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Jean-Michel MALDAME, op
"Dieu et le Mal"
Conférence donnée lors de la Rencontre nationale
des Chrétiens en Grande École - 2003

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2. Job ou le monothéisme à l'épreuve des faits

Nous ouvrons donc la Bible au livre de Job, qui pose la question du mal dans sa radicalité. Dans la Tradition, certains Pères de l'Église ont vu dans Job une figure du Christ.

1. Situation du livre de Job

Le livre de Job contient, pour l'essentiel, des dialogues entre un juste éprouvé et trois de ses amis. Le premier dit le scandale du mal qui l'accable et ses trois amis (Bildad de Choua, Sophar de Naamat et Eliphaz de Teman) disent les thèses traditionnelles de la pensée biblique d'alors à propos du mal et du malheur.

La confrontation se fait dans le cadre de la théologie monothéiste la plus stricte. Il y a un seul Dieu, créateur du ciel et de la terre, c'est-à-dire de tout ce qui est, absolument tout. Il n'y a pas d'échappatoire possible en faisant appel à un autre dieu, principe du mal. Le Satan du récit inaugural n'est qu'un serviteur, préposé à l'inspection des humains - ce n'est pas le Diable des religions dualistes. Pour cette raison, la question du mal est posée dans sa radicalité. Dieu est l'auteur de tout ce qui arrive, du bien comme du mal, selon la parole de Dieu transcrite par le prophète Isaïe : « Je façonne la lumière et les ténèbres ; je fais la paix et je crée le malheur » (Is 45, 7).

Pour comprendre les dialogues, il faut donner le contexte historique : celui de la destruction de Jérusalem et de l'Exil. La théologie des prophètes s'énonce très simplement : Dieu a agi comme un juste juge ; Jérusalem a péché ; Jérusalem est punie. Tout ceci est justice. Dieu s'est servi de la puissance ennemie pour punir. Il se réserve le droit de sauver quand le mal aura été expié.

Cette logique est implacable. Or c'est elle que le livre de Job récuse.

L'auteur du livre de Job met en scène dans les dialogues la thèse des prophètes et des légistes et il l'oppose à celle de Job qui récuse leur argumentation. Pour ce faire, il a repris la figure emblématique d'un sage, Job, le juste par excellence. À la théorie générale des moralistes, Job oppose les faits : Le juste, Job, est accablé de maux : ses biens matériels qui sont détruits, puis ses enfants meurent, et enfin il est accablé dans sa propre existence : maladie du corps, la persécution et le tourment de la foi. Tout l'accable.

« Mes compatriotes me tiennent à l'écart ; mes relations s'appliquent à m'éviter. Mes proches et familiers ont disparu. [...] Mon haleine répugne à ma femme, mes propres frères me trouvent fétide. [...] Tous mes intimes m'ont en horreur. [...] Pitié, pitié pour moi, ô vous mes amis, car c'est la main de Dieu qui m'a frappé. » (19, 23s).

Selon la morale classique, Dieu est juste : il punit les méchants et récompense les bons. Pour ses amis, cette règle a pour corollaire que les malheureux sont pécheurs et les gens heureux bénéficiaires de leur bonne conduite. À cette règle, Job oppose les faits : il est juste et il est accablé de maux. Est-ce Dieu qui l'accable et comment est-ce possible ? Pour les dialogues, cette situation est exemplaire et universelle.

2. L'argumentation du livre de Job

Le dialogue entre Job et ses amis est complexe - d'autant que le texte a été remanié 4. En simplifiant, on peut y discerner trois temps.

1. Les amis de Job lui présentent la thèse : Si tu es dans le malheur, c'est qu'il y a eu un péché « quelque part ». Si tes fils sont morts c'est qu'ils avaient péché. Si toi tu es accablé de malheur, c'est que tu as péché :

Bildad : « Si tes fils péchèrent contre lui [Dieu], ils ont payé pour leurs fautes ? » (8, 4) ; Sophar : « Lui [Dieu] te demande compte de ta faute. [...] Répudie le mal qui souille tes mains » (11.6.14).

Face à cette accusation, Job maintient son innocence. Il n'a jamais fait le mal et donc la conduite de Dieu est scandaleuse. Dieu n'est pas juste.*

Job : « Tant qu'un reste de vie m'animera [...], mes lèvres ne diront rien de faux ; nul mensonge ne viendra sur ma langue. Bien loin de vous donner raison, jusqu'à mon dernier souffle, je maintiendrai mon innocence. » (26, 3-5).

2. Les amis de Job lui présentent son devoir moral : s'humilier devant Dieu et consentir à ce qu'il fait même si la cause de son malheur est cachée aux yeux des hommes, Dieu a ses raisons, devant lesquelles il doit s'incliner pour y consentir dans l'obéissance de la foi.

Eliphaz : « Si tu reviens au Puissant en humilité [...]. Tes prières il les exaucera et sur ta route brillera la lumière » (22, 23.27) ; « Car Il [Dieu] abaisse l'orgueil prétentieux, mais il secourt l'homme aux yeux baissés. [...] Que tes mains soient pures et tu sera sauvé. » (22, 30).

Job rétorque que Dieu a créé l'homme pour le bonheur et donc qu'il n'est pas juste s'il retire à l'homme le bonheur.

3. Les amis de Job arguent ensuite de la solidarité des générations humaines. Certes, il arrive qu'un juste connaisse le malheur ; mais c'est parce qu'il porte les conséquences de la faute des ses parents ou ancêtres. Il est né dans le péché.

Eliphaz : « Un mortel serait-il juste devant Dieu. En face de son Auteur, un homme serait-il pur ? » (4, 17).

Job rétorque que si tel était le cas, Dieu devrait être plein d'indulgence et ne pas accabler l'homme dès sa naissance.

3. Quand la foi devient espérance

Pour Job, la conduite de Dieu est scandaleuse. Il n'évite pas le scandale et se plaint ouvertement. Il dit sa douleur. Il y a une mise en oeuvre de toute la souffrance humaine : souffrance physique, mais aussi souffrance morale devant l'injustice qui l'accable et la persécution dont il est l'objet, plus encore souffrance spirituelle devant l'absurde de la conduite du Dieu qui a toute sa foi et qui est la source et la fin de sa vie.

Mais il y a plus. Selon la lecture que je propose, il y a un progrès dans la foi de Job. Il ne cesse d'être croyant. Il ne cesse de reconnaître en Dieu le maître de l'histoire. Il ne cesse de confesser sa grandeur et sa toute-puissance créatrice.

À la suite des exégètes modernes 5, je suis sensible à un changement de ton. Dans la plupart des passages, il parle à ses amis. Il leur parle de Dieu. Il en parle à la troisième personne. Mais, dans un deuxième mouvement, Job cesse de parler à ses amis ; il parle à Dieu. Il a éprouvé combien le propos de ses amis est décevant. Il se tourne donc vers Dieu pour lui adresser la parole directement. Il parle à Dieu devant ses amis devenus les témoins de sa prière. Ce changement revient plusieurs fois, comme dans ce passage :

« Puisque la vie m'est en dégoût, je veux donner libre cours à mes plaintes. Je dirai à mon Dieu : Ne me condamne pas ; indique-moi pourquoi tu me prends à partie. Est-ce bien pour toi de me faire violence ? [...] Tu sais bien que je suis innocent. » (10, 1-3. 7.10).

Or dans ces passages il y a un chemin dont on peut retracer les étapes en simplifiant l'analyse.

1. Dans un premier temps, Job dit sa misère. Il se plaint ouvertement. Il ne consent pas au malheur. Il ne pratique aucun détachement philosophique ou ne cherche aucune explication scientifique, morale ou religieuse ; il se plaint.

« Si je dis : « mon lit me soulagera, ma couche allègera mes souffrances », alors tu m'effraies par des songes, tu m'épouvantes par des cauchemars. Ah ! La mort plutôt que cette vie de douleur[...]. Pourquoi m'as-tu pris pour cible, pourquoi te suis-je à charge ? » (7, 13-20)

2. Aussi, dans une deuxième étape, Job accuse Dieu, qu'il sait responsable de son malheur, et lui demande de ne pas l'écraser davantage, d'avoir pitié. Par exemple :

« Ecarte ta main qui pèse sur moi » (13, 21)

3. Dans une troisième étape, Job demande à Dieu de cesser de s'occuper de lui de façon accablante. Il demande à Dieu de le laisser en paix vivre le reste de ses jours, comme dans cette prière à Dieu :

« Puisque mes jours sont comptés, [...] détourne de moi tes yeux. Laisse-moi tel un mercenaire, finir ma journée » (14, 5-6).

4. Enfin, dans une quatrième étape, Job change d'attitude. Il en appelle à Dieu en employant un registre juridique d'accusation, de témoignage et de défense. Puisqu'il n'y a pas d'intermédiaire entre Dieu et lui, Job en appelle à Dieu contre Dieu lui-même.

« Ô terre ne couvre pas mon sang et mon cri monte sans arrêt. Dès maintenant, j'aurai dans les cieux un témoin [...] Là-haut se tiendra mon défenseur. Ma clameur sera mon avocat auprès de Dieu, tandis que devant lui couleront mes larmes. » (16,18)

Job demande que Dieu soit témoin à charge contre lui-même. Et ainsi, Dieu reconnaissant que son action est indigne de lui, il devra en toute justice rendre à Job une vie heureuse. Non pas à cause de la rectitude de Job, mais cause de la justice même de Dieu, qui est sa nature même. Le texte est très difficile à traduire ; en voici le coeur :

« Je sais, moi, que mon Défenseur est vivant et que lui le dernier se dressera sur la terre. [...] Je l'apercevrai [...] De ma chair je verrai Dieu. » (16, 19)

Ainsi le cri de Job devient espérance, dans la foi la plus nue qui espère Dieu quand tout espoir humain s'en est allé, puisqu'il n'y a pas d'autre issue dans le monothéisme.

Cette lecture de Job, basée sur des études techniques qu'il n'est pas possible de présenter ici en détail, privilégie ces phrases dans le livre 6. Elle dit bien l'attitude croyante qui, dans la Bible, ouvre une brèche dans les discours de la raison, de la morale ou de la religion. Et elle ouvre la porte à l'Évangile qu'il nous faut maintenant lire pour comprendre l'attitude spécifiquement chrétienne.

4 Pour une étude rigoureuse du livre de Job, voir l'étude érudite de Joseph VERMEYLEN, Job, ses amis et son Dieu. Brill, Leiden, 1986.
La figure de Job, comme toutes les figures emblématiques de la destinée humaine - Faust ou Don Juan,... - n'a cessé d'être reprise. Le livre est composé de plusieurs reprises. D'abord, il y a un récit en prose qui fait l'éloge de la patience de Job dans l'épreuve. En second lieu, un dialogue entre Job et ses amis qui s'achèvent par une première conclusion où Job se taît devant la grandeur de Dieu. Le mal est mystère ; il dépasse la raison, comme l'a montré la première partie de l'exposé. En troisième lieu, une reprise introduit les passages qui sont utilisés dans cette partie de l'exposé, avec les passages où Job s'adresse directement à Dieu ; elle s'achève par la parole de Dieu qui donne raison à Job. Une quatrième reprise bouleverse les discours et introduit un quatrième interlocuteur qui fait l'apologie de la thèse traditionnelle qui lie malheur et péché de façon réciproque.

5 Cette analyse a été proposée de manière scientifique par Jean LEVÊQUE, Job et son Dieu, Paris, Gabalda, 1970. Elle a été reprise ensuite par de nombreux auteurs en particulier dans Jean- Michel MALDAMÉ, Le scandale du mal, une question posée à Dieu, Paris, édit. du Cerf, 2000.

6 Dans un contexte de pensée fort différent, saint Thomas d'Aquin privilégie les mêmes versets dans sa lecture du livre de Job.

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