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Jean-Michel MALDAME, op
"Dieu et le Mal" Conférence donnée lors de la Rencontre nationale des Chrétiens en Grande École - 2003 |
Pour le chrétien, le modèle de l'attitude à avoir face au mal est donnée dans la vie de Jésus. Le mot attitude englobe ici à la fois l'aspect réflexif et l'aspect pratique de la démarche chrétienne face au mal.
À première lecture des évangiles, il est évident que Jésus se manifeste comme celui qui guérit. Les quatre évangiles en témoignent clairement. Il y a de nombreuses guérisons corporelles (paralysie, cécité,...) mais aussi des guérisons mentales dites, dans le langage de l'époque, des « possessions ». Entendons le mot dans son sens propre ; il y a possession quand un être perd la maîtrise de soi et fait compulsivement ce qu'il ne veut pas 7. Cette division intérieure le détruit et l'exclut de la communion des vivants. De ce premier constat, on doit conclure que Jésus ne prend pas le parti du mal qui accable l'humanité : il le combat. Il le récuse par des actes qui mettent fin à sa puissance de destruction. Jésus guérit les corps. Il guérit les esprits brisés par le mal. Plus encore, Jésus attaque les causes du mal ; il agit contre l'ignorance : il instruit ; il éduque ; il structure une action qui est appelée à se déployer dans le temps. Jésus également refuse de donner une explication qui rejoint ce qui a été dit dans la première partie. Ainsi quand il rencontre l'aveugle de naissance, et que ses disciples demandent dans le même esprit que les amis de Job qui a péché lui ou ses parents, Jésus les rabroue ; puis il guérit cet homme (Jn 9). De même à propos des victimes de l'effondrement de la tour de Siloé, Jésus refuse de lier le malheur au péché de manière réciproque et nécessaire (Lc 13, 1-5). L'attitude chrétienne face au mal prolonge celle de Jésus ; elle consiste donc à le combattre. Pour cela il ne faut pas éviter de rencontrer le scandale de sa présence.
Jésus combat le mal. Il combat le mal par le bien. Il résiste donc à la tentation de combattre le mal par le mal. C'est le sens des récits inauguraux qui mettent en exergue à tout le récit évangélique les refus de Jésus : ne pas attirer à lui les foules par un chemin de facilité en utilisant les miracles : multiplier les pains, faire des gestes spectaculaires en public ou conquérir les chemins du pouvoir par les moyens de la ruse, de l'argent et de l'influence. Jésus choisit de faire reculer le mal par les moyens du bien et seulement par eux. Ce qui n'est pas évident ! Car le mal ne se réduit pas à être une collection de divers maux. Il constitue un réseau ou un système - représenté dans les évangiles par la figure du démon. Le mal peut être personnifié, comme une entité qui transcende l'individu ou le petit groupe. Il est une force : celle d'un système qui s'auto-organise pour assurer son unité. Pour cette raison, le bien qui essaie de le réduire est combattu. L'ordre des choses résiste non seulement passivement - par simple inertie - mais activement par élimination et rejet. L' « ordre établi », désordre érigé en système, se défend. Les récits de guérison rapportés par les évangiles montrent comment le bien que fait Jésus dérange. Les possédés protestent. Pourquoi ? Parce que la guérison déplace des habitudes et même des complicités avec le mal et le malheur. Ainsi les témoins de la guérison du possédé de Gérasa demandent à Jésus de quitter leur territoire. Les guérisons opérées par Jésus sont ainsi liées à un mystérieux échange. Jésus enlève le mal et le mal vient sur lui. Un texte exprime ceci : « Par sa parole Jésus guérit tous les possédés et les malades. Ainsi devait s'accomplir l'oracle du prophète Isaïe : « Il a pris nos infirmités et s'est chargé de nos maladies » (Is 53,4) » (Mt 8, 16-17). Ce passage est important. Il montre la puissance de guérison à l'oeuvre. Jésus guérit de multitudes. Mais alors qu'on s'attendrait à ce que le mal disparaisse dans néant, voici qu'il vient sur lui. Non parce qu'il y aurait une sorte de contagion, mais parce ceux qui en avaient pris l'habitude et a fortiori ceux qui profitaient du malheur d'autrui s'en prennent à Jésus et le persécutent. Parce qu'il fait le bien, Jésus est expulsé, combattu et accablé par le mal. On le voit dans un passage important. Jésus est au-delà du lac de Tibériade. Il guérit un possédé. « Vint à sa rencontre un homme possédé d'un esprit impur ; il avait sa demeure dans les tombes et personne ne pouvait plus le lier [...] personne n'arrivait à le dompter. Sans cesse, nuit et jour, il était dans les tombes et dans les montagnes, poussant des cris et de tailladant avec des pierres. » Jésus le guérit. Quand les villageois viennent à lui, on s'attendrait à ce qu'ils le remercient d'avoir fait cette guérison. « Les gens vinrent pour voir [...] ; ils arrivent auprès de Jésus et ils voient le démoniaque assis, vêtu et dans son bon sens. [...] Ils furent pris de peur. [...] Ils se mirent à prier Jésus de s'éloigner de leur territoire. » (Mc 5, 1-16). Les témoins de la guérison expulsent Jésus. Au lieu de se réjouir et de rendre grâce, ils le chassent. Cette guérison, montre bien par quel processus, Jésus est accablé par le mal ; c'est la raison du bien qu'il fait. D'où la décision centrale qui est au coeur de la vie de Jésus : ou bien renoncer à faire le bien pour éviter de porter le mal ; ou bien continuer à faire le bien et porter les conséquences qui en résultent et donc devoir devenir victime du mal qu'il détruit. Or les évangiles disent quel fut le choix de Jésus : prendre le mal sur soi. Il est symbolisé par la croix. Il est lié au verbe « porter ».Ce verbe signifie prendre sur soi et accepter les conséquences de ses actes. En l'occurrence, il signifie prendre le mal sur soi parce que l'on a fait le bien (et non pas bien sûr porter les conséquences de ses fautes). Ainsi, si Jésus prend le mal sur lui, ce n'est pas par complaisance, mais bien par amour. C'est le sens de l'expression « porter sa croix ».
Si Jésus prend le mal sur lui à raison du bien qu'il fait ou plus exactement, si Jésus ne renonce pas à faire le bien, fut-ce au prix de son bien-être, ce n'est pas de manière statique ou passive. Mais de manière active. Jésus est donc comme Job. Il se situe devant Dieu et l'invoque, même au plus profond de sa douleur. C'est son chemin. La confession de foi chrétienne reconnaît que ce chemin est celui que Dieu a reconnu comme conforme à sa volonté en ressuscitant Jésus d'entre les morts. Explicitons le sens de cette résurrection : 1. En premier lieu, par la résurrection, Dieu exauce la prière de Jésus. Lorsque Dieu ressuscite Jésus d'entre les morts, cela signifie qu'il a exaucé sa prière. Il n'a pas fermé la porte des enfers, au contraire. Il l'a ouverte pour lui et lui a donné une vie nouvelle que la mort ne peut détruire. 2. En second lieu, en le ressuscitant, Dieu a justifié Jésus. Par la résurrection, il a manifesté que Jésus a suivi le bon chemin et rempli sa mission. Si Jésus est descendu dans les abîmes de la mort et des enfers, ce n'est pas seulement pour lui, mais pour prendre avec lui tous ceux qui se trouvaient à l'ombre de la mort. 3. Par la résurrection Dieu a exalté et glorifié Jésus. Il lui a donné une vie qui accomplit tout le désir de l'homme, corps et âme, dans la plénitude de la relation à Dieu. Il a réalisé la promesse contenue dans la première création et ainsi accompli toute justice. 4. Par la glorification et l'exaltation qui sont les effets de la résurrection, Dieu a constitué Jésus chef de l'humanité nouvelle. Ce que Jésus a vécu est valable pour tous. La glorification de Jésus n'a pas aboli son passage par la mort. Dans les manifestations du Ressuscité, on voit sur son corps glorifié la marque de la Passion. L'Apocalypse le présente vainqueur, debout, mais « comme immolé ». 5. Enfin, Jésus ne laisse pas ses amis orphelins. Il leur donne l'Esprit-Saint pour confondre le monde « en matière de péché, de justice et de jugement ». 7 Sur la possession, voir « Qu'est-ce qu'être possédé ? », dans Biblia, Décembre 2002, p. 26-29. version 1.0 - © Copyrights DOMUNI 1999-2003 - tous droits réservés http://biblio.domuni.org |