée du feu de son amour - est le mouvement de l'amour dont le Saint-Esprit nous embrase, qui est délectation. Sans ce goût, cet amour du bien, cet élan, je n'agis pas réellement. Cet élan nous emporte comme le feu qui se propage. Il met en nous la délectation du bien qui nous rend beaux et bons : Dieu.

Ce feu, cet élan, crée en nous la volonté de bien qui trouve ses délices en Dieu, qui se fixe en lui et y demeure.

L'âme remplie de charité est divinisée : « En aimant nous devenons dieux » (S., ). Par la charité qui la rend bonne et belle des reflets de la charité de Dieu - il y a un seul amour -, l'âme devient un sacrifice. C'est la charité qui communique à l'homme sa beauté, car elle est la mère de toutes les vertus qui rendent l'âme belle.

D. De l'amour privé à l'amour du bien commun

Deux amours ont fait deux cités (De civ. Dei, 14, 28) : l'amour privé qui trouve sa racine dans l'avarice et l'orgueil, et l'amour social tourné vers les autres L'amour social - nom donné par Augustin à l'amour qui préfère le bien commun à ses intérêts propres (1 Co 13, 5) - qualifie les œuvres bonnes, il rend la vie bonne et en fait un sacrifice véritable qui unit à Dieu.

Offrir un vrai sacrifice nécessite donc de passer de l'amour privé à l'amour social.

E. La communauté, un sacrifice offert à Dieu

Il y a une dimension personnelle du sacrifice, mais elle trouve sa plénitude dans la dimension ecclésiale.

Le Fils, un avec le Père, s'est offert au Père sur la croix dans la forme de serviteur en laquelle il est un avec nous, « pour que nous soyons le Corps d'une telle Tête » (De civ. Dei, X, 6). De son côté ont coulé « les sacrements desquels l'Église a été formée » (En. in Ps. 126, 7). Le Christ a rassemblés en un (congregati) Adam dispersé en nous donnant l'Esprit. Cela demande une conversion : passer de la dispersion au rassemblement dans l'unité, jusqu'à ne faire qu'un seul Corps :

    « Adam fut un seul homme et il est cependant le genre humain tout entier. Il a été comme brisé et, après cet éparpillement, il est rassemblé et pour ainsi dire fusionné en un seul par le lien de la société et de la concorde spirituelle » (Tract. in Io. Ev., 10, 11 ; BA 71, p. 575).

C'est par le don de leur Esprit que le Père et le Fils voulaient « nous rassembler en un » (S., 71, 12, 18). L'Esprit nous a mis en communion les uns avec les autres. Cette communion, cette communauté, il l'a offerte au Père, lui le véritable médiateur, pour qu'elle soit en communion avec le Père, avec qui il est lui-même en communion (1 Jn 1, 3).

    « L'unique et véritable médiateur est resté un avec celui à qui il offrait [son sacrifice], a fait un en lui ceux pour qui il l'offrait, a été lui-même un, lui qui offrait, avec ce qu'il offrait » (De Trin., IV, 14, 19).

C'est une œuvre de miséricorde, car c'est Dieu qui se penche vers la plus grande misère de l'homme : la séparation de l'amour de Dieu.

Le Christ offre avec lui tous ceux qui sont un en lui, ceux qui sont unis à lui non seulement parce qu'il a pris une nature semblable à la nôtre, mais par la charité : ceux qui, habités par l'amour social, forment la Cité sainte, la société des saints, ceux qui lui sont unis comme le corps l'est à la tête. « Le sacrifice en sa totalité, c'est nous-mêmes ». Comme le dit saint Paul : « Nous sommes un seul corps dans le Christ et chacun en particulier nous sommes membres les uns des autres ». Chacun est membre du Christ, mais tous sont aussi membres les uns des autres : nous ne pouvons être offert en sacrifice seul. Le vrai sacrifice, c'est l'offrande de tous :

    « Tel est le sacrifice des chrétiens : à plusieurs n'être qu'un seul Corps dans le Christ. Et ce sacrifice, l'Église ne cesse de le reproduire dans le sacrement de l'autel bien connu des fidèles, où il lui est montré que dans ce qu'elle offre, elle est elle-même offerte » (S., 121, 1).

Ce sacrifice, c'est celui du Christ, mais c'est aussi le nôtre : nous l'offrons en lui.

Le sacrifice en sa totalité, c'est l'accomplissement du dessein de Dieu : tous les hommes membres du Christ. Il ne peut y avoir union à Dieu dans une plus profonde communion. La dimension personnelle du sacrifice trouve son achèvement dans la dimension communautaire. La communauté monastique en est une réalisation et un signe.

F. L'eucharistie, sommet de la vie de l'Eglise

Dans l'eucharistie, l'Église offre le Corps et le Sang du Christ, elle offre la Tête, mais la Tête ne pouvant être séparée de ses membres, elle est elle-même offerte avec la Tête. La communauté est offerte dans le sacrifice eucharistique. Le sacrifice des frères et des sœurs, l'union de chacun et de tous à Dieu et en Dieu, c'est bien : « à plusieurs n'être qu'un seul Corps dans le Christ ». L'eucharistie constitue le sommet de la vie de la communauté.

Augustin dit que la nourriture et la boisson eucharistique sont « la société même des saints » (Tract. in Io. Ev. 26, 17). Cette communion, c'est l'Esprit communiqué par le « pain de la concorde » qui la réalise. La communion est la grâce spécifique de l'eucharistie : « La vertu propre à cette nourriture, c'est de produire l'unité, de nous unir étroitement au Corps de Jésus-Christ, de faire de nous ses membres, afin que nous soyons nous-mêmes ce que nous recevons » (S., 57, 7).

L'eucharistie nous unit au Christ, elle nous unit aux autres membres de l'Église, elle nous unit au Père et à l'Esprit. Comment cela ? L'Esprit nous fait entrer dans le mouvement même de Jésus sur la croix : il se désaissit de lui-même, s'abaisse, se donne, s'offre au Père en sacrifice, nous donne son amour. L'eucharistie permet de situer à sa juste place le rôle de l'Esprit dans la vie spirituelle. Il faut manger le corps et le sang du Christ non seulement « en sacrement », mais « manger et boire jusqu'à avoir part à l'Esprit, de telle sorte que nous demeurions dans le Corps du Seigneur en qualité de membres, que nous soyons animés par son Esprit » (Tract. in Io. Ev. 27, 11 ; BA 72, p. 561).

L'eucharistie qui donne l'Esprit est vraiment le sacrement de la communion : communion avec le Christ, communion avec les autres membres du Corps, communion avec la Trinité.

Le Saint-Esprit que nous recevons dans l'eucharistie nous transforme en nous faisant vivre de la vie du Christ. Intensifiant la vie du Christ en nous, il nous intègre plus profondément dans son Corps, et par là même resserre la communion entre nous. Il répand en effet la charité dans nos cœurs pour faire de tous une seule âme et un seul cœur.


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