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Cours de théologie morale : l'Espérance --- Auteur : P. Michel LABOURDETTE op


II — L'appétit et la diversité des affections

Je n’insiste pas sur la notion générale d'appétit et ses diversifications foncières : appétit naturel ou ontologique, qui suit toute forme physiquement possédée, l’inclinant à son être et à son mieux être, à sa perfection — ;

appétit élicite qui suit une forme immatériellement, intentionnellement, possédée par la connaissance, et par lequel le sujet connaissant tend vers cette forme, non comme connue, mais en son être réel, dans les choses.

Alors que le premier est un poids de nature qui ne se distingue pas de la forme dont il est l'inclination, la finalité intrinsèque, pensée et ordonnée par l'Auteur de la nature,

le second est une faculté spéciale du sujet connaissant, inclination de ce sujet même et s'actualisant en opérations qu'il élicite (d'où son nom). C'est essentiellement de cet appétit élicite que nous aurons à parler et c'est à son sujet qu'il faut nous rappeler quelques notions.

A - Tout d'abord, et rapidement, la distinction radicale qui sépare l'appétit qui suit une connaissance d'ordre sensible et l'appétit qui suit la connaissance intellectuelle.

Il y a une différence d'ordre de l'un à l'autre et analogie dans la notion même d'appétit (comme dans celle de connaissance). Le bien ou le mal sensibles, appréhendés par les sens, suscitent des réactions affectives : amour, désir, répulsion, crainte, etc… les onze types formels de passions que nous avons analysées au traité des actes humains, et qui se distinguent selon les rapports que l'appétit peut avoir au bien ou au mal.

Au plan intellectuel, la complication est plus grande ; elle tient à ce qu'il faut ici distinguer deux aspects, qui se recoupent et s'entremêlent :

a) d'une part, l'appétit intellectuel, la volonté, a aussi forcément des réactions affectives au bien et au mal intellectuellement saisis ; et comme ces réactions sont définies en leur essence par le rapport formel de l'appétit comme tel à son objet, nous y retrouvons exactement les mêmes affections qu'au plan de la sensibilité, mais toutes spirituelles, d'un autre « style » et dégagées de ce qui en faisait des « passions ». J'y reviendrai tout à l'heure.

b) d'autre part, l'élévation de la connaissance intellectuelle introduit une condition tout à fait particulière et nouvelle : c'est que la volonté parce qu'elle est déterminée au bien comme tel, en sa raison universelle, en toute son amplitude, n'est déterminée à aucun bien particulier, mais au contraire se détermine à le vouloir ou à le repousser. C'est ce qu'on appelle son indifférence dominatrice, le mystère naturel de sa liberté. Entendez le mot « indifférence » en un pur sens métaphysique : c'est-à-dire aucun bien particulier ne la détermine nécessairement ; non en un sens affectif, où comme appétit, elle est au contraire continuellement sollicitée par l'objet et éprouve à son égard une foule de sentiments, d'attitudes affectives : amour, désir, crainte, espoir, etc… Rien n'est moins « indifférent » qu'elle sous ce rapport. Mais si elle n'est pas maîtresse d'éprouver ou ne pas éprouver des « sentiments » elle reste maîtresse de ses « choix » : sentiments et choix, voilà deux pôles autour desquels se développe toute la vie volontaire. Il appartient à la volonté de ne pas suivre ses premières réactions affectives, tant qu'il ne s'agit pas du bien nécessairement voulu, il lui appartient de suivre l'une et pas l'autre, d'opposer l'une à l’autre, de s'efforcer d'en écarter certaines et d'en susciter de différentes en faisant considérer les divers aspects d'un même objet, toujours mélangé de perfection et de déficience.

La psychologie moderne en est venue à dissocier ces deux aspects et à voir des facultés différentes dans la puissance de sentir ou d'éprouver et dans la puissance de vouloir ou de réaliser. Les anciens ont bien vu que c’est la même et que, si sentiments éprouvés et choix volontaires doivent être distingués, il ne faut pas les séparer : un appétit élicite intellectuel ne peut manquer ni de réagir au bien et au mal en tant qu'appétit, ni d'être maître de ses déterminations et de ses actes en tant qu'éclairé par l'intelligence. Encore faut-il se rappeler que pour une liberté qui n’est pas liberté pure, surtout si elle est celle d'un esprit en condition charnelle, ce pouvoir de domination n'est pas la Toute-Puissance ! Le libre arbitre est inaliénable, mais il n'est pas pure indépendance et beaucoup de déterminismes pèsent du dehors sur notre volonté, qui se conduit trop souvent comme si elle était une puissance sensible — ainsi que fait d'ailleurs la raison même.

c) Au plan de la volonté où nous resterons placés dans tout ce traité, nous aurons beaucoup à parler des réactions affectives et de leurs nuances. Il faudra toujours nous rappeler que c'est à l'intérieur d'une puissance d’appétit qui est en même temps et inaliénablement libre : libre d'accepter ou de refuser, de s'abandonner ou de cultiver par choix et par vertu etc…

Quelles sont donc ces différentes réactions affectives ?

B — Les diverses affections

A partir de maintenant et jusqu’à la fin de la IIa IIae ou presque, il faudra avoir présentes à l'esprit les grandes lignes du traité des passions, qui est, je vous l'ai dit souvent, le traité des réactions affectives, étudiées, selon la méthode habituelle de S. Thomas, dans celui des analogués de l'appétit élicite qui est le plus proche de notre observation, le plus ouvert à une étude objective. Je rappelle brièvement ces grandes lignes auxquelles se rattachent les explications plus précises que j’aurai à donner à propos des affections théologales.

1. L'appétit sensible n'est pas une puissance simple. Il n'atteint pas le bien comme tel, mais tel ou tel bien particulier offert par les sens. A ce niveau cela fait une grande différence, pour l'attrait sur l'appétit, que le bien se présente simplement comme tel, ou au contraire comme rendu difficile ou ardu. Je n’y insiste pas ; vous savez que là-dessus repose la distinction entre un appétit de simple tendance (concupiscible) et un appétit de lutte (irascible). Distinction réelle de facultés sensibles, mais non distinction ex aequo : le premier est beaucoup plus foncier : le second, l'irascible, suppose le concupiscible, trouve en lui le principe et le terme de ses mouvements ; il est plus élevé, plus subtil, spécialement dépendant des sens internes à imagination, mémoire, estimative. — Au niveau intellectuel, cette différence ne distingue pas deux facultés parce que l'objet formel de la volonté : le bien universel englobe les divers aspects et dépasse cette distinction ; mais elle garde toute sa portée pour déterminer divers ordres de réactions affectives.

2. A un appétit de simple tendance, l'objet se présente soit comme un bien, soit comme un mal :

1) La première réaction au bien c'est l'amour : c'est une première complaisance et conformation, par manière de tendance, au bien aimé. Nous en reparlerons : c’est le principe de toute détermination affective, toutes les autres la supposent.

2) L'amour fait abstraction de ce que le bien est absent ou présent. Si le bien est absent, l'amour suscite le désir, animateur de la recherche.

3) Si le bien est présent, ou quand il l'est, l'amour suscite la délectation, la joie. Désir et joie sont des actes distincts de l'amour, ils ont un objet plus particulier, mais ils naissent de l'amour, le supposent, se nourrissent de lui.

4) Si l'objet se présente comme un mal, la première réaction de l'appétit par rapport à lui est la haine ; je dis première par rapport à lui, parce qu'elle ne peut pas être tout à fait première en soi, elle suppose qu'on aime ce à quoi ce mal s'oppose. A la racine même de la haine, il faut déjà un amour.

5) Ici encore le mal qu'on déteste peut s'offrir comme encore absent ou comme déjà présent. S'il est absent, la haine suscite l'attitude de fuite ou de répulsion, attitude inverse du désir et qui meut à prendre les moyens d'y échapper.

6) Si le mal est déjà présent et nous affecte, la haine suscite la tristesse.

Telles sont les grandes attitudes simples de l'appétit. Inutile de souligner qu'elles ont chacunes d'infinies nuances ; elles se mêlent souvent parce qu'aucun objet, en dehors de Dieu vu face à face ne se présente comme totalement et indiscutablement bon, aucun comme absolument et purement mauvais. Elles s'appellent et se suscitent l'une l'autre, avec une toute autre logique que celle des idées. La vie affective ne se développe pas comme un syllogisme ; elle foisonne d'attitudes contradictoires, à moins qu'elle ne se systématise en quelque grande passion dominante, qui draine tout.

3. Mais le bien et le mal ne se présentent pas comme des termes de simple attirance ou de simple répulsion, ils se présentent, dès qu'ils ont quelque grandeur, comme exigeant l'effort, la lutte. Ici, ce qui va déterminer l'attitude affective, outre le fait que l'objet est bon ou mauvais, c’est l'orientation même du mouvement selon que, considérant l'obstacle, l'arduité, on se porte à en triompher ou au contraire on se retire, on se replie. Il y aura ainsi :

1) par rapport à un bien encore futur à un mouvement en avant, l'espoir ;

2) ou au contraire un mouvement de retrait, le désespoir.

3) par rapport à un mal encore futur ; un mouvement de retrait : la crainte.

4) ou au contraire un mouvement d'attaque l'audace. Si le bien ardu est présent, c'est qu'il est conquis ; la joie n'en est que plus grande. Si le mal ardu est présent : on en est accablé et c'est encore une réaction de concupiscible, la tristesse.

5) Ou bien on se redresse contre lui on lui fait front : c'est la colère, seule réaction de l'irascible à un objet présent.

Même remarque que plus haut : ce sont ici encore des attitudes typiques générales, quoique moins simples ; chacune aura une infinité de nuances. Elles supposent au moins l'amour et le désir ou la haine et se terminent à la joie ou à la tristesse. Il nous suffit pour le moment d'avoir rappelé ce schéma général. N'y voyez pas de simples cadres a priori. Certes il est tiré de l'analyse des rapports de l'appétit comme tel avec le bien et le mal ; mais c'est précisément cela qui est formel. C'est par là que la vie affective, toute grouillante de réactions infiniment diversifiées et nuancées, est ramenée à l'intelligibilité, non de catégories étrangères, mais des siennes. On fait ressortir dans les données de l'observation, le principe d'ordre qui permet de les comprendre, et il suffit de retourner à l'observation pour le vérifier.


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