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Cours de théologie morale : la Charité --- Auteur : P. Michel LABOURDETTE op


      1. L'argumentation de l'article

Il n'est pas difficile de transcrire cet article en syllogisme, et les commentateurs n'y manquent pas : un amour de bienveillance réciproque fondé sur une communicatio est une amitié, or la charité est un amour de cette sorte ; elle est donc une amitié. Mais cette réduction toute formelle ne nous avance pas beaucoup, car il ne s'agit pas ici précisément de démontrer une conclusion, mais de manifester une définition. Il n'est peut-être pas inutile, comme nous le faisions de temps en temps, de réfléchir un peu sur la méthode de la théologie spéculative.

1. Réalité essentiellement surnaturelle, la charité ne nous est connue que par la Révélation. Ce que nous en savons, c'est à la parole de Dieu que nous le devons ; c'est donc bien elle qu'il faut interroger et scruter. Avant de se construire en science, la théologie doit commencer par l'investigation de son donné. Ce n'est pas sur cette idée très commune que j'ai l'intention d'insister, mais sur celle-ci, trop souvent méconnue, qu'il y a pour la théologie deux sortes d'investigation qu'il faut bien se garder de confondre : celle de la théologie positive et celle de la théologie spéculative ; et cela tient au statut singulier d'une science qui trouve son donné dans des textes, des textes acceptés par la foi et où la certitude propre des assertions ne vient pas de leur évidence mais de l'autorité.

[33] Il faut donc une première investigation des textes, précisément au point de vue de l'autorité, et c'est ce que fait la théologie positive en utilisant la méthode des lieux théologiques, méthode de classification d'après l'autorité des assertions recueillies.

Eh bien, beaucoup paraissent s'imaginer qu'il n'y a plus alors qu'à procéder au raisonnement théologique, les propositions révélées servant de principes dont on déduit des conclusions. Je ne sais pas si le P. Marin-Sola accepterait une idée aussi simple, mais il me paraît clair que c'est elle qui ressort de son livre sur l'évolution du dogme.

Or la vérité est tout autre. Entre l'invention positive, qui aboutit à discerner ce qui est révélé avec plus ou moins de certitude et l'explication spéculative qui ramène les conclusions à leurs principes, il y a une autre sorte d'investigation, une phase d'« inventio », non plus positive et historique, mais spéculative, dont le moyen n'est pas la démonstration (celle-ci la suppose), mais la critique spéculative des notions et assertions reçues pour y discerner ce qui est non pas plus ou moins autorisé, mais, en soi, essentiel ou accidentel, principal ou secondaire, propriété au sens fort ou qualification occasionnelle. C'est le but de cette partie de la Logique d'Aristote que sont les Topiques — et qui sont tout autre chose que les Topiques de Melchior Cano. — L'effort principal est ici de dégager les définitions en ne retenant que les traits essentiels.

Par exemple, que la charité soit bénigne et que la charité ce soit Dieu en nous et nous en Dieu et que le Christ ne nous appelle plus ses serviteurs mais ses amis, ce sont des assertions aussi autorisées les unes que les autres ; mais il est clair que si nous essayons de comprendre ce qu'est la charité, elles ne nous renseignent pas de la même façon sur sa nature. Qu'elle soit bénigne, c'est une de ses qualités, qui se rattache aisément à sa définition, ce n'est pas son essence il y a des circonstances où elle devra être sévère et où il faudra traiter un frère excommunié comme un païen ou un publicain…

2. C'est précisément de ce second type d'investigation que notre article est le fruit. Investigation, parce que l'Ecriture ne parle pas par définitions scientifiques ; il faut toujours une élaboration, mais dont la loi est de rester à l'intérieur de la même notion objective et de la même assertion, sans encore passer aucunement à une conséquence proprement dite. Notre raisonnement ici revient à dire les expressions révélées au sujet de la charité nous montrent qu'elle est essentiellement ce que nous appelons une amitié ; ou, si vous voulez, c'est dans l'analogie de ce que nous appelons une amitié que nous est exprimée sa nature, c'est-à-dire ce qui en elle explique tout ce qui en est enseigné par ailleurs. Mais, bien entendu, une synthèse proposée « in via judicii », comme la Somme, suppose ce travail fait pour lui-même et ne retient que les textes les plus significatifs. Il n'est pas difficile de les compléter, ne serait-ce que par les quelques textes que j'ai réunis dans l'introduction et dont vous verrez de mieux en mieux au cours du traité comment nous restons à l'intérieur de leur enseignement, avec le seul effort de le reconstruire en science, après l'avoir reçu comme un donné par la foi. Quant au travail fait par saint Thomas lui-même, vous en aurez une idée en lisant ses commentaires sur l'Ecriture.

On avait depuis toujours parlé d'amitié à propos de la charité ; ce qu'a fait S. Thomas, c'est de montrer que cette notion prise en toute [34] sa précision nous fait saisir analogiquement ce qui caractérise si essentiellement la charité qu'il explique tout le reste, c'est-à-dire sa définition, — étant entendu que, pas plus que les notions de Père et de Fils pour la Trinité, elle ne nous en livre exhaustivement le mystère, cette amitié-là étant déjà Dieu lui-même.

C'est donc une simple élaboration des données révélées qui nous conduit à dire que la charité est un amour de bienveillance réciproque fondé sur la communication de la béatitude divine. Qu'est-ce que cela veut dire exactement ?


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