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Cours de théologie morale : la Charité --- Auteur : P. Michel LABOURDETTE op
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Ce premier problème met en jeu des principes assez simples. La difficulté sera de les concilier. Essayons de déterminer d'abord la pensée de S. Thomas : nous verrons que la IIa-IIae paraît corriger assez sérieusement l'enseignement des Sentences ; et cela même sera instructif pour les débats de la théologie ultérieure. Car il faudra bien, en second lieu, reprendre ce problème tel qu'il a été posé et discuté plus tard et aujourd'hui encore, en des termes qui doivent tenir compte des déterminations du Concile de Trente. I La pensée de S. Thomas II Le développement ultérieur de la doctrine et la position actuelle de la question. 1. Pour parler du progrès de la charité, l'article 6 introduit une analogie plus proche des choses de l'esprit que la mensuration de la chaleur, parce qu'elle est déjà prise de l'ordre de la vie : c'est celle de la croissance des vivants corporels. Cette analogie est profonde et S. Thomas l'utilisera plus loin de nouveau pour un autre enseignement. Encore faut-il bien voir sur quoi porte ici la comparaison. 2. La donnée essentielle est que l'accroissement du vivant n'est pas quelque chose de mécanique, une sorte de mouvement continu, rectiligne, où à chaque partie de la durée, correspondrait un accroissement effectif. C'est au contraire un processus de lente maturation pendant certaines périodes, la vie dispose seulement à certains progrès et ceux-ci ne sont accomplis qu'une fois les dispositions réalisées. Nous concevons de même l'accroissement de la charité : beaucoup de ses actes ont seulement un rôle de disposition par rapport à sa croissance effective ; celle-ci dépendra d'un acte « plus fervent ». [72] Le corps de l'article se tient à cette considération essentielle, qui fait ressortir le rôle indispensable de la disposition physiquement nécessaire à un accroissement réel. Cela est déjà vrai de n'importe quel habitus. 3. L'ad primum ajouta une considération, essentielle aussi, et propre à la charité : celle du mérite. Ceci n'était pas exprimé dans l'analogie de la croissance vitale. C'est un principe nouveau qui va nous obliger à reconsidérer la conclusion. Un acte de charité n'a pas seulement cette valeur de disposition dont parlait le corps de l'article (et dont reparle l'ad 2m), il a une valeur de mérite, i.e. un droit à la récompense. Ceci nous reporte à l'enseignement de la Ia-IIae, 114, 8. Tombent directement sous le mérite « de condigno » : la vie éternelle, et aussi les accroissements de grâce sanctifiante et de charité, qui sont par rapport à la vie éternelle des termes intermédiaires. Comment s'accorderont ces deux principes ? Si un acte tiède ne suffit pas comme disposition immédiate à un accroissement, il mérite cependant, puisqu'il est un acte de charité : ce mérite sera-t-il frustré ? Non, répond S. Thomas ; mais le mérite n'exige pas que la récompense soit aussitôt reçue, elle le sera « suo tempora ». C'est le cas de la vie éternelle qui n'est donnée qu'après la mort et même souvent après un purgatoire plus ou moins long. L'accroissement de la charité sera donné, lui, à l'occasion de l'acte plus fervent, qui sera maintenant disposition physique suffisante. Le mérite est réel ; mais il ne supprime pas la nécessité de la disposition. L'enseignement des Sentences est beaucoup moins clair et il est évidant que la Somme le corrige. S. Thomas semble n'y attribuer de mérite qu'aux actes assez fervents pour être en même temps disposition suffisante à une augmentation immédiate. Le progrès de sa réflexion s'est donc fait dans le sens d'une plus grande attention à la valeur de mérite ex condigno qui appartient à tout acte de charité, et cela non seulement par rapport à la vie éternelle, mais déjà par rapport à ces étapes intermédiaires que sont les progrès de la croissance dans la grâce et la charité. « Unde non oportet quod quilibet actus meritorius augmentum gratiae mereatur, quia non in quolibet actu meritorio invenitur illa conditio per quam ex actu consequitur augmentum habitus ; sed solum in illo actu quo quis utitur accepta gratia secundum proportiones suarum virium, ut in nullo gratiae Dei desit par negligentiam ». (In II Sent. d. 27, q. 1, a.5, ad 2m) Cette question, comme toutes celles qui touchent à la grâce et au mérite, allait être débattue après S. Thomas ; les écoles théologiques se sont divisées profondément à ce sujet. Sur cette histoire elle-même, vous pouvez lire l'article « Accroissement » du Dictionnaire de Spiritualité, où un jésuite et un dominicain (le P. Déman) défendent successivement deux positions contraires. Je me contente de fixer les positions doctrinales significatives, quitte à résumer et à schématiser un peu, pour montrer comment se pose, encore actuellement, le problème. 1. Un courant, qui semble avoir été très fort avant le Concile de Trente a pour représentant Durand de Saint-Pourçain. Il [73] reprend en somme ce qui parait avoir été la pensée de S. Thomas dans les Sentences : tous les actes de charité ne méritent pas, mais seulement ceux qui ont été assez fervents pour recevoir l'augmentation. C'est au fond sacrifier la valeur méritoire à la nécessité de la disposition physique. Les thomistes défendront contre cet excès la pensée définitive de S. Thomas ; c'est ce que fait Cajetan, au commentaire de cet art. 6, n° II. Il présenta ainsi l'objection de Durand : « Ille solus dignus est accipiendis qui bene utitur jam acceptis ; sed remisse agens non debito modo utitur habitu caritatis ; ergo non est dignus accipiendis, i.e. non meretur ». Cajetan distingue la mineure : « Non debito modo utitur » : non adaequate, concedo ; non bene, nego ; « quia utens habitu caritatis remisse, bene eo utitur », licet non adaequata. Il reste que l'école thomiste, défendant la Somme, affirme unanimement la valeur méritoire des actes de charité même tièdes. 2. Après le Concile de Trente, qui rend intenable l'opinion de Durand, le gros du courant théologique allait se porter à l'extrême opposé. On ne peut plus méconnaître la réalité du mérite attaché à toute notre activité surnaturelle. Suarez et son École enseigneront dès lors que tout acte de charité, quelle que soit son intensité, non seulement mérite, mais reçoit aussitôt un accroissement de charité. Cette fois, vous le voyez, c est la nécessité de la disposition physique proportionnée qu'on sacrifie à la valeur méritoire. Et c'est assez logique dans une conception quelque peu nominaliste et très juridique du mérite lui-même. 3. Entra ces deux négations extrêmes, dont chacune méconnaît un point qui nous paraît essentiel, l'école thomiste maintient fermement à la fois la nécessité de la disposition physique et la valeur du mérite. Mais leur conciliation est un problème, et les thomistes se sont partagés entre deux grandes opinions, qui ont encore chacune leurs partisans, et entre lesquelles vous choisirez. a) L'une se rattache à Banez. Jean de S. Thomas l'expose fort bien, et la met en valeur ; mais il ne s'y rallie pas : « Semper visa est rigida ». Elle est plus proche de la lettre de S. Thomas. Le P. Déman l'adopte, la déclarant seule thomiste. Elle met avant tout l'accent sur la nécessité de la disposition physique. Les actes méritent de la façon dont ils disposent : un accroissement à recevoir « in tempore suo », i.e. au moment et par le moyen de l'acte plus fervent qui, agissant en vertu de tous, sera disposition immédiate à l'accroissement. Mais quelle sera la grandeur de l'accroissement alors reçu ? Puisqu'il est forcément proportionné à la disposition actuelle, il correspond directement à cet acte fervent lui-même et ne saurait le dépasser ; il serait donc le même si cet acte fervent était seul et que les actes tièdes ne l'aient pas précédé. Mais alors le mérite de chacun de ces actes tièdes est frustré ? Non, répond-on, parce qu'ils sont en un sens présents en cet acte fervent qu'ils ont préparé, ils sont donc récompensés en lui ; sans doute, le degré précis qu'ils ont mérité ne s'ajoute pas à celui de l'acte fervent, mais l'accroissement correspond virtuellement à toute la série. On ne peut pas dire que les actes tièdes méritent l'acte fervent lui-même : un acte volontaire et la grâce actuelle qui y portent ne se méritent pas ; mais ils y ont disposé, ils lui ont ouvert la voie, l'ont [74] facilité. La récompense de l'acte fervent est donc aussi la leur. On dira qu'elle est méritée à deux titres ; elle a, dit le P. Déman, double valeur de récompense. C'est la fameuse idée d'une même récompense méritée « duplici titulo ». Les Suaréziens présentent une objection : supposons quelqu'un qui, après une longue période de tiédeur, meurt avant d'avoir émis un acte fervent ; le mérite de tous ces actes tièdes sera frustré, puisque à aucun moment la disposition nécessaire à l'accroissement n'a été réalisée. N'est-ce pas escamoter la réalité de ce mérite, que le Concile de Trente a mise hors de doute ? Les partisans de Banez répondent que c'est là le cas général de tout mérite surnaturel : il donne droit à une récompense qu'on recevra si on est en état de la recevoir. C'est ainsi que : quiconque a été, un seul moment, en état de grâce a réellement mérité la vie éternelle ; s'il meurt en état de péché, il ne la recevra pas. Le mérite était réel, mais il porte sur une récompense qu'on ne peut recevoir que si on est dans la disposition nécessaire. b) La position de Banez a l'avantage de coller littéralement au texte de S. Thomas et de ne lui rien ajouter, ce qui est une garantie appréciable de fidélité. Mais les difficultés qui demeurant nous expliquent qu'une autre opinion se soit fait jour ; celle-ci va utiliser une idée nouvelle, malheureusement assez gratuite. Cette seconde opinion, qui a obscurément commencé avec Victoria (elle reste chez lui fort confuse), a été développée et précisée par Jean de S. Thomas qui s'y rallia et elle a été adoptée ensuite par la majeure partie des thomistes. C'est celle que la P. Garrigou-Lagrange expose à maintes reprises. En quoi consista-t-elle ? Elle resta fermement attachée au principe de la nécessité d'une disposition physique proportionnée à l'accroissement reçu ; mais elle se soucie de donner au mérite des actes tièdes une récompense plus réelle que d'avoir à un double titre un accroissement que l'acte fervent mérite sans eux. Comment concilier réellement ces deux principes ? Il faut que le mérite des actes tièdes soit récompensé par le moyen d'un acte qui, d'une part, leur correspond et qui cependant, d'autre part, ne mérite pas pour son compte. Cet acte existe : c'est celui qui, à l'entrée dans la gloire, est disposition ultime à la vision béatifique, dépendant d'elle comme de sa cause efficiente, y disposant dans l'ordre de la causalité matérielle. Pour que le « degré » de la vision réponde à tous les mérites de la vie sur terre, il faut que l'acte de charité soit porté par Dieu à ce degré, même s'il dépasse notablement la « quantité » de l'habitus de charité au moment de la mort. Voilà cet acte fervent qui, tout en servant physiquement à l'ultime croissance de l'habitus, ne la mérite plus, puisqu'on est « in termino » ; mais sur lequel se mesure une récompense qui répond dès lors à tous les mérites accumulés qui n'ont pu encore recevoir leur récompense. Je ne sache pas que S. Thomas ait rien dit de tel. On peut seulement penser que c'est le prolonger dans la ligne même de sa réflexion qui, des Sentences à la Somme, a précisément suivi ce chemin, en prenant mieux conscience du mérite propre des actes tièdes. [75] |