- Cours anciens -
Cours de théologie morale : la Charité --- Auteur : P. Michel LABOURDETTE op
|
Annotation A La conclusion de l'article ne fait pas de difficulté : il est essentiel à un état dont tout le sens est de se rapprocher de Dieu, qu'on puisse y progresser. Or on s'approche de Dieu par les affections de l'âme. C'est la tendance profonde de la charité que de procurer ce rapprochement : tout son élan est de nous unir à Dieu et elle utilise toutes les autres vertus dans ce but. Aussi dirons-nous plus tard qu'il serait contraire à la loi de la charité de vouloir délibérément s'arrêter, se contenter du minimum. B Mais, pour l'habitus même de la charité, de quelle sorte d'accroissement s'agit-il ? C'est dans l'ad primum et l'ad tertium qu'est formulée la réponse avec toute sa précision technique. Elle nous reporte à ce qu'enseignait la Ia-IIae sur la croissance des habitus. 1. La quantité des habitus et leur croissance. a) Il y a dans tout habitus deux raisons de quantité (quantitas [68] virtutis). Les habitus sont des qualités essentiellement relatives à un objet qui les spécifie ; ce sont des accidents qui ne peuvent avoir d'être que dans un sujet. On pourra par suite les considérer de deux côtés : leur rapport à l'objet qui les spécifie, leur rapport au sujet qu'ils qualifient. De chaque côté apparaît une raison spéciale de grandeur ou perfection. La perfection d'une science, sa « quantité », peut s'apprécier à ces deux points de vue : elle est plus ou moins étendue, du côté des conclusions qu'elle atteint ; elle est plus ou moins bien possédée ou enracinée dans l'intelligence qui est son sujet. On peut savoir très bien peu de choses, on peut en savoir superficiellement beaucoup. Dans aucun des deux cas, la science n'est parfaite, car, de soi, elle demande à grandir selon ces deux sens. On appelle quantité extensive celle qui se prend du rapport à l'objet ; on appelle quantité intensive celle qui se prend par rapport au sujet. b) Tout habitus se prête-t-il à grandir, à se parfaire, selon ces deux raisons de quantité virtuelle ? Non, ils ne sont pas tous dans le même cas. La quantité intensive vient de ce que les habitus sont des formes accidentelles : quorum esse est inesse. Si la potentialité du sujet s'y prête, cette inhésion admet une latitude où l'accroissement est parfaitement concevable comme une détermination, un assouplissement progressif de la puissance à cette sorte de forme. S'agrandir en ce sens, pour un habitus, ce sera réduire davantage la potentialité du sujet, la mieux dominer et, s'il s'agit d'un habitus opératif, cela se traduira par une plus grande facilité et intensité dans l'acte, un plus grand élan, une « ferveur » plus grande. Par là, c'est l'habitus lui-même qui s'améliore et se renforce, car son essence d'accident est d'être in subjecto (ad 3m). Tous nos habitus sont dans ce cas. La quantité extensive vient de l'objet. Celui-ci est nécessairement atteint dès le début en ce qu'il a de spécifiant. Il n'y a pas de degrés pour un habitus dans le fait d'atteindre son objet formel ou de ne l'atteindre pas ; il n'y a pas de degrés dans le fait d'avoir une espèce ou de ne l'avoir pas. Mais il y a des cas où cet objet formel exige que soit atteint dès le début dans son intégrité tout le domaine qu'il « formalise », tout l'objet matériel : la spécificité de l'habitus en dépend ; c'est tout ou rien ; l'objet se présentant comme indivisible, il n'y a pas de possibilité d'extension. Dans d'autres cas au contraire, la spécification n'exige pas cette intégrité de l'objet matériel : même partiellement atteint, il l'est sous une lumière formelle qui ne changera pas en s'appliquant à de nouvelles données. La science est un type de ce second cas : un objet scientifique spécifie l'habitus par sa raison formelle, sa lumière objective ; cette raison formelle fait atteindre de nombreuses conclusions particulières. La spécification de l'habitus est faite dès la première conclusion démontrée, elle ne croîtra ni ne changera ; mais l'objet matériel se prête à une connaissance qui s'explicitera et se précisera beaucoup : l'accroissement extensif est possible. La vertu morale est le type du premier cas : il est essentiel à l'habitus vertueux d'embrasser dès le début tout le domaine auquel il se rapporte, d'assurer en toutes ses parties la droite conduite rationnelle ; son motif formel n'est réalisé que s'il atteint tout ; l'objet ici est indivisible, son intégrité fait partie de la spécification de l'habitus vertueux : pas d'accroissement extensif. [69] Connaître par leur démonstration toutes les conclusions du premier livre d'Euclide seulement, c'est avoir une géométrie encore peu développée, mais qui est déjà spécifiquement de la géométrie ; ne s'abstenir que des péchés contre nature, ce n'est pas avoir la chasteté, même commencée : celle-ci peut être faible, mais elle est intégrale ou elle n'est pas. 2. La charité est dans le même cas que les vertus morales. A son moindre degré, il est essentiel à sa spécification d'embrasser intégralement son objet : n'aimer que Dieu ou que le prochain, c'est n'avoir pas la charité, quelle que soit la sincérité de cet amour. N'exclurait-on qu'une seule personne de l'universalité des anges et des hommes qui participent ou peuvent participer à la communion de la béatitude divine, la charité perdrait son essence et disparaîtrait. Elle ne connaîtra pas d'accroissement extensif ; elle est dès le début amitié de Dieu et de tous ses amis. Par contre, parce que, chez l'homme, elle est une forme accidentelle, reçue dans un sujet dont elle n'actualise pas d'un seul coup toute la puissance, il lui conviendra de s'accroître in subjecto, d'un accroissement intensif. Elle pénètre progressivement son sujet en réduisant de plus en plus sa potentialité dans le sens de sa propre détermination, en intensifiant la « ferveur » de son acte. |