Recension
d'Emmanuel PISANI, op
Dans
la Revue Peuples du monde, Pierre Claverie,
évêque d’Oran de 1981 au 1er
août 1996, date à laquelle il meurt
assassiné dans une Algérie meurtrie et
écartelée par le terrorisme islamiste,
écrivait : « Le maître-mot de ma foi
aujourd’hui est donc le dialogue. Non par tactique ou
opportunisme mais parce que le dialogue est constitutif de la relation
de Dieu aux hommes et des hommes entre eux. Avec Jésus, je
réapprends que Dieu même pour se faire
connaître et manifester sa volonté a
emprunté à l’humanité ses
mots et jusqu’à sa chair. Je constate que toute
l’histoire sainte se déroule sous le signe de la
communication rompue et retrouvée dans un dialogue dont Dieu
prend l’initiative. La fécondité de
cette histoire vient de cet échange d’amour
dialogal qui s’inscrit contre la rupture diabolique de
l’origine. C’est pourquoi, j’en veux aux
religions, et même souvent à mon Eglise, de
pratiquer plus volontiers un monologue agressif et de cultiver leurs
particularismes. Et je souffre de voir quel lamentable
témoignage donnent les croyants dans leur
prétention à soumettre et à
régir l’humanité en
l’asservissant à leurs lois (1) ». Ce
texte d’une
densité remarquable exprime en quelques mots le
cœur même de la pensée
théologique et spirituelle de Pierre Claverie. Il est un
parfait résumé du dernier ouvrage
publié aux éditions du Cerf sous le titre
Humanité plurielle qui regroupe quinze articles ou
conférences sur la rencontre et le dialogue
islamo-chrétien. Ces
écrits d’une actualité toujours vive,
n’esquivent aucune difficulté et
révèlent une pensée critique profonde,
réfléchie, mystique aussi. Pierre Claverie
était un évêque engagé,
comme l’indique l’étendu du champ des
questions qu’il aborde. Primo, des
questions pastorales – Quel est le rôle et la place
de l’Eglise en terre d’islam ? Comment concevoir
l’évangélisation en terre
d’islam où tout prosélytisme est
interdit ? Secundo, des questions
théologiques – Quelles sont les conditions
d’un dialogue interreligieux sincère et
respectueux de la foi de l’autre ? Comment les musulmans
peuvent-ils être sauvés s’ils refusent
de croire au Christ Sauveur ? Les adeptes des autres religions sont-ils
en mesure d’entrer dans la vision que l’Eglise peut
avoir d’eux ? Quelles sont les incidences des sciences du
langage et de l’exégèse sur la
théologie aujourd’hui ? Tertio,
des questions spirituelles - Dans quelle mesure la prise en compte de
l’autre est-elle un chemin vers la
vérité toute entière ? In
fine, des questions politico-religieuses – Pourquoi
les religions sont-elles sources de conflit ? Quelle conception
l’islam a-t-il des droits de l’homme, de la
démocratie, de la laïcité ? Pierre
Claverie ne laisse jamais ses questions sans réponses et
avec pédagogie, il prend le soin de souligner les conditions
nécessaires au fondement d’un dialogue
sincère dénué
d’ambiguïtés. Car en ce domaine, la bonne
volonté et l’enthousiasme de la foi ne suffisent
pas. La prise de conscience des possibilités de malentendus
est un préalable. Les artisans du dialogue doivent
être des hommes et des femmes avertis de
l’équivocité des mots ou des
expressions théologiques. Ces conditions posées,
comment dialoguer ? Comment se rencontrer ? En vivant ensemble
répond l’évêque
d’Oran, car c’est au cœur de ces
expériences communes que se forge un langage commun. En
écoutant aussi. Dieu bien sûr, les
représentants qualifiés de l’islam et
du christianisme bien certainement, mais aussi les pauvres, les
derniers pour qui Dieu a une prédilection. A la suite
d’un témoignage de Jean Vanier, Pierre Claverie
écrit : « Il n’y a de rencontre et de
dialogue possibles que si nous nous mettons à
écouter ensemble le cri, muet ou inarticulé, de
celui ou de celle qui appelle la présence et
déploie toutes ses ressources pour pallier son handicap et
se rendre présent » (p. 273). La
lecture de ce livre est une bouffée d’air frais et
d’intelligence. On est loin de toute forme
d’idéalisme naïf ou pis encore
d’une complaisance candide envers les instances
étatiques ou celles de l’orthodoxie islamiste.
Pour autant, on ne trouvera pas la moindre ligne d’une
apologétique stérile et malveillante
parée des habits d’une science
embourbée dans ses préjugés. Le propos
de Pierre Claverie est pétri par l’Evangile. Il en
garde l’esprit et la saveur. fr.
Emmanuel Pisani o.p.
1. Pierre CLAVERIE, in Peuples du monde, no 275, septembre-octobre 1994, pp. 36-37. 2.
Pierre CLAVERIE écrit : « Trop souvent, du
côté chrétien, le dialogue est mené par des
hommes dont les connaissances historiques et théologiques ne
sont pas toujours à la hauteur de leur bonne volonté ou
de leur connaissance de l’islam. De nombreuses équivoques
naissent de cette relative compétence dont souffre beaucoup de
nos rencontres » (p. 104).
Présentation
par l'Editeur Comment
vivre positivement le
pluralisme de nos sociétés ? Ce livre
présente un ensemble d'études de
Pierre Claverie qui, entré en tant
qu'évêque dans les débats sociaux et
politiques si délicats qui agitaient l'Algérie,
était particulièrement
exigeant en ce qui concerne le dialogue des cultures et des religions.
Ce sont les enjeux et les conditions de celui-ci que les
premières
études analysent. Les suivantes abordent les questions plus
concrètes
qui permettent de vivre ensemble dans une société
plurielle et
indiquent les chemins de paix qu'il conviendrait d'emprunter pour
favoriser la rencontre malgré les barrières qui
se dressent entre les
hommes.
maj 08.02.2008
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