- Cours anciens -
Cours de théologie morale : la Charité --- Auteur : P. Michel LABOURDETTE op
|
Saint Thomas ajoute une troisième note, tout à fait capitale, qui exprime le fondement de l'amitié et en donne tout le sens : l'amitié repose sur une certaine communicatio . Ce mot revient couramment dans les analyses thomistes de l'amitié, où il traduit le koinwniva d'Aristote et où il a pris une valeur technique. Il importe d'autant plus de le bien comprendre qu'il a fait l'objet de multiples discussions. 1. Dans la Prima-Secundae, q. 28, a. 3, S. Thomas explique comment l'amour suppose toujours une similitude et ne saurait naître sans elle. La véritable cause de l'amour, c'est le bien (a. 1) ; il est en outre nécessaire, c'est une condition sina qua non, que ce bien soit connu (a. 2) ; mais cela ne suffit pas, si aucun rapport de convenance n'est saisi entre le sujet et lui (a. 3). L'amour est essentiellement une union et il conduit à une union ; mais il en suppose déjà une comme sa cause (q. 28, a. 1 ad 2m). Nous l'avons dit à plusieurs reprises et le P. Rousselot l'a bien vu, l'amour est fondé sur l'unité, ou du moins toujours sur un certain type d'unité. Encore celle-ci est-elle différente, précise S. Thomas, selon que l'on considère l'amour d'amitié ou l'amour de convoitise. Pour ce dernier, il s'agit d'une similitude en puissance, d'une certaine convenance selon laquelle un bien m'apparaît susceptible de me donner en acte ce dont j'ai besoin et que je ne possède donc encore qu'en puissance ; ou, si je le possède déjà, je l'aime toujours de convoitise comme me donnant ce dont je serai privé, si je le perds. Pour l'amour d'amitié, il s'agit d'une similitude en acte : possession d'une même forme, selon laquelle je puis considérer un sujet, une personne, comme faisant un avec moi (sunt quodammodo unum in forma illa) et, sous ce rapport, l'aimer comme moi-même. Quant à l'amour que je me porte à moi-même, il est fondé sur l'unité pure et simple ; aussi est-il plus fort : magis unusquisque seipsum amat quam alium, quia sibi unus est in substantia, alteri vero in similitudine alicujus formae (27, 3). En définitive, vouloir du bien à quelqu'un, ce qui est précisément l'amour, suppose : d'une part, que ce bien convient à ce sujet, est considéré comme étant ou pouvant être sa richesse (amour de convoitise), d'autre part que ce quelqu'un ou bien soit moi-même par unité substantielle, ou bien par quelque côté fasse un avec moi par une certaine similitude actuelle (amour d'amitié). 2. En disant que l'amitié est fondée sur une communicatio , nous restons dans le même ordre de préoccupations et de problèmes ; mais comme l'entendre ? On a longuement débattu la question de savoir s'il faut donner à ce mot communicatio un sens statique, quasi ontologique, ou un sens [24] actif. Au premier sens il s'agira plutôt d'une communauté dans la forme : l'amitié ne peut naître qu'en deux personnes qui communient dans la possession d'une certaine perfection. Au second sens, il s'agirait plutôt d'une communication active, d'un commerce actuel : pas d'amitié sans échanges actifs, sans conversatio . Et chacune de ces assertions est vraie, mais, à mon avis, ne répond pas exactement au problème. Parler de communauté ontologique, c'est rester dans cette similitude requise par S. Thomas pour l'amour de bienveillance en général, ce n'est pas assigner le fondement propre et spécifique de l'amitié ; celle-ci, nous l'avons dit, requiert beaucoup plus que de simples actes de bienveillance, lesquels n'impliquent même pas la réciprocité. Il faut certes cette première communauté de similitude, mais il faut au titre général où l'amitié est un certain amour, non à raison de ce qu'elle est en propre et ajoute à l'idée d'amour. Parler de commerce actuel, de conversatio , de vivre ensemble, c'est bien parler d'un élément propre à l'amitié, mais non plus précisément de son fondement : cette conversatio, c'est l'amitié elle-même ou son effet, non sans cause. Et l'embarras des auteurs s'accroît du fait que les divers contextes de S. Thomas appellent tantôt un sens, tantôt un autre : sa communicatio ne se laisse réduire à aucun des deux. En réalité, je crois qu'il faut chercher dans une autre voie. La communicatio thomiste recouvre un concept original, reçu d'Aristote : quoique, par sa forme même, il mette en avant un sens plus actif, ce mot veut simplement traduire le grec koinwniva. Que signifie-t-il ? 3. Le mot amitié nous suggère aussitôt aujourd'hui, du moins en français, le cas de l'amitié élective, d'amis qui se sont choisis et donnés l'un à l'autre : c'est une affection qui ne peut s'étendre beaucoup sans se dissoudre. Être l'ami de tout le monde, ce serait n'avoir pas d'ami, en ce sens-là. Et c'est bien aussi à cette amitié élective que s'appliquaient en premier lieu les notions, reprises de Cicéron, sur lesquelles les auteurs du XIIe s. discutaient. Pour Aristote et pour S. Thomas, le mot amitié a une extension beaucoup plus large, ouverte à des réalisations diverses parce que tous ses éléments s'y retrouvent et dont l'amitié élective n'est plus qu'un cas particulier. Là où nous parlons de l'amour des parents, ils disaient équivalement : l'amitié entre personnes du même sang ; l'amour de ses concitoyens est de l'amitié politique, etc En un mot, pour eux, l'amitié est possible et demande à se réaliser, elle trouve son fondement propre et prochain partout où il y a une communauté, le type de cette communauté déterminant celui de l'amitié. Cette communauté est une notion beaucoup plus précise que la similitude dans la forme, dont nous parlions à propos de l'amour de bienveillance en général. Il s'agit ici d'un groupement de personnes autour d'un bien commun. Ce n'est pas une notion métaphysique, comme la similitude entitative, c'est une notion d'ordre social ou, au sens aristotélicien, politique . Il ne suffit pas d'avoir la même nature humaine ou de se rassembler pour être ainsi en communauté, pour entrer dans une koinwniva ; il faut en outre une certaine association autour d'un bien commun à promouvoir. Encore le mot association, qui est sans doute le plus expressif et le plus juste, est-il trop restreint en ce sens qu'il précise trop l'idée d'initiative humaine, alors qu'il y a des communautés, et donc des amitiés, fondées sur des données naturelles, antérieures à la volonté, par exemple celle de la famille. Ce ne sera pourtant jamais une pure donnée de nature, mais, comme nous le dirons [25] toujours de tout ce qui est vie sociale, uvre humaine, postulée plus ou moins prochainement par la nature, mais réalisée et achevée par la vertu, donc par l'activité de la raison. S'il y avait des hommes dans Mars, nous n'aurions pas, du moins au plan naturel, une amitié pour eux, parce que, quoique étant de même nature, nous n'aurions aucun bien commun à partager et promouvoir ensemble. Les Grecs et les Barbares ne sont pas amis , ils ne sont pas de la même koinwniva, quoiqu'ils se ressemblent dans la possession de la même nature humaine. Dans cette perspective, le mot ami va se préciser par ce à quoi il s'oppose, et c'est une notion elle aussi d'ordre politique et social : étranger. Un étranger comme tel, même s'il nous ressemble, n'est pas un ami, il ne fait pas partie de la communauté que cette amitié-là recouvre. Du fait que les communautés et associations sont diverses et multiples, le même homme pourra nous être étranger sous un aspect, mai et frère sous un autre. Un étranger à la famille ne participe pas à l'amitié fondée sur le sang et le bien commun qu'elle implique : il a la sienne ; en tout cas, il n'est pas mon parent, il ne fait pas partie de cette koinwniva. Mais s'il appartient à la même Cité politique que moi, sous ce rapport précis il ne m'est pas un étranger, nous sommes de la même communauté, que doit unir une amitié caractéristique, l'amitié non plus familiale mais politique. Il est mon concitoyen. Nous partageons politiquement le même patrimoine, nous avons le même bien commun politique à promouvoir, etc Même étranger à la nation, il peut se révéler entre lui et moi quand nous connaissons de telles affinités que nous mettrons en commun notre vie personnelle avec plus ou moins d'intimité, par libre association, une koinwniva réservée, distincte de toute autre, sur laquelle se fonde et se développe une amitié élective. Il n'est ni mon parent ni mon concitoyen, il est néanmoins mon ami ; et à cette communauté-là, ce sont tous les autres qui sont étrangers, compte tenu de ce que nous dirons de cette loi de l'amitié que les amis de nos amis sont nos amis , mais ce n'est plus tout à fait au même titre ni au même degré. Cette notion d'étranger est très éclairante pour préciser ce qu'est un ami. C'est malheureusement une pente trop facile à notre nature déchue de pousser la catégorie étranger à celle d' ennemi qui en est la perversion, et de les confondre ; et il est vrai qu'entre les communautés comme entre les hommes il y a plus facilement rivalité que concours. Mais il faut bien se garder de passer d'une idée à l'autre. Étranger n'est pas ennemi ; il signifie seulement : qui ne fait pas partie de la communauté pour laquelle se définit cette amitié-là ; il est corrélatif d'ami. L'évolution de l'un détermine celle de l'autre. C'est ainsi que, par exemple, la catégorie sociale de la famille s'est beaucoup restreinte dans notre civilisation, par rapport à ce qu'était la famille patriarcale ou l'antique domus ; par le fait même, à ce plan précis, le nombre de ce qui lui est étranger s'est accru. Inversement, dans la mesure où le bien commun des Cités politiques tend à s'intégrer dans un bien commun plus vaste, supranational, l'idée politique étranger s'amenuise de plus en plus ; c'est qu'avec l'évolution des murs et le développement des relations effectives, on prend mieux conscience de la possibilité et même de la postulation naturelle d'une koinwniva de tous les hommes, non dans le fait qu'ils ont la même nature, ce que l'ont sait depuis toujours, au moins spéculativement, mais en ce qu'ils ont un bien commun à promouvoir ensemble pour le développement de [26] l'humanité sur la terre. Il faut bien arriver à un convivere, expression d'une communcatio , d'une koinwniva. Si vous saisissez ces notions, vous serez moins étonné de voir que S. Thomas, à la différence des auteurs modernes, traite de la guerre non pas à propos de la justice, mais à propos de la charité, et donc au plan de l'amitié politique que la charité ne supprime pas mais restaure. Il suit de tout cela que l'amitié, fondée sur une communicatio, est essentiellement communautaire ; elle suppose non seulement une ressemblance, comme l'amour en général, mais une mise en commun, une uvre commune, un bien commun qui est toujours de l'ordre de l'opération et qu'on pourra exprimer tantôt comme une participation de fait (communicatio paraîtra avoir alors un sens statique) tantôt comme une uvre commune (communicatio aura alors le sens actif nécessaire à toute communauté humaine) : de toute façon, cette association appelle et fonde une amitié proprement dite entre ses membres. Si personnelle et fermée sur deux ou trois personnes que soit une amitié élective, elle implique entre elles une communauté qui n'est pas seulement ressemblance, mais une mise en commun ; cette communauté-là n'est pas immédiatement fondée sur la nature, comme celle de la famille, qui peut être reniée mais non détruite, elle est réalisée par un accord volontaire, une consensio , mais elle est une koinwniva. Et là-dessus reposera en sa qualité propre la situation affective et par suite le commerce actuel qui l'exprime et l'actualise : elle dépendra beaucoup au plan où s'est faite la communication et ne sera tout à fait ce qu'elle peut ou doit être que si c'est au plan spécifiquement humain de la vertu. Nous verrons l'importance de ces idées pour saisir en toutes ses dimensions la notion chrétienne de la charité ; vous saisissez déjà quel relief pourra prendre un texte comme celui-ci : Jam non estis hospites et advenae : vous n'êtes plus des étrangers reçus seulement comme des hôtes ; sed estis cives sanctorum vous faites partie de la cité des saints ; et domestici Dei vous êtes de la maison de Dieu, de sa domus, i. e. de sa famille . Il y a une koinwniva singulière entre toutes, dont l'amitié propre est précisément l'ajgavph chrétienne : c'est la koinwniva de la béatitude divine, dont les premiers membres , si on peut dire et c'est mal dire, nous verrons pourquoi sont les Personnes divines. 4. Cette troisième note de l'amitié : fondée sur une communicatio , se reverse sur les deux premières et les qualifie en même temps qu'elle en fait comprendre l'exigence. Il faut que l'amitié soit bienveillance. Aimer de convoitise, ce n'est pas mettre en commun, c'est s'approprier ; aimer ainsi une personne, ce n'est pas l'aimer comme entrant avec nous dans une koinwniva où un bien est voulu en commun et où chacun le veut à l'autre comme à soi, c'est le faire entrer dans le cycle de ce qui est considéré comme notre bien propre, personnel. Il est clair que cette communauté même implique réciprocité. Mais en même temps elle situe et précise cette notion. Il ne faudrait pas comprendre que les personnes se placent forcément d'égal à égal. Il y a une certaine égalité que, selon l'adage, l'amitié fait, si elle ne la trouve pas : elle consiste précisément à entrer dans la communauté non comme une chose qui lui est utile, mais comme une personne aimée de bienveillance par l'autre ou les autres. Mais, à l'intérieur même de la koinwniva, il y a des personnes qui sont beaucoup plus [27] proches du bien commun autour duquel tous sont unis ; elles peuvent avoir par exemple vis-à-vis de lui un rôle de principe . Il y aura vis-à-vis d'eux ce que l'on appelle amitié d'excellence . Le fils n'aime pas son père comme un égal, ni réciproquement ; ils sont égaux dans la possession de la nature humaine ; ils peuvent être ou égaux ou très distants dans le développement des qualités humaines et cette distance n'est pas forcément à l'avantage du père ; mais dans la koinwniva qui fonde l'amitié familiale, le père une place à part, tout à fait singulière, et donc dans l'amitié elle-même. Quand nous dirons qu'il y a un ordre dans la charité, ce ne sera pas arbitrairement ou pour satisfaire à certains textes ; ou du moins nous satisferons à ces textes en montrant que cela découle de la nature même de la charité, car il y a déjà forcément un ordre dans toute amitié, sauf peut-être en certains cas bien rares d'amitié élective entre deux personnes, et encore arrive-t-il jamais que toutes les deux donnent absolument autant à leur vie commune ? |