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Cours de théologie morale : la Charité --- Auteur : P. Michel LABOURDETTE op
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Tels sont les éléments essentiels de l'amitié : bienveillance réciproque fondée sur une communcatio . Mais il est facile de voir que cela se réalise diversement et qu'il y aura diverses sortes d'amitié. Comment se distingue-t-elle ? Ce sera fondamentalement selon la nature même de la communicatio, d'où résulteront les différences de l'affection, de l'amour qu'elle comporte. La communcatio se faisant autour d'un bien commun, c'est d'après lui que se feront les distinctions. On pourra les faire dans deux lignes : a) l'une, qui reste plus matérielle, d'après la nature objective du bien en question, en tant qu'il est la matière de la mise en commun, de l'avoir commun ; b) l'autre, toute formelle et dans la ligne du bien comme tel et qui nous donnera une distinction non pas générique ou spécifique des amitiés, mais analogique, selon que le bien poursuivi en commun exerce son attrait comme bien honnête , délectable ou utile. Ici, nous opposerons ce qui est la réalisation pure et simple de l'amitié, on dira l'amitié véritable, à ce qui déchoit de cette perfection et n'en présente que des réalisations imparfaites. 1. La première division pourrait aboutir à une énumération presque indéfinie, ou qui du moins restera ouvertes à d'autres cas. Ce n'est pas que cette considération soit accidentelle ; elle porte sur le bien comme objet, donc comme déterminant, spécifiant, la communicatio ; mais il y a tant de biens concrets intéressant la vie humaine et pouvant faire l'objet d'une mise en commun qu'il serait vain de chercher une énumération exhaustive. On parlera d'amitié familiale, d'amitié politique, d' amitié de voyageurs , de fraternité d'armes, d'amitié élective ; on parlera aujourd'hui de solidarité de classe ; on peut même parler d'amitié d'un groupe de voleurs. Bien sûr, avec les principes d'appréciation que nous donnera le second type de distinction, nous dirons que certaines de ces formes d' amitié sont en réalité des corruptions de l'amitié. Mais dans tous ces cas on peut trouver et la mise en commun, et l'attachement à l'autre (on n'abandonne pas un copain, même si on risque d'être pris avec lui), et ce sentiment d'une appartenance commune qu'on ne peut rompre sans trahir, sans pactiser avec [28] l' étranger . Mais, remarquez-le, dans tous ces cas, il ne suffit pas de la simple ressemblance, il y a une mise en commun, une appartenance ; les membres de deux bandes rivales se ressemblent dans leurs occupations et leurs soucis, ils ne sont pas amis, à moins qu'ils ne viennent à s'associer contre un ennemi commun. Nous avions dit : la similitude est cause de l'amour ; mais la simple similitude peut aussi causer la haine, s'il s'agit d'un bien qu'on ne veut pas voir partagé. S. Thomas répète la remarque d'Aristote : figuli corrixantur ad invicem ; et les portiers ne sont pas seuls à se battre entre eux : clericus clerico lupior . Il n'y a aura amitié que si, outre la ressemblance, qui peut suffire à produire l'amour, la simple bienveillance, il y a bien commun, association, koinwniva. Et quand nous parlons ainsi du bien commun qui spécifie la koinwniva, ne le séparez pas trop des personnes : c'est en elles qu'il subsiste, à elles qu'il est voulu. On peut le concevoir, mais non le vouloir, comme abstraitement, séparément d'elles. Et plus on s'approche de l'amitié élective véritable où on met en commun ce qu'on a de plus personnel, plus il faudra dire que le bien d'un ami comme tel, c'est son ami. 2. Mais il faut évidemment chercher, au-delà de ce qui donne matière à une communicatio, la raison formelle sous laquelle cette communicatio s'établit, quelle que soit d'ailleurs sa matière. Cela se prendra de l'attrait du bien comme bien. On distinguera alors : un type d'amitié fondée sur l'intérêt (sur le bien utile) ; une amitié fondée sur le plaisir (sur le bien délectable) ; une amitié fondée sur la vertu (sur le bien honnête ). Entre ces amitiés, comme entre ces divers aspects du bien, il n'y a qu'analogie. On dira que l'amitié n'est parfaitement réalisée, n'est véritable , que si le bien poursuivi en commun est de l'ordre de l'honestum, de ce qui, même s'il n'est pas la fin dernière, a valeur en soi : on ne veut pas à l'autre un bien relatif ou conséquent, on lui veut un bien pur et simple. On le lui veut sans autre référence (sinon à la fin dernière) parce que ce bien comme tel n'en a pas. Les deux autres formes d'amitié déchoient au contraire de cette perfection, parce qu'alors à la bienveillance se mêle forcément une convoitise. La délectation qu'on y trouve, l'utilité qu'on en retire, font partie de ce qui motive l'amour, parce que la mise en commun dans la ligne d'un tel bien le comporte. A la limite, si la convoitise vient à supplanter la bienveillance au point qu'on s'accommode de la disparition ou de l'exclusion de l'autre si on peut avoir ainsi autant de plaisir et d'intérêt, il n'y a plus d'amitié du tout. Il doit toujours rester une certaine bienveillance ; mais ce qui est formel, c'est que s'il n'y avait plus délectation ou utilité, il n'y aurait plus association, communicatio. Dans le premier type d'amitié, il y a éminemment joie et utilité, mais par conséquence et surabondance ; ce qui est voulu en commun, ce que l'on veut l'un à l'autre (et que, naturellement, chacun veut aussi à soi, mais ce n'est pas spécifique de l'amitié), c'est le bien lui-même en sa valeur. Cette affection est parfaitement désintéressée, non pas, bien sûr, de l'ami lui-même et de l'amitié, mais de tout retour sur soi par manière d'appropriation, de référence à soi de l'ami et du bien qu'on lui veut comme à soi. A propos de la charité, nous prendrons encore mieux conscience de ce point. |