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I Le bien et ses diversifications
Dire que l'être est bon, c'est dire qu'il attire le désir, qu'il suscite l'inclination et s'offre à la combler. Je ne remonte pas à la distinction fondamentale des transcendantaux ; restons dans l'ordre du bien ; et là même sans nous attarder aux notions tout à fait premières, venons-en a une distinction qui va commander plusieurs de nos problèmes les plus délicats. A la réflexion, nous voyons que cette idée même de bonté attirante se diversifie intrinsèquement en modes analogiquement divers ; non seulement en ce sens qu'à chaque être s'offre comme désirable, comme bonne pour lui, une perfection existentielle qui lui est proportionnée, mais aussi en ce sens précis que le rapport de bonté par lequel l'être s'offre à l'appétit se réalise de façons typiquement diverses.
a) En tout premier lieu, un être sera dit bon pour un appétit, soit à raison de lui-même, parce qu'il s'offre à le combler, il apparaît comme un terme, soit à raison d'un autre qu'il servira à faire atteindre. Dans le premier cas, l'être bon et désiré a en lui-même la raison de son attirance, il est voulu pour lui-même, pour sa propre valeur, pour la perfection qu'il est et qu'il apporte ; dans le second cas, il est revêtu et comme traversé de l'attrait qui vient d'un autre, il ne sera voulu que comme conduisant à cet autre, lui servant.
Le premier cest le bonum honestum, la valeur, la perfection ; si on le veut comme tel, si on tend vers lui et qu'on subisse son attrait, ce ne peut être que comme une fin, comme un terme d'appétition. Sous ce rapport précis on ne l'ordonne pas à autre chose, on s'arrête à lui, on le veut en lui-même et pour lui-même.
Le second c'est le bonum utile, ce dont la bonté consiste à servir ; comme tel, on ne peut le vouloir que comme un moyen, il reporte le désir vers ce à quoi il sert. C'est bien encore là un rapport de bonté, d'attrait exercé sur l'appétit, mais d'un tout autre type que le précédent : le bien n'y est plus un terme mais un passage. Ne disons pas que le moyen n'a d'autre bonté que celle qu'il reçoit de la fin, ou du moins comprenons-le bien : au sens strict, ce serait exclure l'utile de l'ordre du bien comme tel, dire qu'il n'a aucune bonté propre. Ce qui est vrai, c'est qu'il ne saurait exercer d'attrait qu'en dépendance et en vertu de la fin à laquelle il sert ; mais précisément l'aptitude à lui servir est présupposée, elle est caractéristique sur ce point, non de la fin mais du moyen. Aussi y a-t-il d'infinis degrés dans l'utile : un moyen sera d'autant plus apprécié et recherché qu'il est plus indispensable, moins anonyme, moins remplaçable ; et cela il le tient non précisément de la fin, mais de lui-même. Il reste que, comme moyen, il ne peut être voulu pour lui-même.
b) Notons tout de suite que cette division est « formelle » : nous ne séparons pas, d'un côté des choses qui ne peuvent être que des fins, de l'autre des choses qui ne peuvent être que moyens. Il y a une chose qui ne peut être que fin et jamais moyen sous aucun rapport, mais il ny en a qu'une : c'est la Réalité incréée, la Bonté souveraine qui, ayant en elle toute bonté et pas une ombre de déficience ne peut reporter le désir plus loin, vers une autre valeur. En dehors de là, un même être pourra être sous divers rapports fin ou moyen ; il faut arriver à la limite inférieure de l'être pour trouver des choses qui, du moins par rapport à l'homme, ne sauraient être que moyens, ne présentant aucune valeur à laquelle l'homme puisse aucunement s'arrêter.
Ainsi se dégage l'idée capitale de fin intermédiaire, dans son opposition à la fin absolument dernière et suprême, qui ne peut être quunique. Une fin intermédiaire se présente à l'appétit par deux côtés : elle est fin dans la mesure où elle a une certaine valeur absolue en un certain ordre, elle réalise assez l'idée de bonum honestum, pour être sous ce point de vue, un terme de désir ; elle est moyen dans la mesure où, n'étant pas dernière, elle reporte le désir sur un bien plus haut et se présente comme apte à y conduire. Il faut donc et que, dans la ligne de la valeur en soi, elle ne soit pas fin dernière et que, dans la ligne de l'utile, elle soit saisie comme apte à conduire plus haut.
c) Il peut y avoir enfin un troisième type de rapport du bien à l'appétit, non pas qu'entre fin et moyen il y ait un milieu, qu'on pourrait ne vouloir ni comme fin ni comme moyen, mais parce que cela même qui est fin et valeur en soi se présente sous deux aspects voisins qu'il importe de ne pas confondre. Éveillé et attiré par le bien comme valeur en soi, l'appétit le prend pour fin et se porte à l'atteindre, soit pour le réaliser, soit pour le posséder, il s'y porte, il y porte l'être qui désire par les opérations adaptées à cette réalisation ou à cette possession. Il meut l'agir sous forme de désir. Si l'opération réussit, si elle atteint cette perfection non plus de rechercher mais de réaliser ou de posséder la fin désirée, ou de se conformer, de sassimiler à elle, la recherche s'arrête, l'appétit n'a plus à désirer ce qui n'était pas encore ; il sépanouit alors en une activité caractéristique, une activité terminale : la délectation, la joie. Ce n'est pas cessation d'activité, mais au contraire épanouissement en activité parfaite, connaturelle, élevée de soi au-dessus du temps et de la succession, soustraite au flux de la recherche et du devenir, plénitude du présent.
Toute délectation est ainsi (pour une considération métaphysique) une image plus ou moins lointaine de la délectation éternelle. Cette délectation, cet épanouissement de l'appétit, c'est le fruit normal d'une activité réussie par où on est arrivé à la réalisation ou possession de la fin ; mais ce n'est pas cette possession ou cette réalisation même. C'en est la résonance en nous. L'être n'est pas bon parce qu'il est délectable, il est délectable parce qu'il est bon. Ce qui est premier, cest sa valeur en soi, c'est la perfection qu'il représente ; mais plus il est parfait, moins il est possible que de l'atteindre ne soit pas délectable. Nous dirons qu'en sa valeur propre de bonum honestum, il est terme direct d'appétition, il est voulu pour lui-même et en lui-même, mais il a aussi ce rapport inaliénable à l'appétit que de l'atteindre y retentira en délectation, en fruition. En cela, sous ce rapport précis, le bien n'est plus précisément bonum honestum ou bonum utile, il est bonum delectabile.
Vous voyez ce qu'a d'original ce rapport à l'appétit qui mérite lui aussi le nom de bien. Il n'est pas la valeur, il la suppose, mais il se tient du coté de ce qui est fin. Le bien, comme honnête et comme délectable, attire un seul et même mouvement d'appétit ; en ces deux aspects, il exerce la causalité finale, mais le second y participe à sa manière, comme conséquent, fruit du premier et qualifié par lui. Il ne représente pas une finalité ultérieure ; aucun des deux n'est « moyen » par rapport à l'autre, ils intègrent la même fin.
Si donc autre chose que la fin dernière se présente comme délectable, c'est par le côté où elle est, à quelque titre, fin intermédiaire : le pur moyen n'est pas délectable ; mais la même chose peut être à la fois utile et délectable, parce qu'il y a en elle de quoi provoquer déjà une activité qui a, dans Sa ligne, quelque chose de terminal, de parfait. Rappelez-vous l'éternel exemple de la potio dulcis et de la potio amara. Mais de même que le bonum honestum peut être participé en une foule de biens, de telle sorte cependant qu'un seul le réalise en plénitude et peut être fin absolument dernière, de même le bonum delectabile se réalise partout avec lui, de telle sorte cependant que seule la fin dernière s'offre à une fruition définitive et entière.
Là-dessus reposent des formulations qui ne sont peut-être pas parfaites d'un point de vue métaphysique mais qui ont une énorme importance pour la théologie et la catéchèse spirituelle : la célèbre distinction augustinienne entre uti et frui et l'assertion dont nous trouverons bien des échos, que le frui est absolument réservé à la fin dernière ; ce serait très précisément le péché mortel que de l'appliquer à une créature, car ce serait la traiter en fin dernière. D'où la répartition entre les choses dont il est licite de jouir (frui) : il n'y en a qu'une, c'est Dieu seul ; et les choses qu'on a seulement le droit d'utiliser (uti) : et ce sont toutes les créatures. Mais ce que nous avons dit de la fin intermédiaire et du caractère de bien délectable qui l'accompagne nous conduit à distinguer encore dans ce second membre, d'une part ce qui, se présentant comme pur moyen, ne peut être qu« utilisé », et d'autre part ce qui ayant aussi une valeur propre, quoique participée, s'offre à être non seulement utilisé, mais goûté, ce sera le « cum delectatione uti ». Et cela détermine assurément une attitude d'âme chrétienne, en son exigence de dépassement de toute joie créée comme de tout bien créé, non par refus ou par mépris, mais par choix et préférence de la fin dernière incréée, seul objet de vraie « fruition ».
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