Recension de Emmanuel PISANI, op
n
des termes les plus employés pour décrire
les artisans du mouvement contemporain de réforme
interne à l’islam est celui de « nouveaux
penseurs » (mufakkirûn),
concept large qui esquive celui de « théologien »
(mutakallimûn) plus précis mais
historiquement daté. Tous revendiquent le
recours à l’ijtihâd, instrument
de jurisprudence islamique par lequel le message
divin est interprété selon l’évolution
des conditions historiques. Dans cette perspective,
l’ouvrage Islam et pouvoir. Les
finalités de la Charia et la légitimité
du pouvoir d’Abderraouf Boulaabi, docteur
en sociologie politique et directeur de l’Institut
Supérieur des Sciences Islamiques de Paris,
propose une relecture de l’histoire politique
islamique à partir du concept de légitimité
(shar‘iyya).
Dans la première partie, l’auteur
aborde la période fondatrice. Il mentionne
l’affirmation coranique de l’existence
d’un pacte initial[1]
dans lequel l’homme est « autorisé
par Dieu à se prendre en charge »,
et où « il devient maître
de sa volonté, libre de son choix »
(p. 49). Dans cette optique, Boulaabi définit
la relation entre l’homme et Dieu comme un
rapport harmonieux entre la Révélation
et la Raison (istikhlâf). Cette position
épistémologique n’est pas sans
incidences puisqu’elle permet à l’auteur
de s’affranchir des approches déterministes
des théologiens ascharites et de fonder théologiquement
les perspectives des juristes finalistes. L’auteur
s’arrête longuement sur la question
de la succession du pouvoir à la mort de
Muhammad, et il y décèle trois principes :
la concertation (shûra), le consensus
(ijmâ‘) et l’intérêt
(maslaha). Dans une seconde partie, Boulaabi
établit les principes sur lesquels s’appuient
les juristes pour rendre sentence : raisonnement
par analogie (al-qiyâs), principe de
l’approbation (al-’istihsân),
et principe d’utilité commune (al-istislâh).
A la suite d’Al-Shâtibî[2],
il élabore une méthodologie juridique
fondée sur l’appréciation du
degré d’utilité (maslaha)
d’un bien – idée maîtresse
de l’école mâlikite. Par suite,
il mentionne cinq principes fondamentaux, appelés
les finalités politiques de la sharî‘a :
l’équité (al-qist), la
justice (al-‘adl), la concertation
(shûrâ), l’obéissance,
le commandement du bien et l’interdiction
du mal. Dans la troisième partie, l’auteur
relit l’histoire de la légitimité
du pouvoir en islam à partir de l’accession
au pouvoir des califes, de l’exercice du pouvoir
et des modalités de son transfert. L’auteur
sous-tend que la réunion de Saqîfa
à la mort du prophète réunissant
les ansârs (ceux qui ont accueilli
Muhammad à Médine) en présence
de trois grandes personnalités muhâjiruns
(ceux qui ont accompagné le Prophète
au cours de l’Hégire) établit
les principes de la nouvelle légitimité
articulés autour de quatre axes : la
concertation (shûrâ), le libre
choix (al-ikhtiyâr), la libre candidature
et le serment d’allégeance (al-bay‘a).
La succession du deuxième calife ‘Umar
se déroula en deux temps : premièrement
la désignation d’un collège
en vue de sélectionner les candidats, et
deuxièmement, l’élection (bay‘a
hurra). Quant à la succession du troisième
calife, elle fut organisée « par
une concertation libre entre les six prétendants,
sans désignation nominale préalable
d’un candidat » (p. 177). La crise
qui surgit sous le califat de ‘Uthmân
est avant tout une crise de légitimité.
En renouant avec les pratiques tribales du favoritisme
et du népotisme, la légitimité
du pouvoir exercé fut amoindri et conduit
en dernier lieu à l’assassinat de ‘Uthmân.
De même, ‘Ali, une fois au pouvoir,
ne sut répondre aux attentes de l’umma,
et fut, lui aussi, assassiné. Avec l’arrivée
au pouvoir de Mu`âwîya ibn Abî
Sufyân, l’auteur montre, dans une quatrième
partie, que les principes de légitimité
jusqu’alors définis et reconnus se
trouvent inversés : allégeance sous
contrainte (bay‘a qahriyya), légitimation
par la peur et la propagande. Le pouvoir est exercé
selon des principes contraires aux finalités
politiques de la sharî‘a sus
mentionnées. Enfin, en proclamant son fils
Yazîd ibn Mu‘âwîya comme
successeur, Mu‘âwîya transforme
le califat électif en califat héréditaire.
On serait donc ainsi passé « d’un
système politique contractuel »
« à un système politique
monocratique non contractuel » (p. 195),
d’un « régime califal polycratique »
à « un régime dynastique
monocratique » (p. 290). La cinquième
partie analyse l’instauration de la dynastie
abbaside et définit les nouvelles modalités
de légitimité auxquels les califes
ont recours. C’est à cette époque
que s’érige une sacralisation du pouvoir
califal, tandis que les théologiens et les
fuqaha’ sont convoqués pour
légitimer et asseoir le pouvoir des princes.
Dans une dernière partie, l’auteur
discute les principes de légitimité
imposés par les dynasties ummayyade et abbasside.
Il s’appuie sur des exégètes
(Al-Baydhâwî, Ar-Râzî, etc.),
des juristes (Shâfi‘î, Ibn Hazm,
etc.) et des critiques philosophiques mu‘tazilites
pour fonder l’opposition politique et le devoir
de désobéissance envers le calife
dépravé et tyrannique. En conclusion,
l’auteur affirme qu’en repensant l’islam
sur la base des finalités de la sharî’a,
l’effort de raisonnement (ijtihâd)
doit conduire l’islam à fonder des
principes reconnus par « la majorité
écrasante de la Umma » (p. 300),
affermir l’affirmation de la souveraineté
du peuple et du suffrage universel, justifier la
nécessité d’un « Droit
de l’utilité » (p. 301).
Notons d’emblée que
l’effort d’assise juridique et exégétique
de la thèse d’Abderraouf Boulaabi est
une contribution réelle en vue de délier
l’islam du discours rudimentaire et sclérosé
de l’islamisme politique. Par le recours aux
sources, il met en lumière l’existence
d’une ligne de pensée à la fois
exégétique, juridique et philosophique
qui au cours des siècles a élaboré
une réflexion sur les notions de contextes
et de finalités. Cela dit, en vue d’inviter
à approfondir cette orientation, nous souhaiterions
partager quelques réflexions. Fondamentalement,
le recours même au concept de « légitimité »
en islam doit faire l’objet d’une étude
plus serrée parce qu’il est issu avant
tout de la culture chrétienne et qu’il
est de prime abord étranger à la culture
islamique[3].
En Occident, la légitimité renvoie
à la notion de justice : est légitime
ce qui est juste. Dans la conception chrétienne
et thomiste, l’homme a la capacité
de définir les critères du juste grâce
au pouvoir de délégation que Dieu
lui a conféré, et cela en dehors même
de la Révélation. Or, en islam, seul
Dieu est juste et il ne revient pas à l’homme
de définir les modalités de la légitimité.
Le pouvoir politique n’est pas fondé
sur la légitimité mais sur la nécessité.
Quant aux notions de souveraineté, de consensus
ou de représentation, rappelons qu’en
islam seul Dieu est souverain, et qu’il ne
revient qu’aux savants ‘ulamâ
de vérifier et d’authentifier la conformité
des lois avec la sharî‘a. Le
politologue Bertrand Badie dans un brillant essai
de sociologie politique comparée avertit
à propos : la question de la légitimité
est « beaucoup moins universalisable
qu’on ne le prétend généralement[4] ».
Dans cette optique, il nous semble que les concepts
de philosophie politique, concepts travaillés
et discutés, sont utilisés avec une
liberté qui finit par limiter la portée
heuristique de l’ouvrage : le concept
de citoyenneté appliqué pour rendre
compte du nouveau statut individuel issu de la Constitution
de Médine est-il vraiment opératoire (p.
60) ? Et si oui, dans quelles mesures ? Et
que faut-il alors entendre par citoyenneté ?
De même, ne conviendrait-il pas de préciser
le sens des expressions « utilité
commune », « intérêt
général » ou encore «
bien commun », qui semblent être
employées comme synonymes (p. 45) ?
D’un point de vue méthodologique, l’auteur
s’appuyant sur les exégèses
de Mujâhid, Qatâda et Assuddî,
traduit al-qist (S. 57, 25) par équité.
Mais cette notion coranique d’al-qist
correspond-elle vraiment à la définition
que donne Louis-Marie Morfaux de l’équité
dans son Vocabulaire de la philosophie et des
sciences humaines (p. 80) ? N’aurait-il
pas mieux valu préciser la singularité
du sens islamique plutôt que de recourir de
prime abord à une définition inspirée
de la philosophie occidentale – d’autant
que la définition de l’équité
y est elle-même controversée (équité
aristotélicienne versus équité
rawlsienne) ? La notion généreuse
d’utilité qui semble être au
cœur de l’approche juridique de notre
auteur mériterait aussi d’être
mieux délimitée. Quels seraient les
critères qui permettraient de discerner la
nature de l’éthique sacrificielle qui
en découlerait – la sauvegarde
de l’unité de la umma (utilité
dite nécessaire – maslaha darûriyya)
pouvant justifier le sacrifice de certains de ses
membres ? Existe-t-il un ordre de hiérarchie
au sein même des utilités nécessaires ?
La préservation de la religion est-elle d’un
intérêt supérieur à celle
de la personne comme le laisse supposer l’ordre
d’énonciation (p. 76)[5] ?
Sur le plan historique, n’est-il pas contradictoire
d’affirmer que « l’assassinat
de ‘Uthmân révolta la masse des
croyants » (p. 168) alors même
que l’auteur suggère, d’après
les sources islamiques, un certain « consensus »
de la communauté musulmane autour des groupes
de rébellion - « les médinois,
par leur silence, s’étaient rangés
objectivement dans le camp des rebelles »
(p. 161) ? Qu’en est-il d’ailleurs
de l’unité de l’umma alors
que l’histoire de l’islam est dès
sa genèse traversée par les schismes ?
Enfin, la lecture de cet essai donne parfois le
sentiment que l’auteur affirme l’existence
en islam des principes universels, énoncés
au sein de la culture occidentale, plus qu’ils
ne les fondent dans le monde islamique (p. 49).
Or, par la suite, c’est au nom même
de ces principes qu’il entend prouver l’existence
d’un islam vecteur de ces dites valeurs (pp.
297-301).
Emmanuel PISANI, op
[1]
Sourate 33, 72 : « en vérité,
nous avons proposé le dépôt
aux cieux, à la terre, aux montagnes, mais
ils refusèrent de s’en charger et
en furent effrayés. L’homme a accepté
de s’en charger ».
[2]
Al-Shâtibî (m. 790), fakîh
andalous de l’école malékite
qui a contribué à sa rénovation
par le concept d’al-masâlih al-mursala selon
lequel la décision juridique qui répond
à une nécessité est considérée
comme correspondant à l’objectif
ultime de la sharî‘a.
[3]
Bertrand Badie, « ‘‘Etat’’
et ‘‘légitimité’’
en monde musulman : crise de l’universalité
et crise des concepts » in Annuaire
de l’Afrique du Nord, Tome 26, 1987,
CNRS, pp. 19-30.
[4]
Bertrand Badie, Les deux Etats, Pouvoir
et société en Occident et en terre
d’islam, Paris, Fayard, 1986, p. 108.
[5]
Pour une critique islamique du principe de maslaha,
voir Mohammad Hashim Kamali, Principles of
Islamic Jurisprudence, Cambridge, The Islamic
Text Society, 3ème édition,
2006, pp. 362-365.
Table des matières de l'ouvrage L'EPOQUE FONDATRICE ET LE PROBLEME DE LA LEGITIMITE
DU POUVOIR Pacte originel et Istikhlâf de l'humanité Révélation et pouvoir politique Pouvoir religieux et pouvoir temporel
LA THEORIE DES MAQASIDS ET LE PROBLEME DE LA LEGITIMITE Les finalités politiques de la Sharî'a
et la légitimité du pouvoir Les finalités politiques de la Sharî'a
et Istiklâf de la Umma
L'EPOQUE DU POUVOIR CALIFAL ET LA LEGITIMITE Vers un principe électoral délibératif Le Califat de 'Umar et la légitimité Le califat de 'Uthmân et la crise de la
légitimité L'accession de 'Ali au pouvoire et la guerre civile
LA DYNASTIE UMAYYADE ET LE NOUVEAU PRINCIPE DE
LEGITIMITE L'accession des Umayyades au pouvoir L'instauration d'un nouveau principe de légitimité
: le principe dynastique La crise de légitimité de la dynastie
Umayyade
LA DYNASTIE ABBASIDE ET LE PROBLEME DE LA LEGITIMITE Les fondements de la légitimité
de la nouvelle dynastie
La crise de légitimité de la dynastie
Abbaside
JURISTES, THEOLOGIENS, ET LE PROBLEME DE LA LEGITIMITE Le mode d'établissement du pouvoir
Le mode de transfert du pouvoir
Un système doctrinal original : l'I'tizâl
et son application au problème de la légitimité
du pouvoir
maj 15.02.2007
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