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Cours de théologie morale : la Charité --- Auteur : P. Michel LABOURDETTE op


      2. La koinwniva de la béatitude

« Cum igitur sit aliqua communicatio hominis ad Deum sec.quod nobis suam beatitudinem communicat, super hac communicatione oportet aliquam amicitiam fundari ». Il n'y a pas de « communicatio », de koinwniva, qui n'appelle et n'exige une amitié correspondante, une amitié qui naît d'elle entre les personnes associées et qui y trouve sa raison d'être ; or, de Dieu à l'homme ; il y a une communicatio tout à fait singulière et excellente, celle de sa béatitude ; c'est donc elle qu'il faut d'abord étudier, puisque la charité en sera l'amitié caractéristique.

        A. La béatitude

1. Pourquoi nommer la béatitude ? N'est-ce pas donner dès l'abord à la charité un objet qui parait appeler de soi un amour de convoitise, introduire aussitôt en elle un « intérêt » qui, s'il ne relève pas forcément de l'égoïsme au sens péjoratif, met du moins en avant un amour de soi ? Certains auteurs paraissent en avoir été gênés, surtout depuis les fameuses querelles du Quiétisme en France, où la condamnation de Fénelon ne saurait équivaloir à une consécration des thèses de son adversaire.

Ce n'est pourtant pas chez S. Thomas un obiter dictum, c'est une affirmation constante que ce qui fonde la charité, ce qui la rend à la fois possible et nécessaire, c'est la communication que Dieu nous fait de sa béatitude, et que la charité nous fait donc atteindre Dieu formellement « sec.quod est objectum beatitudinis ». Mais on ne saurait le comprendre à partir d'une problématique qui est tout à fait étrangère à S. Thomas ; il ne posait pas du tout la question dans les termes qui nous sont aujourd'hui familiers, au point que cette difficulté particulière ne parait même pas avoir effleuré son esprit. Il n'en résout pas moins très profondément le problème réel dont ces formulations ont fait pratiquement une impasse. Mais il faut garder présente à l'esprit son analyse de l'amitié et ne pas remplacer subrepticement amitié par amour, un amour dont on se demandera s'il est pur ou intéressé.

En invoquant la communication de la béatitude, S. Thomas n'entendait pas définir la charité en tous ses caractères propres et dire qu'elle serait simplement un amour de la béatitude, ou même un amour de Dieu nous béatifiant ; en sa qualité affective et comme amour, il reste à la différencier d'autres affections que cette béatitude suscite aussi, ne serait-ce que de l'espérance et de cet amour surnaturel de convoitise [35] qui est déjà au principe de la foi. Que la présentation de la béatitude divine suscite en nous désir et espérance, c'est normal et nécessaire et il serait injurieux à Dieu de lui refuser ces affections ; mais cela, S. Thomas l'a déjà expliqué. Il poursuit son exposé et, arrivant à la charité, il manifeste quelque chose de tout nouveau : cette élévation de l'homme à une fin surnaturelle qui est le partage de la béatitude même de Dieu constitue entre Dieu et lui une « association », une koinwniva non moins unissante et exigeante que les communautés familiales, politiques ou même électives, et, quoi qu'il en soit d'autres affections ou attitudes spirituelles, cette association appelle et fonde entre tous ceux qui en font partie une véritable amitié, amour de bienveillance réciproque. Nous n'aurons défini la charité qu'en expliquant aussi ces dernières notes ; pour le moment, nous expliquons ce qui la fonde comme amitié et nous disons que c'est la communication, la « communion » de la béatitude.

2. Mais il faut encore écarter d'autres équivoques. Ce serait un anachronisme et un contresens, favorisé par les développements modernes d'une philosophie morale séparée et donc abstraite, de comprendre abstraitement aussi : nous devons aimer Dieu d'amitié parce qu'il veut nous rendre heureux. Pour S. Thomas, béatitude a un sens très précis. Quoi qu'il en soit de ce qu'on pourrait dire d'un point de vue purement rationnel et philosophique ou des spéculations sur ce qu'aurait pu être une « nature pure », en fait il n'existe qu'une béatitude parfaite, celle de Dieu. Dieu ne veut pas seulement nous rendre heureux en nous faisant atteindre une béatitude proportionnée à ce que nous sommes, il nous communique la sienne, il nous y associe. Ce qui lui est tout à fait propre et réservé, au point de ne pouvoir être naturel qu'à lui et d'être par suite surnaturel pour tout être créé ou créable, il le « met en commun », il en fait le bien commun d'une immense « association », celle de ses créatures spirituelles. « Homo quidam fecit coenam magnam… »

Et cette béatitude, c'est Dieu même, le Bien divin pleinement possédé par Dieu en vision et en amour de sa propre essence dans la Trinité de ses Personnes, c'est Dieu désigné pour nous sous le concept qui nous 1'exprime en l'actualité plénière de son être, de sa bonté, de sa vie, de sa connaissance, de son amour. Il n'y en a pas d'autre, précisément parce que Dieu a pris l'initiative de nous associer à celle-là. Et celle-là est déjà, sans nous, possédée en commun, si on peut dire, à trois, dans un amour mutuel qui est l'ajgavph , car « Dieu est ajgavph ».

        B. La « communicatio »

L'idée de cette association ou communicatio S. Thomas n'a pas à la chercher bien loin dans l'Ecriture. Il se contente ici d'invoquer le texte, d'ailleurs éminemment significatif, de S. Paul « Vocati estis in societatem Filii ejus » (cf. texte grec).

Cette « societas », voilà ce que veut exprimer notre « communicatio ». Y être élevé, c'est entrer dans la famille dont la béatitude divine est le Bien commun, le « patrimoine ».

1. Une famille, une cité politique,une « societas » quelle qu'elle soit, qu'elle repose sur des liens naturels ou sur une association même purement élective, est le milieu d'une certaine amitié qui en est caractéristique et laisse en dehors les « étrangers » ; ceux-ci peuvent être aimés aussi, bien entendu, mais pas de cette amitié-là.

[36] Désigner le bien sur lequel est faite l'association, c'est caractériser cette amitié par rapport au bien qui est voulu en commun, qui donne à la communauté, et donc à l'amitié, sa matière objective ; on aura parfaitement raison de dire que la charité atteint Dieu selon qu'il est « l'objet de la béatitude » ou, selon d'autres expressions de S. Thomas, l'auteur ou la racine de la béatitude et, par là, notre Fin dernière, etc… Ce n'est pas encore avoir explicité à qui et comment ce bien est voulu ; il faudra préciser cela, d'autant plus que la charité n'est pas une amitié quelconque, mais présente des caractères distinctifs tout à fait notables par rapport aux analogués qui nous servent à la concevoir ; mais il faut d'abord définir la communicatio elle-même par cela même qui est mis en commun.

2. La communicatio de la béatitude fonde une amitié qui dépasse et contient toute la perfection et les intimités des amitiés que nous connaissons. Aussi l'Ecriture utilise-t-elle successivement l'analogie de plusieurs de ces amitiés pour nous en donner l'idée. Amitié familiale : fils du Père et frères du Fils premier-né, le bien de la famille est à nous : « si filii, et hoeredes… ». Amitié conjugale : l'Eglise entre dans la béatitude comme l'épouse dans la possession des biens de l'époux : « sicut sponsam a Deo paratam… ». Amitié politique : « jam non estis hospites et advenae, sed estis cives sanctorum et domestici Dei » ; nous ne sommes plus des « étrangers », les hôtes d'une cité qui ne serait pas la nôtre, nous en sommes les citoyens de plein droit, nous faisons partie du « royaume ». Amitié élective : « jam non dicam vos servos sed amicos meos » ; nous sommes les amis du Christ, Dieu, Fils de Dieu, il nous confie ses secrets, etc…

De toutes ces analogies, la plus propre et la plus profonde, pense Cajetan, est celle qui nous assimile aux fils (c'est d'ailleurs celle du Sermon sur la Montagne) :

    « in hac enim, et consortium naturae et reverentia, et inaequalitas, et proportio justitiae et amoris, et excellentia, et relatio ad alios diligendos, et quare magis exprimi videtur » (in art. l, I).

3. Il faut bien dire un mot des discussions auxquelles notre article a donné lieu. J'y ai fait allusion dans l'introduction à propos de l'amitié en général. Elles ont surtout porté sur le sens du mot communicatio. A-t-il un sens actif, celui que paraît lui donner S. Thomas en en faisant l'équivalent de conversatio (ad lm et I-II, 65, 5) ?

Il s'agirait alors du commerce amical lui-même. C'est à ce type d'interprétation qu'au début du siècle le P. Coconnier a attaché son nom (Rev. thom. 1906). Faut-il au contraire y voir un sens plus fondamental, statique, quasi-ontologique ? C'est ce que pensait le P. Keller, dans un article en latin des Xenia thomistica (II, p. 263-276), adapté en français par le P. Lavaud (Rev. thom. 1929). Il s'agit alors au fond de l'infusion de la grâce qui, nous donnant la nature divine, nous fait semblables à Dieu. Le P. Simonin (Bull. thom. 1930, p.78) a tenté d'arbitrer le débat, se rapprochant en somme du P. Coconnier. Il montre très bien que la similitude entitative ne suffit pas ; elle est requise pour qu'il y ait « amour d'amitié » dans son opposition à l'« amour de convoitise » (I-II, 27, 3) ; mais l'amitié proprement dite exige davantage. Il manque au P. Simonin d'avoir clairement montré qu'au-delà de la similitude entitative, qui est nécessaire mais ne suffit pas, et avant le commerce actuel, qui est l'exercice même de l'amitié non son fondement, il y a une certaine mise en commun qui fait l'appartenance à une « societas », [37] appartenance qui est déjà, comme la société elle-même et le bien commun, de l'ordre de la vie et de l'opération.

C'est ce qu'exprime très bien dans notre cas la formule « communication de la béatitude ». S'il avait voulu parler de la grâce, S. Thomas aurait repris l'expression qu'il utilise à son sujet de communication de la « nature » divine ; il nomme volontairement la béatitude, qui est de l'ordre de l'opération et de la vie. Nous ne l'aurons pleinement qu'au ciel ; mais déjà nous l'avons in spe, et dans ses arrhes, ses gages. Notre « conversatio » avec Dieu ne sera parfaite qu'après la mort, mais déjà elle est « au ciel », elle est commencée, exercée par la charité, par la vie théologale.

        C. La « communication de l'être »

La communication de la béatitude fonde une amitié entre l'homme et Dieu. Mais est-ce la seule possible ? N'y en a-t-il pas déjà une au plan naturel ?

Les thomistes en général répondent qu'il n'y a pas d'autre amitié possible avec Dieu que la charité proprement dite. La « communication de l'être » (cela comprend l'ensemble des bienfaits naturels) fonde et appelle, nous l'avons vu, un amour naturel de Dieu super omnia. Chez les créatures intellectuelles, cet amour de Dieu se développe en amour de convoitise bien ordonné de Dieu fin dernière, et en amour de bienveillance de Dieu qui est au prinicipe de ce tout de l'être et du bien, meilleur et plus parfait en lui-même que dans l'ensemble de ses participations

Mais cette communication d'ordre naturel ne réalise pas l'« association » que nous avons dite nécessaire à une amitié proprement dite ; elle ne nous assemble pas avec Dieu autour d'un bien commun qui soit en même temps le sien propre. Ce n'est pas en sa vie intime et personnelle, en sa béatitude, que Dieu y est participé et dont il nous donnerait d'atteindre l'objet, de « faire l'œuvre ». A ce qui est propre à Dieu, nous restons « étrangers », Et, si nous entrons bien dans des perfections qui sont divines et viennent de Dieu, c'est en tant qu'elles sont naturellement participables en dehors de lui : nous ne lui appartenons encore que comme des serviteurs, qui sont bien dans la communauté familiale et en vivent, mais sans en faire partie. Du maître comme tel au serviteur comme tel, même si le serviteur veut le bien de la famille, même si le maître veut du bien à ce serviteur, il n'y a pas d'amitié proprement dite. Il peut certes y avoir amitié d'homme à homme ; il peut même y avoir entrée dans l'amitié familiale, mais alors il n'est plus précisément serviteur : par une manière d'adoption, il a été introduit dans une communauté à laquelle il n'appartenait pas jusque-là.

C'est précisément ce que Dieu a fait en nous appelant à sa béatitude, par une communication toute surnaturelle. Et ce n'est que par là qu'il nous a donné de pouvoir être non seulement ses créatures et ses serviteurs qui déjà l'aiment comme le Principe de l'être, mais ses amis, participant à sa propre vie. Aristote disait, paraît-il, qu'il n'y a pas d'amitié possible avec Dieu, parce qu'il faudrait que l'homme soit Dieu. Il avait raison, mais ne savait pas que c'est bien cela qui arrive. « Ego dixi : dii estis ».

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