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Jean-Michel MALDAME, op
"Dieu et le Mal" Conférence donnée lors de la Rencontre nationale des Chrétiens en Grande École - 2003 |
Dieu et le malConférence de Jean-Michel
Maldamé
Le mal est éprouvé comme ce qui détruit, ce qui enlève l'être et donc va contre tout ce qui est bien, beau, vrai, juste et sain. Le mal fait souffrir. Il fait mal. Le mal est donc objet de scandale, pour l'esprit et pour le coeur, pour la raison et pour l'affectivité, pour le corps et pour l'âme. Si notre coeur était endurci, que l'on pense à la mort des petits enfants ! Une remarque préliminaire s'impose ; il faut bien distinguer entre le mal et la souffrance ou la douleur. Le mal est une déchirure de l'être ; il détruit ; il enlève ce qui devrait être. C'est donc une injustice et une violence. La souffrance est la réaction d'un être vivant au mal qui l'affecte. La souffrance comme telle est une fonction de la vie - elle ne s'identifie pas au mal, mais elle lui est liée. Aussi l'attitude face au mal est liée à l'attitude face à la souffrance. Pour cette raison, la première réaction, la plus fondamentale est-elle de le fuir ou du moins de le réduire. Tout être humain cherche à ne pas souffrir : ni physiquement, ni affectivement, ni moralement, ni spirituellement. Quoi de plus légitime ? Mais notre propos porte d'abord sur le mal, puisque les chrétiens demandent à Dieu « Délivre-nous du mal ». Pour comprendre ce que signifie cette prière, et pour le faire sans éluder le scandale, le premier temps de notre réflexion consistera en un examen des différentes manières de réduire la question du mal. Le second, à partir du livre de Job, examinera l'attitude la plus courageuse et la plus lucide, celle qui n'esquive rien de la difficulté. La troisième étape consistera à voir l'attitude spécifiquement chrétienne telle qu'elle se révèle en Jésus-Christ : cela consiste dans l'effort de ne pas réduire le scandale du mal, mais le surmonter par un amour plus fort.
La souffrance est une fonction de la vie ; elle est le retentissement de la connaissance du mal éprouvé en soi ou observé chez autrui avec sympathie. Aussi l'approche du mal est-elle liée à l'attitude face à la souffrance. S'il est légitime de vouloir diminuer la souffrance, il ne faudrait pas que ce soit une esquive de la difficulté, comme le montre l'étude de quelques attitudes communes.
Une première attitude face au mal est présente dans le discours scientifique dominant notre culture. On peut le résumer brutalement dans cette formulation : le mal dans la nature s'explique et se justifie dans la mesure où il est le corrélat d'un bien meilleur. J'ai lu récemment un livre de géophysique qui montre comment les mécanismes naturels qui président à la structure du globe terrestre expliquent la configuration actuelle des continents et des mers 1. Ces mécanismes sont à la source des conditions qui ont permis à la vie d'apparaître et de se développer. Les tremblements de terre et autres catastrophes naturelles - lieu majeur de la remise en cause de la divine Providence - sont les conséquences locales d'un processus général. Le résultat d'ensemble est heureux ; le développement de la vie efface le désagrément des effets qui ne sont néfastes qu'à cause de l'imprévoyance des êtres humains. Le malheur est donc la faute des hommes qui savent bâtir des maisons antisismiques mais ne le font pas, par ignorance, à cause de la misère ou du dysfonctionnement de l'économie ou à cause de la corruption politique. De même, un certain darwinisme explique que la vie progresse grâce au processus évolutif et que la condition de cette progression est la loi de l'évolution selon laquelle il y a survie du plus apte. C'est pour le bien de l'espèce que les animaux malades ou âgés disparaissent. C'est pour le bien de l'ensemble des vivants que telle ou telle espèce disparaît. C'est pour le bien de l'ensemble de la vie que les groupes zoologiques doivent s'adapter - certaines espèces survivre et se développer tandis que d'autres disparaissent. Le processus est au bénéfice de la vie elle-même. Selon cette manière de voir les choses, « tout est pour le mieux, dans le meilleur des mondes possibles » - chaque chose est la réalisation optimale d'un processus qui se déroule selon des exigences antagonistes. Ainsi le mal est expliqué : il est la condition d'un plus grand bien. De même que le malade accepte l'opération - ablation d'une tumeur ou même amputation d'un organe ou d'un membre - pour ne pas mourir, de même le regard scientifique, considérant le bien de l'ensemble, justifie une perte ou une disparition locale. Le raisonnement ne vaut pas seulement dans les sciences de la nature ; il régit les sciences politiques, les sciences économiques, en particulier ce qui vaut pour l'économie de marché dans le phénomène actuel de globalisation des échanges internationaux. Cette attitude a le mérite de permettre d'agir conformément aux lois de la nature. Mais est-ce tolérable quand on a une vive conscience de la valeur de chaque personne humaine - que l'on pense ici à la mort des enfants ?
Le mal n'est pas seulement une déchirure pour la raison, il est aussi une déchirure pour l'affectivité. Là, il est source d'une douleur qui n'est pas facile à vivre. Aussi les traditions de sagesse ont élaboré une manière de l'esquiver ou de la contenir. Une des stratégies face au mal est d'éluder cette blessure. Cette attitude invite à une mise à distance que les sages appellent le détachement. Il ne faut pas s'attacher pour ne pas être blessé par la douleur de la perte en quoi consiste le mal. La tradition morale expose donc des règles de conduite, dont le principe est de faire un travail de vérité qui mettent les choses en ordre : et donc reconnaître que le soi, ou le moi, est premier et fondamental. Il convient de savoir distinguer ce qui dépend de soi et ce qui n'en dépend pas. Il faut laisser entre soi et l'objet de son attachement une distance de sécurité. Ainsi un sage stoïcien enseigne que quelqu'un qui vient de perdre son enfant doit dire : « Je ne l'ai pas perdu, je l'ai rendu » 2. En effet pour cette philosophie, personne n'est pas propriétaire de la vie. Elle a été prêtée pour un temps ; il doit consentir à la précarité de son être et donc tenir à distance les affects considérés comme désordonnés. Cette sagesse, qui réduit la part de l'affectivité, se retrouve également dans les sagesses orientales, comme dans le bouddhisme tibétain où l'idéal est de pas souffrir et donc de commencer à se tenir à distance de toute émotion, de toute sympathie, de toute empathie à la douleur d'autrui ; la sagesse est de demeurer en soi-même. Le sourire du Bouddha est le fruit de cette attitude de détachement monastique 3. C'est du haut de la maîtrise de soi que l'on se penche avec compassion sur le malheur du monde que l'on fuit. Cette attitude est liée au fait que le mal est en effet une absence - ce qui manque à l'être. Il doit être considéré comme tel. Le maître mot est donc celui de détachement et l'horizon de la vie, la sérénité. Il est aujourd'hui présent dans le thème psychologique du travail de deuil, qui manifeste cette exigence de surmonter la douleur de l'absence et finalement d'oublier. Et pourtant, face à la mort d'un enfant, quelle mère, quel père pourrait consentir à ce discours ? Non vraiment, le mal déchire cette prétention à la sagesse et à la sérénité.
Une troisième attitude est religieuse. Elle se rapporte à une cause transcendante du mal, car le mal, dans la nature ou dans l'homme, n'est pas de l'ordre de l'accidentel ; il se manifeste comme une force universelle qui transcende le temps. Il est compris comme l'effet de l'action d'une force divine. . Face au scandale du mal, la plus logique des religions est sans doute le dualisme systématique de l'ancien Iran. Dans cette vision du monde, deux dieux s'affrontent : le dieu du bien, qui a partie liée avec la lumière et l'esprit, d'une part, et, d'autre part, le dieu du mal, qui a partie liée avec les ténèbres et la matière. Le religieux se tourne vers le dieu du bien pour lui rendre grâce pour tous ses bienfaits ; il se tourne vers le dieu du mal pour lui offrir des sacrifices et apaiser sa colère. Ces deux forces divines agissent dans le monde. C'est ainsi que dans la religion populaire, on reconnaît l'action des deux principes antagonistes : « le Diable et le Bon-Dieu ». Si les hommes sont victimes du malheur, c'est la faute du diable. S'ils tombent, c'est qu'il les a tenté et qu'ils ont succombé à la tentation. Le mal est donc lié au péché, qui est un consentement à l'oeuvre du Diable et une participation à son oeuvre de destruction. Cette logique blesse la raison, car elle se contredit elle-même (quel est ce Dieu qui est impuissant vis-à-vis du mal ?). Elle ne fait que légitimer la présence du mal et gommer le scandale. C'est la faute d'un autre. Ces trois attitudes, fort sommairement présentées, sont exemplaires. Elles ont valeur d'archétype. Elles sont partagées par la plupart des cultures. Elles sont dans la nôtre aujourd'hui. Elles ne sont pas sans fondement réel et elles expriment, toutes trois, une part de vérité. Mais toutes éludent la vraie difficulté. La tradition chrétienne propose une voie plus exigeante. Elle écarte les faiblesses du dualisme religieux en confessant strictement un Dieu unique. Elle récuse la mise à distance du tranchant de la douleur comme si le mal pouvait être oublié. Elle refuse enfin une explication rationnelle qui efface le scandale du mal et le justifie d'une manière ou d'une autre. 1 Jean-Paul POIRIER, La Terre, mère ou marâtre, Paris, Flammarion, 1998 ; voir également, Ivar EKELAND, Le Meilleur des mondes possibles. Mathématiques et destinée, Paris, édit. du Seuil, 2000. 2 EPICTÈTE, Manuel, XI, « De rien ne dis jamais : « je l'ai perdu », mais : « je l'ai rendu ». Ton enfant est-il mort ? Il a été rendu. Ta femme est-elle morte ? Elle a été rendue. » (Les Stoïciens, édit. de la Pléiade, Gallimard, 1962, p. 1114. 3 Patrick DREVET, Le Sourire, Paris, Gallimard, 1999 version 1.0 - © Copyrights DOMUNI 1999-2003 - tous droits réservés http://biblio.domuni.org |