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Cours de théologie morale : la Charité --- Auteur : P. Michel LABOURDETTE op
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Annotation - A - La charité ne se diversifie pas selon les termes divers qu'elle atteint, parce qu'elle n'atteint rien, rien ne peut être objet pour [91] elle, que sous la même et unique raison formelle : il n'y a qu'une seule ratio diligendi spécifiante, c'est Dieu, la Bonté incréée, objet de Béatitude. Il y aura des différenciations très grandes à l'intérieur de ce que la charité atteint comme objet, par rapport à cette béatitude ; mais en n'importe quel acte de charité qui atteigne ces divers objets, cette même ratio diligendi est présente et c'est elle qui spécifie. C'est elle, elle seule, qui permet à chacun de ces objets de terminer un acte qui soit vraiment, spécifiquement, de la charité. Par rapport à cette unité, toute diversification ultérieure restera matérielle et seconde, non formalisante. Mais cela ne veut pas dire que cette diversification soit négligeable ! Il importe au contraire de l'étudier attentivement, tant pour déterminer théoriquement la structure interne de l'objet que la charité atteint, que pour préciser pratiquement les nuances d'attitude et d'affection que nous devrons garder par rapport à ces objets divers selon leur situation propre à l'intérieur de l'objet global. Nous aimerons tout à raison de Dieu, mais non pas comme Dieu ou autant que Dieu. Aussi, pourrons-nous dire que, si l'unique raison formelle, la ratio diligendi qui spécifie la charité, s'étend à tous ses objets et les formalise, les fait objets de charité, elle ne se trouve cependant pas en chacun de la même façon ; chacun y participe à sa manière, se l'approprie comme il peut, i. e. selon sa situation précise par rapport à notre amour et à Celui qui est par identité cette raison formelle elle-même, Dieu, principe de tout l'ordre de la charité comme il est principe de tout l'ordre de la béatitude. Et cela même, cette manière appropriée à lui, dont chaque objet participe à cette diligibilité commune, nous pouvons, pour la commodité de l'expression, l'appeler une « ratio diligibilitatis » particulière et dire en ce sens précis, sous-spécifique, qu'autre chose, même en charité, est l'amour de Dieu en lui-même, autre chose l'amour de soi, autre chose l'amour du prochain, etc..., ce qui voudra dire simplement que la charité s'adapte à la situation typique de chacun de ses objets matériels, mesurant exactement son affection sur ce qu'il est, à l'intérieur de la communicatio de la Béatitude. - B - Tout l'ensemble de la question va maintenant s'employer à déterminer ces différenciations. Cajetan groupe ici quelques notions qui anticipent sur les articles suivants, mais qui introduisent dès maintenant une clarté utile et leur font dès l'abord un commentaire global qui nous dispensera de nous attarder autant à chacun. 1. La charité embrasse dans son mouvement d'affection des personnes et des choses ; mais seules les personnes seront aimées comme des amis (finis cui), les choses sont aimées comme référées aux personnes, comme des biens voulus à l'ami (seul terme véritable d'amitié). Et quoique tout cela soit aimé en charité, nous n'appellerons objets à proprement parler que ce qui s'offre à l'amour comme un terme, comme une personne, comme un ami. 2. Se présentent à la charité comme des personnes qui doivent être aimées comme telles Dieu, nous-même, le prochain. a) Dieu est aimé en charité comme son objet propre et formel ; c'est l'ami principal à qui tout est référé. Ce à raison de quoi la charité aime tout ce qu'elle aime n'est pas en lui comme participé avec telle ou [92] telle excellence, il l'est par identité. C'est dire qu'il sera lui-même, personnellement, le motif d'aimer tout le reste, qui ne sera atteint qu'à travers lui. b) La charité envers nous-même pose des problèmes qu'il vaut mieux réserver aux articles 4 et 5. c) Par contre, nous n'aurons plus à parler du prochain en général, nous irons tout de suite, à partir de l'article 6, à celles de ses catégories qui font question pour des raisons particulières. Il faut donc en déterminer dès maintenant les caractères généraux. Le prochain, c'est, en dehors de nous, tout l'ensemble des personnes créées qui participent ou sont appelées à participer à la communicatio de la béatitude divine, tout l'ensemble des anges et des hommes. Il importe beaucoup de comprendre que le prochain en général est aimé en charité de deux façons qu'il ne faut pas confondre : il doit être aimé comme un des objets propres de la charité, i. e. comme une personne, à raison de Dieu certes, mais comme l'ami de Dieu et notre ami dans le partage de la même communicatio et il doit être aimé aussi (mais c'est différent) comme une matière, comme la chose de Dieu, tout référé à Dieu, à son honneur et à sa gloire. Il est alors aimé non plus précisément comme une personne à laquelle on veut Dieu, mais comme une chose qu'on veut à Dieu, comme une uvre divine qu'on veut être toute à l'honneur de Dieu. A ce second point de vue, il n'est même plus nécessaire qu'il soit ou puisse être l'ami de Dieu ; quand même il ne le pourrait plus, on devra encore l'aimer ainsi. Je vais revenir sur ce point capital. 3. Mais d'autres réalités que les personnes se présentent aussi à la charité : ce seront tous les biens qu'elle peut vouloir aux personnes, aux amis. Ces biens ne peuvent être aimés que d'une seule façon, comme des choses voulues à l'ami ou à soi. Au premier rang sera la charité elle-même, la charité créée (car la charité à l'état pur, c'est Dieu même) : elle est le bien créé principalement et avant tout voulu à l'ami. Après la charité, tout pourra être aimé en charité, dans la mesure précise où il peut être ordonné à l'ami comme tel ; et il y a au moins un ami à qui tout doit être ordonné et donc voulu, c'est Dieu. Tout, non pas le péché en lui-même, comme faute, mais même la peine qui frappe le péché et qui rétablit la justice ; tout, même l'enfer. C'est-à-dire qu'en fait rien n'échappe à la charité, tout s'offre à elle : « hoc est inquantum Deus vel Dei est ». - C - Notez bien dès maintenant cette remarque de Cajetan sur la double façon dont le prochain peut être atteint par la charité ; ce sera très éclairant pour bien des questions et pour une juste doctrine spirituelle. Aimer le prochain comme la chose de Dieu, comme devant être tout à sa gloire, c'est l'englober dans le mouvement de la charité, certes, mais de la charité en son activité d'amour de Dieu : ce n'est pas encore la charité fraternelle. Celle-ci implique que le prochain soit atteint non comme une chose, fût-elle voulue à Dieu, mais comme un ami : l'ami de Dieu et, à raison de cela, le nôtre. Ami, cela veut dire personne à qui se termine l'amour, comme à un sujet (finis cui). Vous voyez l'équivoque de certaines expressions ascétiques ou même [93] théologiques, d'ailleurs justifiables : « ce qu'il faut aimer dans les autres, c'est Dieu ; il ne faut s'attacher qu'à Dieu en eux, et laisser tomber la créature ; etc... Ces expressions peuvent s'expliquer dans un vocabulaire spirituel ; elles ont cette vérité pratique de mettre en garde contre ce qui serait un autre amour que la charité ; elles peuvent s'expliquer aussi dans un vocabulaire théologique : elles ont cette vérité absolue de souligner que le prochain n'est aimé en charité qu'à raison de Dieu ; mais elles ont besoin d'assertions complémentaires. Ce n'est pas seulement Dieu que nous aimons dans le prochain, c'est le prochain lui-même, c'est sa personne, non comme terme principal et premier, ni surtout comme motif formel de l'amour, mais comme terme véritable auquel l'amour s'attache et se termine, au sens où il se termine à la fin cui. Le prochain est une personne créée véritablement aimée en elle-même, à raison de Dieu certes, mais telle qu'elle est, toute entière, en chair et en os, appelant comme telle un attachement et un dévouement qui utiliseront d'autres vertus, mais qui sont foncièrement de la charité. Le prochain humain exigera de notre charité des genres de services dont Dieu en lui-même n'a pas besoin, et pour cause ; les anges non plus. Attention, sous prétexte de n'aimer que Dieu, à certaines indifférences... Ces onze articles sont une recherche en vue d'aboutir à une énumération correcte des « diligenda » ! i. e. de tout ce qui doit être aimé en charité. Que Dieu doive être aimé et comment il doit l'être, les questions précédentes l'ont assez dit. Nous ne nous occuperons donc ici que de l'extension de la charité aux divers objets que nous devons aimer à raison de Dieu, parce qu'ils sont englobés dans une amitié fondée sur la communication de la béatitude divine. Comment mener cette enquête ? La charité est une bienveillance qui porte essentiellement sur des personnes ; mais précisément elle leur veut du bien. Il faut donc considérer et les personnes aimées et les biens qu'on leur veut. Nous commencerons par ces biens pour parler ensuite des personnes. Et comme cette extension de la charité nous est déjà globalement connue par tout ce que nous avons dit de cette amitié, nous n'examinerons, dans chaque catégorie, que les cas qui, au premier abord du moins, font problème. I Les biens aimés en charité II Les personnes aimées en charité. |