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Cours de théologie morale : la Charité --- Auteur : P. Michel LABOURDETTE op


      4. Le commerce amical dans la charité

Si la communicatio associe les personnes dans une œuvre commune et appelle entre elles une bienveillance réciproque, elle inclut un vouloir vivre ensemble et doit s'exprimer dans un commerce amical. « Nihil enim est ita proprium amicitiae quam convivere amico » (VIII Ethic). Mais, avec Dieu, comment cette « conversatio » est-elle possible ? C'est à quoi répond l'ad primum. Il y a pour l'homme tout un niveau de vie corporelle et sensible, indispensable à ses relations avec les autres hommes, où il est vrai que le commerce avec Dieu est impossible, et c'est ce qui fait que l'ordre des rapports avec Dieu est, pour beaucoup, si déconcertant. Mais il y a aussi tout un niveau de vie proprement spirituelle qui est précisément celui par où nous sommes ouverts sur Dieu et où se fait l'élévation surnaturelle de la vie théologale. C'est ici que la « conversatio » avec Dieu n'est pas seulement possible mais devient, par la charité, une réalité de tous les jours. Elle connaît deux étapes : l'une terminale, à laquelle nous tendons et qui sera la béatitude effectivement possédée pour toujours ; l'autre initiale et préparatoire, avec tous les conditionnements de la foi et de l'espérance, où elle est cependant réellement commencée, quoiqu'imparfaite. Déjà ici-bas, « nostra conversatio in coelis est » (Ph 3, 20) ; S. Thomas saisit ce mot, pour lui si évocateur, lui donnant peut-être un sens trop précis ; conversatio traduit ici le grec polivteuma, que le P. Benoît rend par « cité », qui est faible, car ce terme veut dire exactement une activité de citoyen, participation à la vie publique de la cité. Et vous voyez tout de suite ce que cela signifie, avec notre notion de la koinwniva.

Pour nous faire une idée de ce que peut être dès ici-bas ce commerce avec Dieu en ce qu'il a précisément d'amical, je ne puis que vous renvoyer aux célèbres chapitres 21-22 du IV° Livre Contra Gentes. Vous ferez cette lecture ; j'y prends seulement quelques notations.

Ch. 21 — - a) C'est un commerce de connaissance intime : « est autem hoc amicitiae proprium, quod amico aliquis sua secreta revelet. Cum enim amicitia conjungat affectus et duorum faciat quasi cor unum, non videtur extra cor suum aliquis illud protulisse quod amico revelat… »

— b) C'est une communication effective des biens de l'autre : « non solum autem est proprium amicitiae quod amico aliquis revelet sua secreta propter unitatem affectus, sed eadem unitas requirit quod etiam ea quae habet amico communicet : quia “cum amicum homo habeat ut se alterum” (Eth. IX, 4, 5) necesse est quod ei subveniat sicut et sibi, sua ei communicans ; unde et proprium amicitiae esse ponitur “velle et facere bonum amico”… Hoc autem maxime in Deo habet locum cujus velle est efficax ad effectum ».

[42] — c) C'est un pardon entier de toute offense. « Per hoc atptem quod aliquis alterius amicus constituitur, omnis offensa removetur amicitise enim offensa contrariatur… »

Ch. 22 — — d) C'est pour nous un appel à la contemplation : « hoc videtur esse amicitiae maxime proprium, simul conversari ad amicum conversatio : autem hominis ad Deum est per contemplationem ipsius… »

— e) C'est un principe de joie intérieure : « Est autem et amicitiae proprium quod aliquis in praesentia amici delectetur et in ejus verbis et factis gaudeat, et in eo consolationem contra omnes anxietates inveniat : unde in tristitus maxime ad amicos consolationis causa confugimus »…

— f) Elle fait l'accord des volontés : « similiter et amicitiae proprium est consentire amico in his quae vuit. Voluntas autem Dei nobis per préecepta ejus explicatur. Pertinet igitur ad amorem quo Deum diligimus ut ejus mandata impleamus ».

S. Thomas explique ensuite que c'est tout le contraire d'une obéissance servile, c'est un sommet de spontanéité et de liberté, parce que l'amitié fait précisément que cette volonté de Dieu soit la nôtre et que nous l'accomplissions comme nôtre.

Conclusion

Il y a ceci de tout à fait singulier dans l'amitié de charité, fondée sur la communication de la béatitude divine, que Dieu y est identiquement le Bien même de la béatitude, devenu bien commun de cette association et l'ami à qui on le veut premièrement et par-dessus tout. Il n'y participe pas, comme nous, il s'identifie à lui, il l'est.

Aussi le seul amour digne de ce Bien et des Personnes à qui ce bien est naturel est-il l'amour incréé lui-même. L'amitié fondée sur la communication de la béatitude ne commence pas avec l'appel qui y introduit des créatures, elle existe déjà, elle est éternelle, elle est en Dieu et elle est Dieu même : elle unit les Personnes divines dans la possession de la Béatitude. La charité, l'ajgavph, c'est Dieu : Deus caritas est. Comment nous devons distinguer en Dieu l'amour essentiel, commun aux trois Personnes, l'amour notionnel, spiration active dont le Père et le Fils sont l'unique Principe, et l'amour personnel qui en est le terme subsistant, le Saint-Esprit, vous l'avez vu ou vous le verrez au traité de la Trinité. Ce qu'il nous importe ici de noter c'est que, quand nous parlons de charité, nous nommons d'abord comme sa réalisation première et parfaite cet amour incréé.

Il s'ensuit que, de toute façon, la charité en nous ne sera pas une amitié que nous concevons en notre cœur après que nous avons été élevés à l'association de la béatitude : nous la recevons d'en haut elle aussi, elle existe déjà, comme existe déjà sans nous et la Béatitude et sa koinwniva entre les Personnes divines. Elle ne naît pas de nous, nous y participons. Elle est propre à Dieu, non seulement comme aimé, mais comme aimant. Elle est répandue dans nos cœurs par le Saint-Esprit, mais parce qu'elle est d'abord l'amour dont Dieu s'aime et nous aime.

Et dès lors nous nous trouvons en face du même problème que celui que nous posait l'an dernier l'idée de grâce. La grâce, disions-nous, c'est d'abord la Nature divine incréée nous aimant et nous constituant dans la participation de cette nature même. Et il a fallu alors nous demander si elle était bien aussi en nous une réalité créée. C'est la même question que va poser, au sujet de la charité l'article suivant.

[43] Il faut bien qu'il y ait chez tous les participants à l'association de la Béatitude, cette amitié qu'est la charité ; mais précisément est-elle autre chose que Dieu lui-même en nous, sa présence active en nos cœurs ?


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