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Cours de théologie morale : la Charité --- Auteur : P. Michel LABOURDETTE op


      Article 12 — Énumère-t-on bien quatre objets de charité : Dieu, le prochain, notre corps et nous-même ?

Annotation

Ce n'est donc pas, en définitive, un terme simple qui s'offre à la charité, c'est un objet structuré ; cet objet embrasse des personnes qui ne sont pas sur le même plan.

Il en résultera évidemment que la charité ne peut avoir avec ces diverses personnes exactement le même rapport ; elle doit en respecter, en épouser l'« ordre ». Mais cela, ce sera le thème de la question suivante.

Avant de l'aborder et pour le faire avec fruit, il importe de recueillir en toute leur précision les données que celle-ci a progressivement élaborées.

- A -

La charité est une, formellement une. Vertu théologale, elle a pour objet, pour motif et pour fin, Dieu lui-même, la souveraine Bonté incréée. C'est la transcendance même de cet objet qui lui permet d'englober bien d'autres termes dans son mouvement sans s'y diviser. Dieu y reste Objet premier et principal et de soi suffisant : dès avant la création du monde, elle existe déjà entre les Personnes divines ; elle peut se passer de tous les autres objets, s'ils n'existent pas : à supposer qu'une seule personne créée fût élevée à la participation de la béatitude sa charité serait essentiellement ce qu'est la nôtre ; par contre, quand tous les objets secondaires que nous avons énumérés pourraient exister, il n'y aurait pas de charité si Dieu n'en était l'objet premier et le motif.

Cajetan reprend en bonnes formules ce que je vous disais déjà à propos de l'article 1 :

    « Objectum formale caritatis est ipsa Deitas, ad quam aliter se habet Deus, aliter participans in seipso ut sic, et aliter diligens participationem in alio, et aliter diffusio ejus usque ad corpus... Est ergo in caritatis objecto : una ratio diligibilitatis sec.rationem formalem qua ex caritate diligitur quisquis diligitur. Est et diversa ratio diligibilitatis sec.diversam habitudinem diligibilium ex caritate ad illam unam rationem formalem ».

La première expression « est ipsa Deitas » n'est pas assez précise ; vous vous rappelez que, dès le premier article du traité de la foi, Cajetan voulait résoudre à la « Deitas » l'objet des vertus théologales ; non, c'est comme vraie qu'elle est objet de foi, comme bonne qu'elle est objet d'amour ; mais pour le reste, ces formules sont excellentes.

- B -

1. Formellement une, la charité n'en aura pas moins à exercer des activités qui se distinguent par la personne qu'elles atteigent [100] et reçoivent de ce terme précis une originalité qui leur est propre. Ce seront essentiellement une activité d'amour de Dieu, une activité d'amour de soi, une activité d'amour du prochain.

Et ces actes ne se situent pas sur le même plan, comme ex aequo. Le premier est le principe et comme la forme et la règle des deux autres, à qui il donne leur motif. Il les englobe. Mais il en porte l'exigence et il les suscite. Et ceux-ci se distinguent de lui d'après le terme personnel sur lequel ils portent directement et qu'ils atteignent à raison de Dieu et comme subordonné à Dieu, mais en lui-même.

2. Dans cette perspective :

aimer Dieu, c'est rapporter à Dieu le bien divin et nous-même et le prochain et l'univers, tout ce qui est à sa gloire ; on le veut Deo, ratione Dei et propter Deum.

s'aimer soi-même, c'est vouloir Dieu, la Béatitude, la charité, tout ce qui y sert ou y conduit, à soi ; non pas pour soi (fin cujus gratia), ni non plus formellement parce qu'on trouve à s'unir à Dieu sa perfection et son achèvement (c'est déjà le cas de l'amour de convoitise), mais à soi comme à un ami de Dieu, appelé à participer à sa Béatitude. Je veux tout cela mihi, ratione Dei et propter Deum (non pas propter me).

aimer le prochain, c'est vouloir au prochain le bien divin, la béatitude, la charité, tout ce qui y sert ou y conduit ; je le veux ei, ratione Dei et propter Deum (non pas propter proximum).

3. De cette primauté de l'amour de Dieu et de la distinction que les deux autres actes explicitent au point de vue de la fin cui il résulte qu'en charité :

Dieu n'est aimé que d'une façon, toujours souveraine, qui l'atteint toujours comme fin cui et comme fin cujus gratia et comme motif.

Mais le prochain et moi-même pouvons être aimés de deux façons, dont la première est encore purement et simplement de l'amour de Dieu, alors que la seconde seule, parce qu'elle explicite le sujet créé comme une personne à qui l'amour se termine, en dépendance de Dieu, est déterminément et distinctement amour de soi ou amour du prochain. Aimer le prochain ou moi-même comme des biens de Dieu, pour qu'ils soient à sa gloire, c'est de la charité, mais de la charité en son activité d'amour de Dieu. Aimer le prochain ou moi-même comme des amis de Dieu, comme des personnes à qui nous voulons le bien divin en les voulant elles-mêmes à Dieu, c'est expliciter ce qui fait de ces actes charité fraternelle ou charité pour moi-même. Et cela n'est pas moins nécessaire. C'est le « second » commandement, mais il est semblable au premier et il en dépend : accomplir le premier tout seul ne suffirait pas : ils sont inséparables.

En chacun de ces actes, c'est le même habitus de charité qui est exercé et qui s'accroîtra de la façon que nous avons expliqué à la question 24.

- C -

L'énumération augustinienne que S. Thomas adopte ajoute un quatrième terme : le corps. C'est vraisemblablement par préoccupation anti-manichéenne, ou pour corriger ce que pourrait entraîner une conception trop platonicienne. Cela a du moins l'avantage de nous faire préciser la situation du corps (le nôtre et celui du prochain) vis-à-vis de la charité. Il est placé parmi ses objets. C'est dire qu'il n'est pas aimé seulement comme une chose (comme par exemple la charité créée elle-même ou (les créatures inférieures) ; il ne sera pas à proprement parler aimé comme [101] une personne, parce qu'il ne l'est pas à lui tout seul ; mais il doit être aimé comme faisant partie des personnes humaines ; et lui aussi, à ce titre, entrera dans la participation de la béatitude, par redondance sur lui d'une béatitude qui est essentiellement spirituelle.

Il en résulte que la charité fraternelle vis-à-vis des hommes ne doit pas être « angélique » ou désincarnée ; c'est à toutes les nécessités du prochain qu'elle s'offre, même à celles qui sont d'ordre corporel ; elle ne doit pas avoir peur de se salir les mains, si on peut dire, à rendre des services matériels. Ce n'est « grossier » que pour une fausse charité et une fausse conception de la condition de l'homme. Si le prochain est malade — et la maladie n'est pas chose belle —, il faut assurément prier pour lui, mais il faut aussi se préoccuper de le soigner, ou du moins de procurer qu'il le soit. Si le prochain a faim, il ne faut pas cesser de prier pour lui, mais aussi il faut lui donner à manger, etc...


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